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Bart Van Loo : « Les Plats-Pays, une invention bourguignonne »

Belges et Néerlandais l’ignorent souvent, les Français aussi : les territoires de la Belgique et des Pays-Bas actuels furent unifiés à la fin du Moyen Âge sous la houlette d’une dynastie remarquable : celle des ducs de Bourgogne.


MNY3FE . Miniature, illustration from page 1 of Les Chroniques de Hainaut Le duc de Bourgogne Philippe le Bon et son fils Charles(futur Temeraire) recoivent l'hommage de l'auteur des Chroniques du Hainault. Van der Weyden's only surviving miniature. August 1447. Rogier van der Weyden  (1399/1400?1464)   Alternative names Roger de le Pasture, Rogier de Bruxelles, Master of the Exhumation of Saint Hubert Description Flemish painter and draughtsman Date of birth/death 1399 or 1400 18 June 1464 Location of birth/death Tournai Brussels Work location Tournai (1427?1435), Brussels (1435?1464), Italy

Bart Van Loo est un écrivain belge néerlandophone. On lui doit plusieurs ouvrages sur la France. Les Téméraires, grand succès de librairie en Belgique et aux Pays-Bas, est le premier à être traduit en français.

Pourquoi, vous qui êtes flamand, avez-vous consacré un ouvrage de près de 700 pages à la Bourgogne ?

Ce n’est pas le premier de mes livres qui porte sur la France. Depuis le ­milieu des années 2000, j’en ai consacré plusieurs à sa littérature, sa cuisine, son érotisme… Je suis aussi l’auteur d’une histoire chantée de la France, de ­Clovis à Sarkozy, et d’une biographie de Napo­léon. Ces livres ont connu du succès, sans doute parce que, en Flandre comme aux Pays-Bas, il existe un fond de nostalgie pour la culture française, qui est en train de disparaître au profit de la culture anglo-saxonne. Ce succès a fait de moi, en Belgique, le francophile de service. À un moment donné, cependant, j’ai eu le sentiment d’avoir fait le tour de la question. Qu’allais-je écrire ensuite ? Un livre sur les plombiers dans la culture française ? Je me suis donc intéressé à mes propres racines. Moi qui suis devenu ce que je suis grâce à mes voyages en France, à mes lectures françaises, à mon regard toujours tourné vers le sud, tout à coup, je me suis demandé : et nous autres, Belges et Néerlandais, comment sommes-nous devenus ce que nous sommes ?

J’avais en tête la date que tout le monde connaît en Belgique et aux Pays-Bas : 1585, la chute d’Anvers, la séparation entre le Nord et le Sud, à la suite de laquelle tous les intellectuels, les artistes et les bons commerçants ont fui les Espagnols avec leurs richesses pour s’établir aux Pays-Bas, ce qui a permis leur spectaculaire essor au XVIIe siècle. Notre histoire nationale commençait donc par une séparation dramatique, qui suggérait qu’auparavant nous avions toujours été unis. Or qu’ai-je constaté ? Si l’on regarde une carte de l’Europe occidentale datant de 1300 ou de 1350, on découvre l’Angle­terre, la France et le Saint ­Empire romain germanique. Nous autres, Flamands, Brabançons, Hollandais, gens du Hainaut ou de Bruxelles, nous n’avions pas d’existence collective. Nous appartenions soit au royaume de France, soit au Saint ­Empire. Et puis un miracle géopolitique se produit : au cours des XIVe et XVe siècles, les ducs de Bourgogne parviennent à réunir et à unifier ces territoires et à en faire un nouvel État. Dans l’histoire ­européenne, un tel phénomène est rarissime.

Ainsi, au bout du compte, moi qui comptais raconter mon histoire du Nord, de la Belgique, des Pays-Bas, j’ai dû retourner en France (ce que je voulais éviter !), puisque, en tant que Flamand et Belge néerlandophone, je suis inexplicable sans la France et ses ducs de Bourgogne.

Avant d’en venir à l’œuvre de ces ducs, votre livre retrace un millénaire d’histoire de la Bourgogne. Pourquoi ?

Le point de départ logique aurait été effectivement ce 19 juin 1369 où le duc de Bourgogne Philippe le Hardi épouse à Gand Marguerite de Flandre, la plus riche héritière d’Europe, et pose les fondements de ce qui va devenir l’empire bourguignon. D’ailleurs, c’est ainsi que j’avais commencé. Mais, au bout de deux pages, j’ai constaté que je devais sans cesse interrompre le fil de mon ­récit pour expliquer ce qui n’est pas forcément évident pour le grand public : le système féodal, le fait que, dans ce système, la Flandre était française, etc.

J’ai donc décidé de revenir mille ans en arrière, au moment où les Burgondes font leur apparition dans l’histoire euro­péenne. Ce peuple « barbare », moins connu que les Francs ou les Wisigoths, a joué un rôle clé dans la construction de l’Occident chrétien. Il venait probablement d’une petite île de la Baltique qui se nomme aujour­d’hui Bornholm et qui s’appelait jadis ­Burgundarholm [l’île des Burgondes]. Ce qui est incroyable, c’est que, au cours de leur descente vers le sud, ils tentèrent de s’emparer du territoire qui allait devenir un jour la Belgique. Mais ils furent écrasés par les Huns et les Romains, une défaite qui a inspiré La Chanson des Nibelungen.

Après bien des péripéties, ils finirent par s’établir à un endroit auquel ils donnèrent leur nom : la Bourgogne. L’historiographie française aime voir en Clovis le premier chef germanique converti au catholicisme, mais il avait été précédé par un roi burgonde et influencé par son épouse Clotilde, qui était elle-même une Burgonde. Par la suite, le royaume burgonde, sous une forme plus réduite, sera scindé en deux entités : un comté (la future Franche-Comté) et ce qui deviendra en 911 le duché de Bourgogne, lequel relevait du royaume de France et connut un essor religieux sans équivalent. On peut dire que, entre les années 1000 et 1200, la chrétienté a été gouvernée aussi bien de Rome que de Bourgogne, où furent fondés les grands monastères de Cluny puis de Cîteaux.

Venons-en à 1363, date à laquelle le roi de France Jean II donne le duché de Bourgogne en apanage à son fils pré­féré, ­Philippe le Hardi. Six ans plus tard, ce dernier épouse Marguerite de Flandre. C’est à ce moment-là que le destin de la Bourgogne va se trouver lié à ce que vous appelez les Plats-Pays…

Attardons-nous un peu sur la personnalité exceptionnelle de Philippe le Hardi, le moins connu des ducs de Bourgogne – et peut-être le plus impor­tant parce que c’est le premier de cette nouvelle lignée, celui sans ­lequel rien n’aurait été possible. Il est le benjamin des fils du roi de France. Autrement dit, il n’avait, en théorie, pas droit à grand-chose. Simplement, lors de la défaite de Poitiers, en 1356, cette bataille imperdable que Jean II perd quand même contre les Anglais, il fait preuve d’une bravoure telle qu’elle lui vaut son surnom de Hardi et, plus tard, de la part de son père reconnaissant, le duché de Bourgogne. Son frère aîné, Charles V, qui fut l’un des plus grands rois de France, s’entendait très bien avec lui et reconnaissait sa supériorité sur ses autres frères. Il va l’aider à épouser Marguerite de Flandre et à s’approprier ce qui est alors la région la plus riche d’Europe du Nord. Mais Philippe le Hardi ne va pas en rester là. En 1385, il organise le double mariage de son fils, le futur Jean sans Peur, et de sa fille Marguerite avec des enfants d’Albert de Bavière, ce qui, à terme, mènera à l’élargissement des possessions bourguignonnes à la Hollande, à la Zélande, au Hainaut ainsi qu’au Brabant, tous liés féodalement au Saint Empire. La table où fut signé ce double contrat de mariage a été perdue, mais c’est sans doute le meuble le plus impor­tant de notre histoire.

Par ailleurs, Philippe le Hardi fait construire la fameuse chartreuse de Champmol, tout près de Dijon. Et, pour la décorer, il fait venir les plus grands artistes des Plats-Pays, notam­ment le sculpteur Claus Sluter, le Michel-­Ange de la fin du Moyen Âge. Issus de contrées septentrionales qui ne sont pas encore unifiées à ce moment-­là, ceux-ci se rencontrent sur le chantier bourguignon, qui est le grand projet ­esthétique de l’époque. Je serais tenté de dire que, dans notre histoire, les Plats-Pays existent dans les arts avant même d’avoir une existence géopolitique.

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Les Plats-Pays : c’est par ce terme inhabituel que l’ensemble formé par la Belgique et les Pays-Bas actuels est désigné dans la traduction française de votre livre. ­Pourquoi ce choix ?

Je parle dans mon livre de ce qu’on appelle en néerlandais Lage Landen ou Nederlanden et en anglais Low ­Countries. En français, dans les travaux universitaires, on utilise toujours la traduction littérale de « Pays-Bas », et le lecteur averti comprend que, dans le contexte des XIVe et XVe siècles, il ne s’agit pas des Pays-Bas actuels. Mais, comme je m’adresse au grand public, je souhaitais éviter toute confusion, si bien que nous avons opté avec les traducteurs pour un autre terme, qui renvoie à Brel et à la Flandre (si impor­tante dans cette histoire). Qui sait si ce terme ne finira pas par s’imposer ?

Comment, concrètement, les ducs de ­Bourgogne ont-ils unifié les Plats-Pays ?

J’ai déjà évoqué la stratégie matrimoniale de Philippe le Hardi. Elle est essen­tielle : il faut bien se rendre compte que ces mariages comptent plus que des batailles, même si les guerres vont aussi contribuer à étendre le ­domaine bourguignon. En la ­matière, le duc ­important est le petit-fils de ­Philippe le Hardi, Philippe le Bon. Entre les deux Philippe, la contribution de Jean sans Peur apparaît plus secondaire, parce que sa vie est entièrement dominée par la guerre civile entre Bourguignons et ­Armagnacs (qu’il a déclenchée en faisant assassiner Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI) et qu’il meurt ­prématurément, assas­siné lui aussi.

Son fils, Philippe le Bon, ­accède très jeune au pouvoir et va ­régner un demi-siècle. Il a tout ce qu’avait son grand-père et qui manquera à son fils, Charles le Téméraire : l’intelligence politique et la patience. Il mène une longue lutte contre sa nièce Jacqueline de Bavière pour récupérer le Brabant, le Hainaut, la Zélande et la Hollande. Le comte de Namur fait faillite ? Il achète son ­domaine. Le puissant évêché ­d’Utrecht est vacant ? Il y place l’un de ses vingt-six bâtards reconnus… Même Liège était devenue un protectorat bourguignon.

De plus en plus, le centre de gra­vité de cet ensemble se déplace du Sud, qui correspond à la Bourgogne et à la Franche-Comté, au Nord, c’est-à-dire aux Plats-Pays. Sous Philippe le ­Hardi, Dijon est encore la capitale. Sous ­Philippe le Bon, c’est Gand, Bruges et, finalement, Bruxelles. Se pose alors la question de l’unité de cet empire constitué de régions disparates. Pour y répondre, Philippe le Bon entreprend des réformes administratives, juri­diques et financières centralisatrices, soutient la fondation de l’université de ­Louvain et crée l’ordre de la Toison d’or, afin qu’émerge une nouvelle élite aux valeurs et aux références communes. Il crée également une monnaie commune. Enfin, sur le modèle français, il inaugure des états généraux en 1464 à l’hôtel de ville de Bruges.

À propos de l’empire de Philippe le Bon, vous parlez d’un « État théâtre ». Qu’entendez-­vous par là ?

Aucun autre prince de son époque ne maîtrise aussi bien l’art de la propagande. Il déploie un faste inouï dans ses « joyeuses entrées » 1, soutient les plus grands artistes de son temps, Jan Van Eyck et Rogier Van der Weyden (dit aussi Rogier de La Pasture), et organise des banquets mémorables. J’évoque dans mon livre un énorme pâté renfermant vingt-huit musiciens ainsi qu’un géant qui se met à batifoler avec une naine venue de Hongrie, un sanglier empaillé chiant des radis quand on lui tire la queue…

Quand, en 1453, arrive la nouvelle du siècle, celle de la chute de Constantinople, comment réagit Philippe le Bon ? Il donne à Lille la fête du siècle, le fameux « banquet du faisan », pour lequel on dispose des gradins autour de la salle, afin que les nobles de moindre rang puissent non pas manger mais regar­der les réjouissances !

Les ducs de Bourgogne sont confrontés à un sérieux problème : la puissance des villes des Plats-Pays. Comment s’en ­accommodent-ils ?

Il faut, en effet, prendre la mesure de la puissance de ces cités. Au XIVe siècle, Ypres compte 30 000 habitants, Bruges, 45 000 et Gand, 60 000. À titre de comparaison, Amsterdam, à la même époque, c’est 1 000 habitants. Paris en compte certes 100 000, mais elle est isolée, tandis que Gand, Ypres et Bruges sont proches les unes des autres. On a affaire à la zone la plus urbanisée d’Europe. Les ducs de Bourgogne ont compris qu’ils devaient composer avec ces villes énormes, d’autant que dans les contrées du Nord existe une tradition d’indépendance : on discute de tout. Quand on considère la création de ce nouvel État, n’imaginons donc pas un duc sur son trône qui décide de tout. Imaginons plutôt une table avec les riches citadins d’un côté et le duc de l’autre. Si Ypres, Gand, Bruges et Bruxelles formaient un front uni, le duc ne ferait pas le poids. Il joue donc une ville contre l’autre. Les deux parties savent, du reste, qu’elles ont besoin l’une de l’autre. Les villes enrichissent le duc, qui, en échange, favorise leur prospérité en assurant la paix et de bonnes conditions de commerce.

Cela n’empêche pas les tensions, voire les affrontements sanglants. Plusieurs batailles ont lieu. Selon moi, elles sont plus importantes que ­Crécy ou Poitiers. Je sais à quel point ces défaites comptent dans votre roman national, mais, à l’échelle de l’histoire européenne, elles me semblent moins essen­tielles que, par exemple, la bataille de Rosebecque [ou Roosebeke], en 1382, qui voit Philippe le Hardi écraser les ­insurgés gantois. Dans un cas, il s’agit d’une guerre à l’ancienne, une guerre entre chevaliers pour des terres ; dans l’autre, d’une guerre à propos d’une ­vision du monde. L’exemple des Gantois révoltés contre le régime féodal était en train de se propager aux villes françaises. Qui peut dire ce qui se serait passé s’ils l’avaient emporté ? Un 1789 avant la lettre, peut-être.

Comment évoluent les rapports entre ces ducs surpuissants et leur souverain ­légitime, le roi de France ?

Les ducs de Bourgogne sont des nobles français qui le deviennent de moins en moins. Philippe le Hardi, lui, reste français jusqu’au bout. C’est un prince français, qui parle français et va utiliser les ressources du royaume de France à ses propres fins. En 1380, à la mort de son frère le roi Charles V, il ­devient le chef des régents ; il a donc ­accès au trésor royal et peut employer l’armée française. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’il l’emporte à Rosebecque. Il est écarté un moment, quand Charles VI atteint sa majorité, mais voilà que celui-­ci devient fou et que Philippe revient au premier plan, jusqu’à sa mort, en 1404. Philippe le Hardi a donc été l’homme le plus puissant de France, son roi offi­cieux, pendant près d’un quart de siècle. Les débuts de l’État bourguignon ­seraient inexplicables sans cela.

L’assassinat de Jean sans Peur, en 1419, avec la complicité du futur Charles VII, marque-t-il une rupture dans la relation entre le duché de Bourgogne et le royaume de France ?

C’est vrai que le fils et successeur de Jean sans Peur, Philippe le Bon, conclut peu après, en 1420, le fameux traité de Troyes, qui livre la France aux Anglais. Dans votre historiographie, cela en fait un traître. Je ne doute pas que son chagrin était sincère, mais je ne crois pas que sa conduite ait été dictée par ses émotions et son seul désir de vengeance. Il était beaucoup trop fin poli­tique pour cela. Il n’a pas agi sur un coup de tête ; je crois au contraire qu’il a réfléchi et que, dans la situation qui était la sienne, il a pris la décision la plus intelligente. Il a fait en sorte que la France et l’Angleterre continuent de s’épuiser mutuellement, afin de pouvoir en profiter, s’engouffrer dans le vide ­ainsi créé. Cela dit, il est incontestable que ce qui prime alors pour lui ce sont les intérêts de l’État qu’il est en train de bâtir.

Il a aussi vendu Jeanne d’Arc aux Anglais…

Oui, mais, là encore, c’est un choix politique. Il avait besoin de la laine ­anglaise, indispensable à l’industrie drapière des Plats-Pays. Il a utilisé Jeanne d’Arc comme monnaie d’échange. On notera cependant qu’il a toujours tenté de garder un équilibre entre Anglais et Français. Il aide les Anglais, mais pas complètement. Ensuite, il redonne ­espoir à la France, mais pas trop. Il tient sans cesse un double langage. Cette ambi­guïté lui permet de créer un ­espace où fabriquer sa propre histoire. Et n’oublions pas que, en 1435, donc quinze ans à peine après le traité de Troyes, il conclut la paix d’Arras avec Charles VII, l’homme qui avait commandité l’assassinat de son père. Je ne sais pas si j’en aurais été capable. Lui agit en homme d’État.

Passons au fils de Philippe le Bon, Charles le Téméraire, considéré comme le dernier duc de Bourgogne. En France, il a une réputation de brute sanguinaire. Est-elle justifiée ?

Oui, mais pas entièrement. Aujour­d’hui, nul doute qu’il se retrouverait ­devant la Cour pénale internationale de La Haye pour avoir incendié Liège et Dinant. En même temps, il parle français, thiois (c’est-à-dire moyen-­néerlandais), anglais, portugais, lit le latin, parsème ses discours de citations. Il compose de la musique, et certaines de ses pièces sont encore jouées de nos jours. C’est un homme de la pré-­Renaissance, un chevalier érudit. Des quatre ducs de Bourgogne, c’est le plus connu en France. Il est le seul à avoir eu droit à deux ou trois biographies. Je crois que c’est dû à son duel épique avec Louis XI qui, au bout de dix ans, s’achève sur une défaite spectaculaire à Nancy. Du point de vue français, c’est comme la finale de la Coupe du monde : vous avez gagné – et gagné sans même être présents, puisque Charles le Téméraire est balayé (et tué) par une coalition de Lorrains et de Suisses.

Je vois en lui un Napoléon raté. Comme Napoléon, c’est un homme du micro- et du macromanagement. Napoléon ­gagnait ses batailles tout en vérifiant les factures des Tuileries la nuit ; il voulait tout contrôler. Charles le Téméraire, c’est pareil, à ceci près que les réformes qu’il entreprend sont trop ambitieuses. Il ne distingue pas ce qui est possible de ce qui ne l’est pas. Surtout, contrairement au Corse, c’est un piètre militaire. ­Napoléon garde son sang-froid au milieu de la bataille ; Charles, lui, planifie tout sur le papier, jusqu’au moindre ­détail, et quand, le jour J, les événements ne se déroulent pas comme ­prévu, il est incapable d’improviser. C’est un personnage de roman.

Pour vous, cependant, Charles le Téméraire n’est pas le dernier des Bourguignons. Ce titre, vous le réservez à son arrière-­petit-fils, Charles Quint. Pourquoi ?

On en revient à la vision franco-­française selon laquelle, après la victoire sur Charles le Téméraire à Nancy, tout est fini : vous reconquérez le duché de Bourgogne puis vous poursuivez votre propre roman national en vous tournant vers l’Italie. Sauf que, entre-temps, les Plats-Pays continuent d’être bourguignons. Marie de Bourgogne, la fille de Charles le Téméraire, épouse Maximilien de Habsbourg, avec lequel elle a Philippe le Beau, qui épouse, à son tour, Jeanne Ire de Castille, dite Jeanne la Folle, union dont naît Charles Quint. Celui-ci est élevé par sa tante, Marguerite d’Autriche (qui, malgré son nom, est une pure Bourguignonne), à ­Malines, dans un palais rempli de tableaux de primitifs flamands où il s’imprègne du goût des arts et du faste bourguignon. Sa langue maternelle est le français. Ce qui est incroyable, c’est que ce Bourguignon d’éducation et de cœur a fini par posséder presque toute l’Europe et un empire sur lequel le ­soleil ne se couchait jamais. Mais, quand il était seul, il se sentait frustré parce qu’il n’avait pas réussi à reprendre Champmol, où il aurait voulu être enterré au côté de ses ancêtres bourguignons.

Charles Quint est le dernier à respirer ce mélange de Nord et de Sud, à se revendiquer duc de Bourgogne. Avec son fils Philippe II, c’est terminé : lui ne parle plus la langue, il est complètement hispanisé. Le monde des Bourguignons lui est devenu étranger. 

— Propos recueillis par Baptiste Touverey.

LE LIVRE
LE LIVRE

Les Téméraires. Quand la Bourgogne défiait l’Europe de Bart Van Loo, traduit du néerlandais par Daniel Cunin et Isabelle Rosselin, Flammarion, 2020

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