Borogan : « L’État est noyauté par les services secrets »

Borogan : « L’État est noyauté par les services secrets »

Les nouveaux seigneurs du régime sont aussi officiers du FSB, l’agence qui a succédé au KGB. Ils ont accès aux richesses, se moquent du Parlement et des tribunaux, et n’hésitent pas à tuer quand leurs intérêts sont menacés. Entretien.

Publié dans le magazine Books, novembre 2011.
En quoi les services secrets russes sont-ils une « nouvelle noblesse » ? Le titre de votre livre est-il ironique ? Oui et non. C’est Nikolaï Patrouchev, le successeur de Vladimir Poutine à la tête du FSB, qui a désigné ainsi cette organisation, successeur de l’ancien KGB, réorganisé en 1991. Dans un entretien donné en décembre 2000, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de la Tchéka, la police secrète soviétique, il déclarait : « Les meilleurs de nos collègues, l’honneur et la fierté du FSB, ne travaillent pas pour l’argent. Derrière leurs différences, une caractéristique très spéciale les unit : leur sens du service. Ils sont, si vous voulez, notre nouvelle noblesse. » Beaucoup d’officiers du FSB y ont cru. D’une part, ils se sentent héritiers du KGB qui était une orga­nisation très puissante ; d’autre part, ils se sont inventé un nouvel ancêtre, l’Okhrana, la police secrète tsariste qui protégeait l’État contre les terroristes et les révolutionnaires. Il faut se souvenir que les aristocrates avaient alors l’obligation de servir la Russie et que l’on pouvait être anobli grâce aux services rendus à l’État. Mais la réalité est bien différente de cet imaginaire. Les officiers supérieurs du FSB se sont intégrés à l’élite dirigeante et ont obtenu de nombreux privilèges. Ce n’est pas le cas du « menu fretin ». En outre, l’organisation est agitée par de méchantes querelles d’intérêts où l’ambition personnelle et l’argent jouent un rôle essentiel. N’était-ce pas déjà le cas du KGB ? En quoi le FSB s’en distingue-t-il ? Quand Poutine a été intronisé président, en 2000, les services secrets étaient très affaiblis. La ruée vers l’économie de marché et la démocratie qui avait caractérisé les années 1990 les avaient faits passer au second plan, et Eltsine avait fait exploser le KGB en le divisant en agences multiples plus faciles à contrôler. À l’origine, le FSB, créé en 1995, n’était que l’une de ces agences. C’est Poutine, devenu patron du FSB en 1998, qui lui a confié la tâche d’assurer la stabilité du pouvoir et, par extension, du pays quand il est arrivé au Kremlin. Pendant les années 2000, il a réussi à faire en sorte que le FSB devienne le principal vivier de recrutement des postes clés dans l’administration et les entreprises contrôlées par l’État. Dans les ministères, la direction de l’administration centrale est assurée par des fonctionnaires issus des services de renseignement. Créé après la mort de Staline, le KGB était certes une institution redoutable, mais il était étroitement contrôlé par le Parti communiste et son emprise sur la société russe était moins large. Le FSB n’est contrôlé ni par un parti ni par la Douma, la Chambre basse du Parlement. On peut le comparer aux moukhabarat, les polices secrètes des dictatures arabes : il en réfère uniquement au pouvoir suprême, est impénétrable, corrompu, brutal. Le KGB souffrait des mêmes maux que la bureaucratie soviétique dans son ensemble. Il n’a pas été épargné par les malversations, mais aujourd’hui la corruption gangrène tous les rouages de la décision dans la société russe et le FSB, qui compte plus de 200 000 agents, est partie intégrante de ce système. Certes, les responsables du KGB disposaient de privilèges variés, datchas et limousines. Mais ces biens restaient la propriété de l’organisation, alors que les hiérarques du FSB les possèdent en propre. Leurs Mercedes et BMW équipées de gyrophares leur permettent d’échapper aux effroyables embouteillages de Moscou. Jusqu’où s’exerce le contrôle du FSB sur la société ? Le FSB a fortement contribué à réduire l’espace laissé au débat politique et à la discussion publique. Il a intimidé la communauté scientifique en accusant des chercheurs d’espionnage, a réduit le rôle des ONG en les taxant d’agents de l’étranger, a effrayé les journalistes, dont certains ont été passés à tabac et d’autres assassinés, comme Anna Politkovskaïa, sans que ces meurtres aient pu être éclaircis. Il a infiltré les mouvements politiques d’opposition, comme celui de Garry Kasparov, dont il est parvenu à empêcher l’enregistrement comme candidat à la présidentielle de 2008. Les révolutions « de couleur » en Géorgie et en Ukraine, en 2003 et 2004, ont accru la paranoïa du Kremlin et, en 2006, le FSB a été autorisé à franchir un pas supplémentaire : constituer un fichier d’« extrémistes potentiels ». Il s’agit souvent de citoyens qui ont un casier judiciaire vierge mais sont considérés comme potentiellement dangereux en raison de leurs fréquentations ou de leurs activités publiques. Les services secrets ont le droit de les écouter (téléphones portables, fixes, et micros dans les appartements), de suivre leurs déplacements à l’intérieur du pays, de les mettre sous vidéosurveillance, de contrôler leurs courriers électroniques. À partir de 2008, des blogueurs et même de simples…
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