Il vous manque un numéro de Books ? Complétez votre collection grâce à notre boutique en ligne.

Pourquoi on n’aime pas les gros

L’obésité a beau être en nette progression partout dans le monde, les personnes en surpoids continuent d’être stigmatisées. Si le jugement porté sur les gros s’est fait plus sévère au fil des siècles, nos ancêtres ne valorisaient pas tant que cela la corpulence. Le gras a toujours suscité des sentiments ambivalents.


© Amir Cohen / Reuters

Israël, 2011. Des candidates au concours de beauté Miss Ronde, organisé chaque année à Beersheba. Dans la mode, les mannequins «grande taille» sont de plus en plus recherchées.

Ces dernières décennies, les Britanniques ont gagné en corpulence. Selon le rapport 2017 sur l’obésité en Angle­terre, 58 % des femmes et 68 % des hommes sont en surpoids ou obèses, ainsi que 20 % des enfants âgés de 3 à 4 ans et plus d’un tiers des 10-11 ans 1. Le phénomène est mondial : la majo­rité de la population mondiale vit à présent dans des pays où la surcharge pondérale tue davantage que l’insuffisance pondérale. L’obésité – c’est-à-dire un indice de masse corporelle (IMC) ­supérieur à 30 – a quasiment triplé dans le monde depuis 1975.

Les personnes en surcharge pondérale ont beau être de plus en plus nombreuses, elles continuent à faire l’objet de mépris et de discrimination. Malgré des efforts concertés pour lutter contre les préjugés antigros – qu’ils soient latents ou flagrants –, la grossophobie reste la forme de discrimination fondée sur l’apparence physique la plus répandue et la plus acceptée socialement. Des articles alarmistes évoquant une « épidémie » mondiale d’obésité n’ont fait qu’aggraver le problème en donnant l’impression que les plus enrobés de nos semblables étaient sur le point de nous faire basculer dans une apocalypse biopolitique. En 2015, une action particulièrement cruelle avait fait les gros titres. Un groupe baptisé « Les grossophobes unis » avait distribué dans le métro de Londres des tracts qui disaient : « Les glandes n’y sont pour rien, c’est votre gloutonnerie […]. Notre collectif déteste les gros et leur en veut. Nous nous opposons à ce que vous consommiez toute cette nourriture alors que la moitié de la planète meurt de faim. Nous refusons que vous gaspilliez l’argent de la Sécu pour soigner votre goinfrerie égoïste. Et nous refusons que le porc, cet animal magnifique, soit utilisé comme insulte. Vous n’êtes pas un gros porc ou une grosse truie. Vous êtes un être humain gras et répugnant. »

Cette farce féroce avait suscité l’indignation générale, mais le tract résumait parfaitement les principales idées qui légitiment la grossophobie dans l’imaginaire collectif. On associe souvent l’obésité à des traits de personnalité déplaisants (gloutonnerie, faiblesse, manque de maîtrise de soi), à un gaspillage égoïste des ressources (réserves alimentaires, budget du système de santé publique) et à une offensive antisociale contre la santé, le patrimoine génétique et l’avenir du pays. Certains y voient également un attentat esthétique. Les personnes en surpoids provoquent un tel dégoût, laissait entendre le tract, qu’une métaphore animale désobligeante n’est pas suffisante. Leurs corps flasques font d’eux moins que des humains mais aussi moins que des animaux, c’est-à-dire des êtres proches de l’abjection.

Cette aversion collective de la graisse repose sur l’idée que l’obésité est un choix de vie et que maigrir n’est qu’une question de volonté. Cette croyance que la volonté fait tout a bien sûr été battue en brèche par la science. Les psychologues constatent que la suralimentation peut être liée à un traumatisme ou à un deuil, la nourriture servant de dérivatif à des angoisses et des conflits refoulés, tandis que les sociologues ont mis en évidence une corrélation statistique entre obésité et pauvreté. L’épidémiologiste Michael Marmot montre dans « L’écart de ­santé » 2, que la prévalence de l’obésité chez les femmes est de 21,7 % dans les zones les plus prospères du Royaume-Uni et grimpe jusqu’à 35 % dans les plus défavorisées. L’écart est encore plus marqué chez les enfants. À l’âge de 10 ans, la proportion est de 11,5 % dans les zones les plus riches et de 25 % dans les plus pauvres – soit plus du double. Pourquoi ?

Des études montrent que les personnes situées au bas de l’échelle des revenus ont tendance à privilégier les plaisirs immédiats, quels qu’ils soient. Dans un article de 2011, les psychologues Miller, Chen et Parker émettent l’hypothèse que le stress chronique, qui va de pair avec la pauvreté, influe sur les taux d’hormones et les circuits de récompense du cerveau, de sorte que l’individu a tendance à privilégier les gratifications les plus faciles à obtenir et les plus immédiates3. Un niveau de stress élevé s’accompagne souvent de mauvais choix alimentaires. Et le chef Anthony Warner, connu pour son blog The Angry Chef, où il dénonce les affirmations pseudoscientifiques sur les « superaliments » et les régimes à la mode, propose une explication encore plus troublante du lien entre obésité et pauvreté. Quand on vit au jour le jour, en privilégiant des comportements de court terme souvent nocifs, c’est que la perspective de lendemains sans fin est « insupportable », estime-t-il. « Le lien entre pauvreté et obésité s’étant renforcé, le surpoids est devenu un marqueur de classe sociale » ainsi que l’indice d’une faute morale, ajoute-t-il.

Dans « La vérité sur le gras » 4, Warner montre que les idées les plus répandues sur les causes de l’obésité sont souvent simplistes, dépourvues de fondement scientifique voire immorales, à commencer par celle qui veut que les personnes obèses le soient simplement parce qu’elles mangent trop et ne font pas assez d’exercice. L’auteur déploie toute sa verve, toute sa maîtrise des données disponibles et tout son sens de la narration pour démontrer que l’obésité est un problème extrêmement complexe, qui requiert des stratégies élaborées si l’on veut en venir à bout. D’ordinaire, les livres qui relèvent de la pensée complexe n’enthousiasment guère les foules, car leurs auteurs refusent de fournir des solu­tions toutes faites à des problèmes prégnants. Et Warner fait assurément voler en éclats les certitudes confortables du lecteur. À l’en croire, presque toutes les stratégies déployées actuellement pour combattre l’obésité sont mal conçues et inefficaces, quand elles n’aggravent pas les choses.

Le livre de Warner a l’intérêt de montrer que l’obésité n’est pas qu’un terrain scientifique miné – de profonds désaccords opposent souvent des experts des mêmes disciplines, les nutritionnistes en particulier : c’est aussi un champ de bataille idéologique. Selon le postulat « santéiste » et fondamentalement néolibéral qui veut que nous soyons tous capables de mobiliser notre volonté pour nous améliorer, ceux qui ne parviennent pas à maîtriser leurs problèmes de santé sont les seuls responsables de leurs comportements, jugés nocifs et entièrement de leur fait. Vue sous cet angle, l’obé­sité découle d’un manque de force morale. En privilégiant la malbouffe, les obèses mettent le système de santé à rude épreuve, et, de là à leur dénier l’accès aux soins, il n’y a qu’un pas, que certaines agences régionales de santé au Royaume-Uni ont déjà franchi : deux d’entre elles ont décidé en 2017 de refuser les interventions chirurgicales de routine aux patients dont l’IMC était supé­rieur à 40, un choix très critiqué.

En analysant les données sur le rôle du ­milieu socio­économique, du stress, de la prédisposition géné­tique, des déséquilibres hormonaux, du métabolisme, des troubles du sommeil, des traits de personnalité, de la solitude, de la stigmatisation et, paradoxalement, des ­régimes à répétition, Warner parvient à mettre à mal les fondements idéologiques de la vision hygiéniste de l’obésité. Beaucoup de ces facteurs échappement complètement au contrôle des individus. Warner remet aussi en cause les données sur lesquelles se fonde habituellement l’idée très répan­due d’une « épidémie » d’obésité, avec ses connotations de contagion et de maladie. L’IMC, affirme-t-il, n’est pas un indicateur pertinent pour juger du poids idéal d’une personne en fonction de sa taille, et il a été brandi ces dernières décen­nies pour semer un vent de panique morale. Il remet aussi en cause les vertus amaigrissantes et les bienfaits supposés pour la santé de presque tous les régimes en vogue – pauvre en lipides, pauvre en glucides, paléolithique, cétogène, Miami, sans gluten – et montre que, pour la plupart des gens, ils n’ont aucun effet durable.

Tout cela est louable et convaincant, mais Warner fait une impasse curieuse. Il évoque de nombreux facteurs plus ou moins importants pouvant intervenir dans l’obésité, tels que l’homogamie (les personnes ayant un IMC élevé sont plus susceptibles de faire des enfants avec des conjoints de corpulence semblable ; et ces couples ont tendance à avoir davan­tage d’enfants que les couples de poids moyen) ou bien l’âge à la maternité (appa­remment, plus la grossesse est tardive, plus l’enfant est susceptible de devenir obèse). Mais il ne dit rien des stratégies marketing agressives destinées à promouvoir des plats cuisinés riches en calories et pauvres en nutriments, souvent commercialisés en portions énormes à un prix modique. Le refus de Warner de gratifier l’industrie agro­alimentaire d’un chapitre à part entière est lui-même idéologique, et cela apporte de l’eau au moulin de ceux qui voient dans les recommandations nutritionnelles un mépris condescendant des classes moyennes à l’égard du mode de vie des classes popu­laires. « Allez, enlevez-leur les nuggets de poulet qu’ils avaient prévus pour le dîner ce soir, écrit-il. Ces nuggets qu’ils ont les moyens d’acheter et qu’ils savent que leurs enfants mangeront. Remplacez-les par quelque chose que vous jugez plus sain, plus convenable, plus classe moyenne. Et voyez si ça transforme vraiment leur vie. » Mais Warner oublie à l’évidence qu’il y a un juste milieu entre dire : « Qu’ils mangent du chou kale et du quinoa ! » et nier comme il le fait qu’il existe de mauvais choix alimentaires. Se nourrir exclusivement de chips, de frites, de gâteaux, de chocolat et d’ailes de poulet panées hypercaloriques et bourrés d’additifs, le tout ­arrosé de boissons sucrées, pose forcément problème. Certes, les raisons pour lesquelles on en vient à s’alimenter ainsi sont complexes et peuvent très bien ­tenir à des facteurs qu’on ne maîtrise pas. Mais, à la base, et malgré les querelles d’experts et les recommandations nutritionnelles qui ne cessent de changer, il semble parfaitement justifié de conseiller de limiter au maximum la consommation d’aliments sucrés, salés et gras, qui sont riches en calories et pauvres en nutriments. Et de préciser que, si ces aliments constituent l’essentiel de nos repas quotidiens, nous allons au-devant de graves problèmes de santé.

Selon une étude publiée en 2019 dans la revue médicale britannique The Lancet, la mauvaise alimentation est la première cause de mortalité dans le monde. Elle est responsable de 22 % des décès chez les adultes et est donc plus nocive que n’importe quel autre facteur de risque, y compris le tabac. Les régimes trop riches en sel sont les plus meurtriers. À lire Warner, on a toutefois l’impression que la « méchante industrie agroalimentaire », qui produit et commercialise des aliments sans valeur nutritive, est une chimère inventée par la gauche. Celle-ci, affirme-t-il, a attribué la crise de l’obésité à « des entreprises irresponsables et exigé l’encadrement des activités de ces conglomérats malfaisants. Elle a proposé de mettre en place des taxes afin de freiner les ventes de ces industriels qu’elle honnit, sans se soucier de leur effet sur les ressources des populations les plus vulnérables ».

De même, dans son chapitre consacré aux facteurs environnementaux, Warner frôle le nihilisme thérapeutique puisqu’il voit dans toute mesure concrète des problèmes potentiels. Il écarte sans autre forme de procès l’idée de taxer les boissons sucrées, par exemple, au motif qu’il s’agirait d’une ingérence de l’État dans le libre jeu du marché qui porterait préjudice aux plus pauvres. Et pourtant, il est clairement établi que cette ­mesure donne des résultats : à défaut d’être une solution miracle, c’est un premier pas dans la bonne direction. Warner s’aliénera beaucoup de lecteurs en accu­sant les interventionnistes de vouloir instaurer un « contrôle autoritaire sur les denrées » et d’imposer des choix alimentaires élitistes aux classes popu­laires. Et son ­refus de considérer le surpoids comme une faiblesse morale agacera ceux qui croient à la responsabilité indi­viduelle. Le plus regrettable, c’est que Warner ne consacre que trois pages à exposer les grandes lignes d’une solution très intéressante à la crise de l’obésité. Ce qui aurait pu être la partie la plus constructive de son développement – il préconise une ­approche coordonnée asso­ciant individus, collectivité, système de santé ­publique, système éducatif et entreprises – est à peine ébauché.

Dire que les obèses sont avant tout victimes de la pauvreté, de troubles liés à l’enfance, de prédispositions génétiques, de troubles endocriniens, d’une industrie agroalimentaire sans scrupules ou d’une faiblesse de caractère est bien sûr une question de point de vue et d’opinions politiques. Mais fustiger les personnes en surpoids et leur imputer toute sorte de méfaits, de l’attentat esthé­tique au crime biopolitique, n’est pas nouveau. Notre rapport au gras a une longue ­histoire qui remonte à l’Anti­quité, comme le montre si bien ­Christopher E. Forth dans Fat: A Cultural History of the Stuff of Life.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Si le jugement porté sur les gros ­devient de plus en plus sévère à l’époque moderne, et surtout à partir du début du XXe siècle, observe l’auteur, il ne faut pas croire, comme on l’affirme souvent, que nos ancêtres des temps prémodernes ­valorisaient tant que cela la corpulence. Ils avaient un sentiment ambivalent à son égard. Le gras n’a ­jamais été un symbole exclusivement positif de fertilité féminine et de vitalité, comme semble le suggérer, par exemple, la Vénus de Willendorf, cette célèbre statuette tout en rondeurs. Il a toujours renvoyé à l’idée d’animalité, de pouvoir, de ­déchéance, d’impureté, de primiti­vité, de manque de discernement.

Le gras nous dégoûte, explique ­Forth, parce qu’il nous rappelle notre anima­lité et l’inéluctabilité de notre déchéance physique. Ce dégoût est essentiellement une réaction aux réa­lités de la vie organique, qui ont trait à la fois à la dégénérescence et à la fertilité. Il témoigne donc d’une forte ambivalence à l’égard de la chair humaine et d’une crainte de la contamination. Nos conceptions de la beauté et de la santé varient en fonction de l’époque et du lieu, mais Forth montre que notre attitude à l’égard du gras découle également des propriétés physiques de la chose. Notre perception de la corpulence, fait-il obser­ver, est liée à la nature protéiforme du gras, à des pratiques d’élevage telles que l’engraissement du bétail, ou encore à la notion biblique de « graisse de la terre » 5. La graisse, rappelle-t-il, est une « substance physiquement et conceptuellement insaisissable ». Elle est visqueuse, inflammable et source d’éclairage ; elle a la propriété de passer de l’état solide à l’état liquide et peut aussi se dématérialiser. Les corps gras bafouent toutes les règles qui s’appliquent habituellement aux solides et aux liquides. Les huiles, par exemple, ne rentrent pas tout à fait dans la catégorie des liquides parce qu’elles sont trop visqueuses, et les graisses, molles et gluantes, ne sont pas non plus complètement des solides. Cela peut susciter des inquiétudes. Comme le dit ­Forth, « plutôt que de se soumettre passivement à notre toucher, les corps gras semblent nous toucher en retour, en adhé­rant aux surfaces et en se fixant sur nos corps ».

L’embonpoint, note Forth, est associé à la bêtise, au manque de vigueur et à la fainéantise depuis la Grèce antique. Les stoïciens, notamment, avaient le luxe et le confort en horreur, et l’obésité était pour eux le signe extérieur d’un caractère laxiste et efféminé et d’une mollesse morale. Les Spartiates ne toléraient pas la différence physique et châtiaient les corps qui s’écartaient un peu trop de l’idéal de minceur. Les personnes grosses étaient menacées de bannissement si elles ne s’amendaient pas ; les esclaves corpulents étaient souvent exécutés, et leurs maîtres sanctionnés.

Le mépris qu’inspiraient les corps obèses dans la Grèce et la Rome antiques cède la place chez les chrétiens du haut Moyen Âge à quelque chose qui se rapproche du dégoût moderne, nous dit Forth. La corpulence est alors synonyme d’attachement au monde d’ici-bas et ­révèle ainsi « l’incapacité des âmes ­pécheresses à accéder à la transcendance ». Judas ­Iscariote, par exemple, est souvent repré­senté sous les traits d’un homme gros, sa chair témoi­gnant d’une « dépravation si extrême qu’il était devenu répugnant et abject jusqu’au bout des ongles ». On pensait que ses yeux étaient si enflés qu’il était littéralement « incapable de voir la lumière ». La graisse témoignait d’« une attraction vers le bas exercée sur les ­esprits, voire sur les âmes », écrit Forth, d’une soumission aux appétits du corps et à la souillure du monde matériel. Les hommes ventripotents étaient perçus comme des gloutons débauchés, incapables de maîtriser leurs appétits. Un des docteurs de l’Église, Jean Chrysostome, qui fut archevêque de Constantinople à la fin du ive siècle, était particulièrement sévère à l’égard des ventres rebondis et des bras potelés. Il ne pouvait imaginer spectacle plus répugnant que celui de « l’homme qui nourrit son obésité et se fait traîner comme un phoque » 6.

Dans l’Europe médiévale, l’embonpoint connaît son heure de gloire grâce à une succession de rois dont les silhouettes massives témoignent de leur puissance, de leur noblesse et de leur autorité. Après la conquête normande de l’Angleterre, Guillaume le Conquérant devint si énorme qu’à sa mort, en 1087, « il fallut tasser son corps pour le faire rentrer dans son cercueil ». Mais le plus célèbre des souverains bedonnants est sans aucun doute le roi d’Angleterre ­Henri VIII. Il avait fini par être trop lourd pour marcher ou même se ­tenir debout, mais ses valets parvenaient toujours, semble-t-il, à le hisser sur son cheval pour qu’il s’adonne à la fauconnerie. Son célèbre portrait peint par Hans Holbein le Jeune en 1540 met en évidence le lien entre l’embonpoint, le pouvoir et la noblesse.

Au cours des festivités médiévales du Mardi gras, le gras symbolise la volupté et l’abondance. Le carnaval célèbre la victoire du gras sur le maigre. Pensez seulement à ces tableaux de Bruegel l’Ancien où l’on voit des paysans bien en chair danser et festoyer. Mais, même à son heure de gloire, le gras conserve une charge symbolique ambiguë et des connotations péjoratives.

L’idée que l’on se faisait à l’époque des proportions idéales, explique Forth, découlait des préventions que l’on avait contre le relâchement et la mollesse et qui résultaient entre autres d’un regain d’intérêt pour les vertus classiques et d’une réaction contre un confort maté­riel de plus en plus valorisé. On s’inquiétait de la « mollesse » de la vie moderne. L’accent mis sur le contrôle des processus physiologiques et le souci de l’apparence se manifestent par l’avènement des manières de table, la diffusion des manuels de savoir-vivre et le raffinement du goût – autant de marqueurs des élites culturelles. Tout cela contribue, souligne Forth, à « désanimaliser le corps du gourmand ». Les produits de luxe étant de plus en plus faciles à se procurer, le surpoids devient plus répandu – plus démocratique –, et l’on exige davantage des individus qu’ils fassent preuve de maîtrise de soi afin de se distinguer.

Le XVIIIe siècle marque le « désenchantement du gras », qui est de moins en moins souvent associé à la vie et à la vitalité, et de plus en plus à un fardeau et à une souillure. Comme dit Forth, « la graisse devenait l’antithèse de la grâce ». Puis, avec l’expansion coloniale des XVIIIe et XIXe siècles, le gras prend des connotations raciales. Il est synonyme de primitif, de barbare, de sauvage, de paresseux, tandis que la minceur dénote la civilisation blanche, le raffinement, l’ardeur au travail et la maîtrise de soi.

Au xixe siècle, la médecine se met à réprouver l’embonpoint de façon plus systématique, y voyant le signe avant-coureur de toutes sortes de mala­dies. Mais la modernité, écrit Forth, a ceci de paradoxal qu’elle « prône les vertus de la maîtrise de soi tout en créant des conditions favorables aux excès et à l’hédonisme ». Le dégoût moderne du gras témoigne au fond de l’utopie d’un corps perfectible à l’infini, pur et transcendantal. Cela est particulièrement manifeste dans le discours sur la perte de poids, qui recourt souvent à des images quasi religieuses de renaissance et de régénération et se fonde sur le cycle louange-confession-expiation. Il y a là comme une impression de déjà-vu : les fantasmes de pureté dans l’alimentation et l’hygiène de vie ne sont pas si éloignés de ceux qui ont trait à la sexualité ou à la couleur de peau. Contrôler son alimentation, de quelque manière que ce soit, revient surtout à trouver une échappatoire au tumulte de la vie biologique et à notre condition d’êtres vivants.

La question du gras a toujours ­divisé les féministes. D’un côté, des militantes telle la psychothérapeute Susie Orbach exhortent les femmes à se libérer des conceptions patriarcales et oppressives de la beauté féminine, du diktat du ­regard masculin et des formes misogynes de stigmatisation de leurs corps. Elles célèbrent des modèles de beauté moins normatifs et plus ouverts à la diversité. Les objectifs et les méthodes du mouvement « body positive » pour l’acceptation de tous les types de corps sont en phase avec ceux des féministes. Dans les ­années 1970, les féministes brûlaient des soutiens-gorge ; les militants du mouvement d’acceptation des gros, des manuels de régime. D’un autre côté, les rondeurs ont toujours été associées aux rôles de mère et de matrone, et, par conséquent, à la soumission et à la servitude domestique, si bien que mincir peut aussi être une façon de garder ou de reprendre le contrôle sur sa vie, de recouvrer sa capa­cité d’action. Les femmes sont dès lors face à une injonction contradictoire. Qu’elles gardent la ligne ou qu’elles « se laissent aller » après avoir eu des enfants, on peut y voir un acte de soumission de leur part, une façon de se conformer au modèle domi­nant de la beauté féminine ou à ce que l’on attend d’elles, à savoir qu’elles fassent passer leurs devoirs biologiques en premier, une forme d’acceptation des stéréotypes de genre. Et le problème se complique lorsque la couleur de peau entre en jeu.

Notre grossophobie actuelle découle d’une peur des femmes noires, explique la sociologue Sabrina Strings dans « La peur du corps noir. Les origines raciales de la grossophobie » 7. Comme Christopher Forth, elle montre que l’adiposité a été associée dès le XVIIIe siècle à l’idée de « sauvagerie » africaine. Selon elle, les considérations raciales, morales et religieuses ont davantage contribué à l’idéal moderne de minceur aux États-Unis que le discours médical du XXe siècle. Son analyse de la presse féminine américaine du XIXe siècle est à cet égard éclairante. Dans un article intitulé « Du malheur d’être grosse » et paru dans le magazine de mode Harper’s Bazaar en 1897, Edith Bigelow qualifie l’embonpoint de « délit » et de « difformité ». « Être grosse, affirme-t-elle, est la chose la moins souhaitable qui soit. C’est dangereux pour les organes vitaux et dévastateur pour l’orgueil […]. Je dis qu’être grosse – être, oh, quel mot affreux, obèse – c’est être malheureuse. » Il n’a été de bon ton pour une femme d’être grosse que dans « des époques révo­lues et des contrées lointaines », écrit Strings. Autrement dit, l’embonpoint est présenté ici comme une régression, à la fois dans le temps et dans l’évolution, et comme un signe d’infériorité raciale. Une dame de la bonne société en sur­poids, conclut Bigelow, « n’aura de succès que si elle se maquille le visage en noir, se pare de perles puis se rend sous ces climats torrides où les femmes, comme les cochons, se vendent au poids ».

Strings démontre également que grossophobie et « fétichisme de la minceur » vont de pair. Le mythe de la femme sauvage noire et grosse – avec toutes ses connotations de vulgarité, d’avi­dité, d’hypersexualité, d’immoralité et d’altérité radicale – était indispensable à la construction d’un idéal de femme blanche civilisée et mince, et plus géné­ralement, d’une supériorité WASP. Ce mythe a servi à la fois à « avilir les femmes noires et à discipliner les femmes blanches », écrit Strings. Quand le corps médical s’est intéressé au sur­poids, ces associations avaient déjà cours, et la médecine n’a fait que légitimer des hiérarchies de race, de sexe et de classe existantes.

Quand on a lu le livre de Christopher Forth, on ne peut qu’être en désac­cord avec certaines formules à l’emporte-pièce, du genre « l’idéal actuel de minceur est racialisé et raciste dans son essence même ». Il existe indéniablement depuis le XVIIIe siècle un lien entre le surpoids et l’altérité raciale, des femmes noires en particulier, dans l’imaginaire collectif américain. D’insidieux parti pris médicaux de toutes sortes sont là pour en témoigner. Mais bien d’autres facteurs entrent en ligne de compte dans notre grossophobie persistante : certains ont trait à la classe sociale et au sexe, certains sont bien antérieurs aux Lumières, certains, encore, comme le montre Forth, tiennent au côté protéiforme du gras. Il reste beaucoup à dire sur les raisons de notre représentation inconsciente du gras et sur ce que cela révèle de notre hantise de l’impuissance, de la décomposition, de la stigmatisation et de la perte de contrôle – et de nos désirs inavoués. Comme le démontre si bien Anthony Warner, les discours univoques sur les causes et les significations du surpoids ne peuvent rendre compte de ce phénomène insaisissable.

— Anna Katharina Schaffner est maîtresse de conférences en littérature comparée à l’Université du Kent, au Royaume-Uni. Elle est l’auteure
de plusieurs ouvrages sur l’histoire de la médecine et de la sexualité.

— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 29 mai 2019. Il a été traduit par Pauline Toulet.

Notes

1. Le rapport 2020 fait état d’une surcharge pondérale chez 60 % des femmes et 67 % des hommes. En France, ces proportions étaient respectivement de 44 % et de 54 % en 2015.

2. The Health Gap: The Challenge of an Unequal World (Bloomsbury Publishing, 2015).

3. « Psychological Stress in Childhood and Susceptibility to the Chronic Diseases of Aging: Moving Towards a Model of Behavioral and Biological Mechanisms », The Psychological Bulletin, novembre 2011.

4. The Truth About Fat: Why Obesity Is Not that Simple (Oneworld, 2019).

5. « Prenez votre père et vos familles, et venez auprès de moi. Je vous donnerai ce qu’il y a de meilleur au pays d’Égypte, et vous mangerez la graisse du pays », Genèse 45, 18, traduction Louis Segond (1910). Dans une version révisée parue en 2007, la seconde phrase devient : « Je vous donnerai ce qu’il y a de meilleur en Égypte et vous mangerez les meilleurs produits du pays. »

6. Homélie 35 sur les Actes des Apôtres.

7. Fearing the Black Body: The Racial Origins of Fat Phobia (New York University Press, 2019).

LE LIVRE
LE LIVRE

Fat: A Cultural History of the Stuff of Life (« Le gras. Une histoire culturelle de l’étoffe de la vie ») de Christopher E. Forth, Reaktion Books, 2019

SUR LE MÊME THÈME

Histoire Qui était vraiment Magellan ?
Histoire Bataille autour de la bataille de Teutobourg
Histoire Grand Nord : des baleines aux hydrocarbures

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.