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Wang Juntao: « Beaucoup de Chinois ne voient pas que la démocratie est la meilleure option »

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Emprisonné pour son rôle dans les manifestations de Tian’anmen, Wang Juntao raconte son itinéraire et ses désillusions. Il voit dans la situation actuelle une chance pour la démocratie.

Quand avez-vous commencé à douter du communisme ? Je suis né en 1958. Mon père était officier. J’ai grandi sur le campus d’une école militaire. On m’apprenait que nous vivions une période clé, dans laquelle le communisme allait vaincre le capitalisme et où l’on verrait naître une société parfaite. J’adhérais profondément à la propagande communiste. Pour ma génération, le tournant fut la mort du maréchal Lin Biao, dont l’avion s’écrasa alors qu’il tentait de s’enfuir en URSS, en 1971. Cela nous choqua, parce qu’on nous avait appris que Lin Biao était le plus grand leader après Mao, et son successeur désigné. Quelques années plus tard, au lycée, en application des idées de Mao, je passai la moitié du temps au travail en usine et dans les champs, où les conditions de vie étaient insupportables. La réalité contredisait complètement la propagande sur la société communiste idéale. Quand avez-vous entamé vos activités politiques ? Zhou Enlai, en désaccord avec la bande des Quatre, avait proposé la politique des Quatre Modernisations pour remplacer la politique de révolution permanente de Mao (1). Mais Zhou mourut, en janvier 1976. Début avril, comme beaucoup d’autres, je mobilisai mes camarades de classe pour aller exprimer notre colère place Tian’anmen. Notre objectif : mettre un terme aux vaines campagnes politiques et engager la Chine sur la voie de la modernisation. Le 5 avril, nous étions des millions à manifester place Tian’anmen. Nous espérions que Mao corrigerait sa politique et suivrait la volonté populaire. Au lieu de cela, il réprima la manifestation et je me retrouvai en prison, à 17 ans. Qu’avez-vous appris de cette première arrestation ? Je jugeai inacceptable qu’une poignée de responsables puisse éliminer en une nuit un mouvement raisonnable rassemblant des millions de gens. Cela entrait en contradiction frontale avec mon éducation communiste. J’en vins à conclure que ce désastre était dû au monopole idéologique d’un régime totalitaire. Je décidai de me consacrer à la cause de la réforme politique, afin de faire en sorte que le peuple puisse se rendre maître de l’État. Le but était d’instaurer un régime démocratique. Mais, à l’époque, nous avions en tête une démocratie directe, bien différente des régimes compliqués que l’on voit en Occident. Comment avez-vous négocié votre engagement pour la démocratie dans la décennie suivante ? Je fus libéré fin 1976, après la mort de Mao et l’arrestation des maoïstes radicaux. Deux ans plus tard je passai le concours national et entrai à l’université de Pékin, comme étudiant en physique nucléaire. Je fus admis comme membre suppléant au comité central de la Ligue des jeunes communistes. J’avais donc de belles perspectives de carrière au sein du système. À cette époque, Deng était sorti victorieux de ses luttes avec les maoïstes et avait engagé la politique de réforme et d’ouverture. Cela me permit de promouvoir mes idées démocratiques. Je participai au Mur de la démocratie et à
la publication du mensuel Le Printemps de Pékin, le principal organe indépendant. Notre objectif était de construire une alliance entre les jeunes activistes et les officiels favorables aux réformes. En 1980, quand le Mur de la démocratie fut fermé, je décidai de coopérer avec certains de mes camarades pour instaurer la démocratie sur le campus de l’université. L’initiative fut aussi réprimée. Il me fallait choisir, soit faire mon autocritique et suivre Deng, soit promouvoir mes idées démocratiques. Ce que j’ai choisi de faire. Comment se passèrent pour vous les années précédant le massacre de Tian’anmen ? Dans les années 1980, quand les autorités lancèrent une réforme économique complète des zones urbaines et des services publics, j’ai démissionné de l’institut d’État où je travaillais pour participer à la création du plus gros centre de recherche politique indépendant. Vers la fin de la décennie, il a semblé que la Chine s’engageait sur la voie de réformes. Des personnalités de premier plan étaient impliquées dans ce mouvement des Lumières, y compris au cœur du système politique. En 1987, le secrétaire général Zhao Ziyang annonça son souhait d’« établir un processus de consultation sociale ». Pourquoi ce mouvement libéral fut-il écrasé place Tian’anmen ? Parce que le moment arriva où ce mouvement commença à menacer le monopole de l’autorité détenu par Deng. La tension monta et, quand les leaders libéraux, dont je faisais partie, organisèrent une manifestation place Tian’anmen pour protester contre ce monopole et appeler à des réformes démocratiques, Deng décida de sévir. Comment avez-vous vécu votre second emprisonnement ? Ce fut beaucoup plus dur que la première fois. Je fus mis à l’isolement pendant un an et demi, sans savoir où j’étais. Après quoi je fus mis dans une prison normale, mais dans une cellule de deux mètres carrés, sans pouvoir m’allonger. Je me suis mis à souffrir des genoux. En outre, j’ai été victime d’une sévère hépatite B, sans que l’on m’accorde d’être soigné. Finalement, j’ai fait la grève de la faim et on m’a transféré dans une cellule plus grande, puis dans un hôpital militaire. Pourtant, j’étais convaincu que les forces de la répression ne l’emporteraient pas longtemps. Lors de mon procès en 1991, quand j’entendis que j’étais condamné à treize ans de prison, je me suis surpris à sourire. Je sentais que cette peine de longue durée témoignait de la crainte des autorités que nous relancions bientôt le mouvement de démocratisation. Je pensais fermement qu’une crise de succession devait forcément se produire à un moment ou à un autre, nous offrant une opportunité. Comment vos idées ont-elles évolué après votre libération ? J’ai été libéré en 1994, sous la pression du gouvernement américain. Et je me suis exilé aux États-Unis, où je vis toujours. J’ai aussitôt relancé les projets de recherche interrompus en 1989. Il s’agissait d’établir les conditions nécessaires à une transition démocratique après la mort de Deng. Mais il mourut, en 1997, et la crise de succession anticipée ne s’est pas produite. La Chine se montra à même non seulement de maintenir sa stabilité politique, mais de s’engager dans une croissance économique rapide. Les prévisions pessimistes d’un effondrement inévitable qui étaient à la mode depuis la fin des années 1980 laissèrent la place au point de vue optimiste selon lequel le XXIe siècle serait celui de la Chine. Bien que le mécontentement populaire dû à la corruption et à l’injustice sociale fût à son comble, la plupart des Chinois n’étaient pas favorables à la démocratisation. Le mouvement démocratique avait été marginalisé. Cette situation changea ma perception des choses. En discutant avec des intellectuels de haut niveau, je me suis rendu compte que la montée du néoconservatisme au sein des élites avait éliminé le danger d’une crise de succession. C’est le sujet de ma thèse, désormais publiée. Qu’entendez-vous par « néoconservatisme » ? C’est un puissant mouvement intellectuel, dont les racines plongent dans l’histoire ancienne. Bien que peu visible, il joua un rôle déterminant dans les années 1990. Il repose sur deux idées principales. La première est qu’il est trop tôt pour établir un régime démocratique, les conditions socio-économiques n’étant pas réunies. La seconde est que la Chine n’a pas à copier les institutions occidentales et doit rester fidèle à ses traditions. Certains néoconservateurs sont plus nationalistes que d’autres, certains sont plus libéraux, certains sont plus confucéens, mais tous pensent que la démocratie ne saurait être un objectif immédiat. Le néoconservatisme est-il toujours dominant aujourd’hui ? Au sein de la direction politique, oui, sans doute, mais la situation évolue vite dans la sphère publique. Après vingt ans de croissance économique rapide, de nouvelles classes professionnelles se sont développées, gagnant en indépendance : juristes, enseignants, écrivains, journalistes, hommes d’affaires. Beaucoup voudraient apporter leur expertise à une société plus juste. Beaucoup adhèrent aux valeurs universelles des démocraties occidentales. En même temps, la corruption, l’injustice et la violence se sont aggravées. Le risque de violents soulèvements populaires est devenu le principal sujet d’inquiétude des autorités. L’état a perdu sa légitimité. Ces divers facteurs peuvent créer une nouvelle base sociale pour le mouvement démocratique. Les esprits changent vite. Pensez-vous voir la démocratie advenir en Chine de votre vivant ? Je l’espère. Mais bien que les Chinois n’apprécient pas ce régime corrompu et cruel de l’État-parti, beaucoup ne voient toujours pas que la démocratie est une meilleure option. Les pays occidentaux souffrant davantage de la crise, les autorités font valoir que le régime chinois est le meilleur. C’est notre tâche, à nous les intellectuels, de convaincre le peuple que la démocratie est le meilleur choix. Propos recueillis par Books

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