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Bataille autour de la bataille de Teutobourg

En l’an 9 de notre ère, les Germains infligèrent aux légions romaines une défaite cuisante qui allait marquer la fin de la conquête de la Germanie. Mais où se déroula exactement cette bataille légendaire ? La question déchaîne les passions en Allemagne. La chimie pourrait bientôt permettre de trancher.


© Falkensteinfoto / Alamy

Arminius après avoir triomphé des Romains, gravure de 1884 d’après un tableau du peintre allemand Paul Thumann. Un bon exemple du culte voué au guerrier germain.

Helmut Förster est médecin-­chef à la retraite et ­diplômé de latin. Il a suivi des cours d’histoire romaine à l’université tous âges et lu les textes de Tacite et de Florus en version originale. Par une journée pluvieuse de février, il rentre chez lui, à Essen, en Rhénanie-­du-Nord-Westphalie, monte son escalier d’un pas leste, ouvre la porte de sa « salle d’étude » et s’assied sur un siège de bureau pivotant au milieu de piles de livres d’où dépassent des Post-it jaunes.

Cela fait des années que cet homme de 78 ans se consacre, dans cette pièce sous les toits, à l’une des plus grandes énigmes de la recherche historique : la légendaire bataille de Teutobourg. Förster a publié un livre et donné plusieurs conférences sur le sujet. Il fait sans doute partie des historiens amateurs les plus actifs d’Alle­magne et ne recule jamais devant une discussion avec un autre chercheur, professionnel ou pas, pour peu qu’il s’intéresse au fameux événement de l’an 9 de notre ère.

Lors de cette bataille, qui aurait été livrée sous une pluie torrentielle, le Germain Arminius et ses partisans auraient massacré environ 15 000 légionnaires du gouverneur romain Publius Quinctilius Varus. Arminius, qui, selon les sources romaines, appartenait au peuple des Chérusques, est considéré par certains comme un libérateur de la nation germanique. Selon les termes de Förster, il aurait infligé aux Romains « une sorte de Stalingrad antique ».

Il n’y a aucune raison de douter du fait que cette cuisante défaite de l’Empire ­romain ait eu lieu sur le territoire de l’actuelle Allemagne. Mais où exactement ? La question déchaîne depuis longtemps les passions et donne lieu à une bataille à propos de la bataille.

Certains historiens présument que les combats se sont déroulés près de Detmold, en Rhénanie-du-Nord-­Westphalie, là où un gigantesque mémorial en l’honneur d’Arminius a été érigé au XIXe siècle. D’autres penchent plutôt pour la forêt d’Arnsberg, dans la même région, ou bien pour une zone près de Halberstadt, en Saxe-Anhalt, ou ­encore pour les rives de la Diemel, en Hesse. On dénombre pas moins de 700 théories, dont celle de Helmut Förster. Lui plaide pour l’arrondissement de Lippe, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, mais sa démonstration s’appuie, elle aussi, sur des hypothèses contestables.

Or voici qu’une jeune chimiste allemande pourrait aider à percer ce vieux mystère. Elle s’appelle Annika Diekmann, elle a 29 ans, et elle pourrait être à l’origine de l’une des plus grandes découvertes de la science historique contemporaine. Dans le cadre d’un projet de recherche financé par la fondation Volkswagen, elle analyse des centaines d’échantillons de métal prélevés sur des boucles de ceinture, des pendentifs et autres artefacts romains mis au jour. Elle crée ainsi une « empreinte métallurgique » qui permet d’attribuer les objets découverts à telle ou telle légion romaine – et donc de déterminer laquelle a pris part à tel ou tel combat.

La plupart des échantillons que prélève actuellement Diekmann proviennent de Kalkriese, une localité près d’Osnabrück, en Basse-Saxe, qui abrite un « musée de la bataille de Varus ». Au XIXe siècle, ­Kalkriese était déjà évoqué comme un lieu possible de la bataille, mais ce n’est qu’à partir de 1987 que des ­milliers d’ossements et d’objets y ont été mis au jour, qui laissaient penser à un affrontement armé. Depuis, le secteur est considéré comme le candidat le plus sérieux, à un petit problème près : aucun des vestiges trouvés sur place ne peut être clairement assigné aux légions de Varus. Plusieurs spécialistes sont convaincus qu’ils sont ceux d’autres troupes ­romaines, celles du général Germanicus en l’occurrence, qui parcourut, lui aussi, la région ­d’Osnabrück six ans plus tard.

Diekmann, qui est rattachée au ­Musée allemand de la mine, à Bochum, sera bientôt en mesure d’attribuer les échantillons de Kalkriese à l’un ou l’autre des chefs militaires – et d’établir ainsi de manière probante si le site a bel et bien été le théâtre de la légendaire bataille de Teutobourg. Afin de nous expliquer la méthode de pointe qu’elle utilise, la chercheuse ouvre une porte blindée et enfile une blouse antistatique. Puis elle pénètre dans une salle blanche à l’éclairage jaune vif, dont l’air est filtré en permanence. Dans une vitrine sont entreposés des récipients dans lesquels les échantillons de ­Kalkriese se désintègrent dans une solution d’acide chlorhydrique, d’acide nitrique et d’eau. Diekmann introduit ensuite le liquide dans un spectromètre de masse, qui affiche la composition exacte des restes du champ de bataille sur un écran d’ordinateur.

Les données qu’Annika Diekmann ­recueille en analysant les échantillons de Kalkriese ne sont guère significatives en elles-mêmes. Elles n’ont de valeur que si on les compare à celles d’échantillons provenant de Xanten, de Haltern ou bien d’autres camps romains ­– qui peuvent être rattachés aux légions de Varus ou à celles de Germanicus sur la base de sources écrites. Son travail sur l’empreinte métallurgique repose sur le fait que la présence et la concentration d’oligo­éléments tels que le bismuth, l’arsenic ou l’antimoine dépendent de l’origine du métal et de la façon dont il a été travaillé. Les échantillons d’épées venant d’Italie n’ont pas la même composition que ceux qui viennent de la Gaule occupée par les Romains.

Quand bien même les légions de ­Varus et de Germanicus se seraient procuré leurs armes auprès des mêmes sites de production, le spectromètre de masse pourrait mettre en lumière d’autres différences. Chaque légion avait son propre forgeron, qui disposait de chutes de ­métaux d’origines diverses. Il en fondait pendant les déplacements et les séjours dans les camps, par exemple pour réparer les casques ou d’autres accessoires. Du fait de ce recyclage, l’empreinte métallurgique de chaque légion se modifiait et se différenciait nécessairement peu à peu de celle des autres.

Diekmann espère pouvoir présenter de premiers résultats d’ici la fin de l’année. « Nous pouvons faire date grâce à la chimie », assure-t-elle. Elle est bien consciente que son travail rend nerveux beaucoup d’historiens et de chercheurs amateurs. Récemment, elle a pris le temps de recevoir Förster, qui voulait vérifier sur place, par lui-même, que la technique d’analyse était la bonne. Pour cet opposant farouche à l’hypothèse Kalkriese, ce serait un « triomphe » si les vestiges pouvaient être attribués non pas aux légions de Varus mais à celles de Germanicus. Pour la région, en revanche, ce serait la douche froide.

Direction le nord, par l’autoroute A1. À Bramsche, non loin d’Osnabrück, un panneau sur le bord de la route indique le musée de Kalkriese. Il est orné d’un masque facial de cavalerie romaine, qui a été mis au jour en 1990 non loin du futur musée, une découverte qui compte parmi les plus importantes de l’histoire de ­l’archéologie allemande. Sous le masque, un seul mot : Varusschlacht [bataille de Varus]. Le musée aurait-il autant de succès s’il portait un nom moins évocateur, « musée romain », par exemple, ou « site de la bataille de Kalkriese » ? Pourquoi l’institution a-t-elle pris le risque d’engager ces recherches sur l’empreinte ­métallurgique ? La réponse de la directrice, Heidrun Derks, est claire : « Nous ne sommes pas un poste de missionnaires mais une institution de recherche. Ce serait contraire à l’esprit scientifique d’interrompre la recherche de la vérité. »

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De fait, l’équipe archéologique de ­Kalkriese n’a cessé de mener des fouilles ces dernières années. Elle a constaté des décolorations de la terre qui plaident en faveur d’un système de remparts et laissent penser qu’un camp ­romain y était établi. Cette décou­verte vient contredire la ­légende selon laquelle les ­légions de ­Varus étaient en transit lorsque les hordes sauvages d’Arminius les ont attirées dans une embuscade.

Toute la façon dont a été reçue cette histoire est « plus que problématique », estime Stefan Burmeister. Le conservateur du musée attend avec impatience les résultats des recherches de ­Diekmann et ne voit aucun inconvénient à ce qu’elles remettent en question ce que le grand public croit savoir de la bataille de Teutobourg. Le culte d’Arminius, qui est célébré comme un héros depuis le XVIIIe siècle, lui importe peu. Un tableau de Paul Thumann, accroché derrière l’archéologue au mur de la salle de conférences, est un bon exemple de ce culte. Il représente Arminius paradant après sa victoire sur un destrier blanc, au milieu d’une foule qui l’acclame et dans laquelle on distingue trois grâces langoureuses dont les robes dévoilent une épaule.

Arminius fut-il une sorte de David germanique qui, à 25 ans seulement, se lança dans un combat intrépide contre le Goliath romain, quel qu’en fût le prix ? Un chef qui, de façon entièrement désintéressée, arracha son peuple à l’emprise du méchant occupant ? « C’est possible, juge Burmeister, mais peut-être était-il aussi tout simplement avide de pouvoir. » Dans tous les cas, il est « inquié­tant » de constater à quel point Armi­nius n’a cessé d’être instrumentalisé, en particulier par les nationalistes, qui voyaient en lui un héros allemand.

Ce que le public croit savoir d’Arminius provient des écrits d’historiens romains comme Florus et Tacite. À les en croire, il était issu d’une puissante famille chérusque, initialement alliée à l’occupant romain. La coopération alla si loin que le jeune homme combattit plusieurs années dans l’armée romaine et put ainsi se faire une idée précise de ses faiblesses. Lorsqu’il se souvint ensuite, pour une raison quelconque, de ses racines germaniques, il avait donc de bonnes chances de pouvoir mettre fin à l’occupation.

Il est permis de douter que l’histoire se soit déroulée de la sorte, et on ne peut exclure qu’Arminius soit un personnage ­inventé. Les Romains avaient peut-être besoin, pour rendre leur honte supportable, de la figure d’un homme formé au sein de leurs légions et qui, de ce fait, est devenu un héros intrépide. Aucune preuve archéologique n’atteste l’existence d’Arminius. En revanche, il est incontestable que, à Kalkriese, les soldats romains affrontèrent des guerriers germains. Plus de 7 000 objets en témoignent, dont 2 000 pièces de monnaie romaines, qui ont toutes été frappées avant l’an 9. Cela cadre très bien avec la thèse selon laquelle ce sont les hommes de Varus qui ont trouvé la mort ici.

Les preuves matérielles sont donc nombreuses, mais le fait que le musée se soit arrogé le nom de la bataille de Varus a suscité une controverse sans fin. Un chercheur amateur, qui situe la ­bataille ailleurs, a même porté l’affaire devant la justice : il estimait que le nom du musée, qui a ouvert en 2002, était abusif et invo­quait une fraude aux subventions. Il a été ­débouté, mais les critiques ne se sont pas tues pour autant.

La directrice du musée s’étonne de « l’émotion que suscitent ces questions ». Quoi qu’il en soit, elle ne croit pas que les 70 000 visiteurs qu’accueille le musée chaque année soient uniquement attirés par le nom de la bataille. « Ce sont les pièces exceptionnelles, les résultats de la recherche et notre offre qui enthousiasment les visiteurs », se défend-elle.

Autour du musée, la zone que l’on ­suppose avoir été le site de la bataille fait 38 kilomètres carrés ; seule une ­infime partie a été fouillée à ce jour. « Nous avons devant nous un siècle de travail », estime pour sa part Joseph Rottman, l’administrateur du ­musée et du parc de Kalkriese. La ­région de Basse-Saxe s’est engagée à financer les fouilles jusqu’en 2029 au moins. Il est donc tout à fait possible que soient ­exhumés d’autres objets exceptionnels qui viendront enrichir la collection du musée.

L’historien amateur Helmut Förster ne compte pas non plus se reposer, car il y va de l’honneur de sa famille. Il veut rendre hommage à la mémoire de son arrière-grand-oncle, Paul Höfer, un préhistorien aujourd’hui tombé dans l’oubli et qui, dès la fin du XIXe siècle, avait étudié de près la question du lieu de la bataille de Teutobourg. Dans un livre qu’il écrivit sur le sujet, il s’en prenait même à l’un des historiens les plus renommés de son temps, Theodor Mommsen, qui reçut en 1902 le prix Nobel de littérature pour son Histoire romaine et contribua à localiser le site de la bataille à Kalkriese de façon décisive.

Paul Höfer eut beau faire, ses arguments contre Kalkriese et en faveur de l’arrondissement de Lippe ne s’imposèrent pas. Förster est convaincu que son arrière-grand-oncle en conçut une amertume grandissante et que le conflit avec Mommsen fut l’une des raisons pour lesquelles, le 8 octobre 1914, il se tira une balle dans la tête.

Avec ce suicide, la bataille de T­eutobourg faisait, près de deux mille ans plus tard, une victime de plus.

— Guido Kleinhubbert est journaliste à l’hebdomadaire allemand DerSpiegel.

— Cet article est paru dans Der Spiegel le 19 mars 2020. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

LE LIVRE
LE LIVRE

Histoire romaine de Theodor Mommsen, édition établie par Claude Nicolet, traduit de l’allemand par C. A. Alexandre, R. Cagnat et J. Toutain, 2 volumes, Robert Laffont, « Bouquins », 2011

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