Canetti, l’homme qui dévorait les femmes
par Peter Hamm

Canetti, l’homme qui dévorait les femmes

« Je suis l’un des plus grands esprits qui aient jamais vécu », écrit-il un jour. Et ailleurs : « Je n’ai été qu’un monstre d’arrogance. » Dans ces deux jugements de l’écrivain sur lui-même se lit l’écartèlement d’un homme que sa soif de puissance empêche d’aimer les maîtresses dont il a besoin pour conforter son ego.

Publié dans le magazine Books, juin 2012. Par Peter Hamm
Non, il n’y avait décidément aucune noblesse chez cet Elias Canetti. Les lettres qu’il a écrites à la peintre Marie-Louise von Motesiczky, sa maîtresse pendant plus de quarante ans, nous montrent un homme à l’égocentrisme débridé et à la duplicité déconcertante. Lorsqu’on lit par exemple en parallèle la correspondance (qui vient aussi de paraître) entre les écrivains Joseph Roth et Stefan Zweig – un ivrogne parasite et un grand bourgeois –, on est ému par la noblesse de cœur et la générosité d’amis si dissemblables (1). Devant les lettres de Canetti à Marie-Louise von Motesiczky, en revanche, il faut faire un effort sur soi pour se souvenir que l’homme qui apparaît ici sous les traits d’un monstre a écrit des œuvres aussi magnifiques que Le Territoire de l’homme, La Langue sauvée ou Les Voix de Marrakech, ces essentiels de la littérature du XXe siècle. « On n’a pas le droit de connaître les poètes, on a le droit de les lire, mais pas de les connaître », expliquait Canetti dans l’une de ses réflexions tardives. L’eût-elle connue, cette mise en garde n’aurait probablement pas découragé Marie-Louise von Motesiczky, elle qui ne se laissa apparemment décourager par rien ou presque de ce que lui fit subir son amant des décennies durant, si l’on en croit ses lettres. Mais chaque chose en son temps.   « Un désert d’attentes » C’est sans doute au printemps 1939 que Marie-Louise, qui avait fui l’Autriche avec sa mère pour l’Angleterre, rencontre à Londres Elias Canetti, qui venait également d’émigrer de Vienne avec sa femme Veza. Comme nombre d’habitants de la ville, les Motesiczky partent pour la campagne à l’automne 1940, par crainte des bombardements allemands. Ils s’installent à Amersham, et trouvent aux Canetti un appartement dans les environs. Bientôt, ils aménagent même pour l’écrivain un bureau dans leur propre maison, l’anoblissant ainsi d’une certaine manière : les Motesiczky appartenaient à l’aristocratie juive fortunée et cultivée de la monarchie habsbourgeoise tardive. Le père de Marie-Louise avait joué de la musique avec Brahms ; adolescente, sa mère était tombée amoureuse de l’écrivain Hugo von Hofmannsthal et sa grand-mère était entrée dans l’histoire de la psychanalyse en tant que patiente de Freud sous le nom de « Cécile M. ». Heinrich Simon, le célèbre fondateur du Frankfurter Zeitung, amena un jour le jeune Max Beckmann dans le salon des Motesiczky. Le peintre se maria plus tard avec Mathilde von Kaulbach, une amie de Marie-Louise, au léger dépit de celle-ci, mais il accueillit la jeune femme en 1927-1928 dans sa classe de la Städelschule de Francfort, marquant ainsi durablement son évolution artistique. Même dans ses toiles les plus abouties, l’influence de Beckmann est immense. La relation entre Elias et Marie-Louise commence, si l’on en juge par les traces écrites que nous en avons, de façon fort prosaïque, avec une reconnaissance de dette dans laquelle Canetti s’engage à rembourser avec 5 % d’intérêts les 600 livres que lui a prêtées mademoiselle von Motesiczky, au plus tard lorsque l’une de ses œuvres sera couronnée de succès. Cela signifie à la fois que les Motesiczky étaient toujours fortunés durant leur exil britannique et que Canetti ne faisait encore que rêver de réussite. Le document suivant est un cahier de « Réflexions pour Marie-Louise » que Canetti offrit en 1942, pour son trente-sixième anniversaire, à la jeune femme devenue entre-temps sa maîtresse (2). Deux au moins de ces réflexions donnent les clés pour comprendre cette relation aux ressorts mystérieux. L’une dit : « Elle vit dans un désert d’attentes » et cache à peine que l’amant n’a pas l’intention de délivrer sa maîtresse de ce désert. L’autre proclame : « Quiconque idolâtre le succès est perdu à coup sûr : s’il l’a, il cède à ses délices artificielles ; s’il ne l’a pas, il se consume dans le désir le plus faux. » C’est ce désir le plus faux qui hante Canetti pendant ses années londoniennes et pèse d’emblée sur sa relation à Marie-Louise von Motesiczky : l’écrivain pousse en effet constamment son influente maîtresse à jouer le rôle de propagandiste de son œuvre – alors à peine ébauchée (3). Il lui donne même des instructions précises sur la manière dont elle doit parler de ses pièces, notamment devant des sommités du milieu théâtral. Marie-Louise est aussi tenue de rendre de menus services. Elle a ainsi l’honneur de commander (et de payer) billets de train et livres pour Canetti. Suivant la manière dont elle s’acquitte de ses « missions », comme il les appelle, il distribue sentencieusement bons et mauvais points. Surtout des mauvais. Car Marie-Louise a beau lui être dévouée jusqu’à l’esclavage, la Viennoise en elle est aussi un peu brouillonne. Il se fait également un malin plaisir de lui signaler ses carences intellectuelles (« Tu t’es bien comportée avec Wotruba mais ne lui arrives pas à la cheville »). Et c’est sans la moindre ironie qu’il formule cette injonction : « Tu dois prendre conscience que tu as affaire à l’œuvre d’un des plus grands esprits qui aient jamais vécu : c’est ce que je suis en effet, au cas où tu l’aurais oublié. » Tout, dans leur apparence, oppose Elias Canetti et Marie-Louise von Motesiczky – elle, beauté mince et élancée (qu’on en prenne simplement pour preuve son Autoportrait au peigne), lui, homme à la tête de lion et au corps trapu bien…
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