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Comment les mormons ont conquis l’Amérique

Mitt Romney peut-il être aux mormons ce que Kennedy fut aux catholiques américains, le symbole de la parfaite assimilation d’une religion longtemps vilipendée ? Une chose est sûre : la pensée économique de l’Église, fondée sur un rejet viscéral de l’intervention de l’État et la haine du crédit, parle au cœur des Américains les plus conservateurs.

Les médias américains s’en sont largement faits l’écho : pour la religion mormone, l’année 2012 pourrait bien être celle de la sortie de la marginalité. Deux de ses adeptes ont concouru pour l’investiture républicaine à l’élection présidentielle : Mitt Romney, ancien gouverneur du Massachusetts, et John Huntsman (1), diplomate et ancien gouverneur de l’Utah. Des auteurs mormons ont aussi écrit des ouvrages influents, certes dénués de contenu spirituel explicite, mais où abondent les thèmes chers à leur foi, comme Stephenie Meyer avec Twilight, des histoires de vampires pour adolescents. Et, grâce au battage publicitaire de Glenn Beck (2), le plus célèbre converti mormon des États-Unis, l’œuvre de cet inconnu qu’était l’historien et polémiste Cleon Skousen est devenue à la fois un succès de librairie et la référence obligée du mouvement Tea Party (3). Pourtant, malgré toute l’attention portée à la question de savoir si le mormonisme est compatible avec la réalité américaine, nous en savons toujours fort peu sur l’un des aspects essentiels de cette religion : sa conception de l’économie. Une omission incompréhensible. Après tout, Romney a érigé son sens aigu des affaires en argument majeur de sa campagne. Au beau milieu d’une récession dramatique, l’ancien PDG du fonds d’investissement Bain Capital, dont la richesse personnelle est estimée à plus de 200 millions de dollars, se présente comme un chef d’entreprise confirmé capable d’arracher l’Amérique à l’abîme de désespoir où elle se trouve. Si l’on en croit la sagesse populaire, sa réputation de compétence financière devrait envoyer Romney à la Maison-Blanche – et combler le fossé entre les mormons et les évangélistes plus traditionnels qui ont longtemps considéré l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours comme une secte dangereuse. En fait, la philosophie économique du mormonisme est un curieux agent de diffusion de cette foi dans l’ensemble de la société. L’Église prêche une doctrine de l’accumulation à côté de laquelle l’« Évangile de la Prospérité (4) » passerait pour tiède. « Le mormonisme, c’est l’éthique protestante dopée aux stéroïdes », assure l’économiste Mark Skousen, qui occupe la chaire de management à l’université de Grantham, et par ailleurs neveu de Cleon Skousen. Il décèle dans Le Livre de Mormon (5) ce qu’il appelle un « principe de prospérité façon Ancien Testament », « une sorte de pacte abrahamique : si vous vivez selon le bien, Dieu vous le rendra. Constamment, le texte fait référence à ce cycle de prospérité – un cycle économique, en quelque sorte ». Incontestablement, la foi du professeur Skousen a façonné son antikeynésianisme. « L’une des raisons pour lesquelles j’ai rejeté les principes économiques keynésiens, c’est que j’ai tout de suite senti qu’ils étaient en contradiction avec la doctrine de l’Église, explique-t-il. Cette idée du “paradoxe de l’épargne (6)” vantant les mérites de l’endettement est contraire à la tradition mormone. » Mark Skousen n’est pas un cas isolé. Les fidèles de l’Église sont des apôtres exemplaires de l’économie de marché. Ils cultivent une méfiance viscérale envers la dette et envers l’État ; ils préfèrent de manière fétichiste les métaux précieux et les biens fonciers aux monnaies fiduciaires si peu fiables qui fluctuent sur le marché mondial ; ils entretiennent un solide système de dons et de bénévolat, que redouble leur mépris pour l’État-providence et les programmes sociaux jugés débilitants ; enfin, une vieille tradition veut que tout chef de famille se doit de stocker des provisions en vue de la fin des temps et autres situations d’urgence. Mieux encore, les mormons, à la différence de la plupart des grandes confessions protestantes, n’ont guère d’états d’âme vis-à-vis de la richesse. On peut scruter les interminables incantations de la révélation du fondateur du culte, Joseph Smith, sans trouver la moindre allusion à une quelconque incompatibilité entre argent et spiritualité. Les mormons se moquent bien de ces sales histoires de riches exclus du paradis tant qu’un chameau ne passe par le chas d’une aiguille. Pour eux, au contraire, l’Éden est réservé aux entrepreneurs à succès, dont l’ascension doit se poursuivre dans l’au-delà mormon (7). Ces innovations en matière de théologie économique ont longtemps paru pittoresques. Mais, ces dernières années, surtout avec la droitisation du Parti républicain et la montée en puissance du Tea Party, elles semblent moins extravagantes. L’obsession des mormons pour le retour sur investissement et les métaux précieux a, de fait, peu à peu conquis le cœur de la pensée conservatrice dominante. « Joseph Smith avait pour l’argent la fascination du pauvre, écrit sa biographe Fawn Brodie, et cela a influencé sa conception du paradis (8). » Même au regard des conditions déplorables qui régnaient au fin fond de l’État de New York au début du XIXe siècle, la mauvaise fortune de la famille Smith était exceptionnelle. Agriculteurs itinérants d’abord ruinés par une tentative infructueuse d’exporter du ginseng sauvage en Chine, les Smith furent contraints de déménager constamment durant l’enfance de Joseph. Lorsqu’ils s’installèrent dans le hameau de Palmyra, en 1816, Smith avait 11 ans et le Second Grand Réveil battait son plein (9). Certains revivalistes de l’époque, comme les prédicateurs méthodistes itinérants du Sud américain, prêchaient un évangile âpre qui assimilait le statut social du croyant à l’état de son âme. Des évangélistes plus éclairés, comme le pasteur baptiste Charles Grandison Finney, prônaient pour leur part une doctrine de réforme sociale, où l’abolition de l’esclavage et le suffrage féminin ouvriraient la voie au second avènement du Christ. De son propre aveu, cette intense effervescence spirituelle a laissé Smith confondu : comment ces prétendants à la vérité chrétienne absolue pouvaient-ils tous avoir raison, voire même l’un d’entre eux seulement ? En 1823, néanmoins, une révélation le mena aux plaques d’or enfouies, sur lesquelles était gravée d’après lui l’histoire des tribus perdues d’Israël dans le Nouveau Monde (10). Il passa l’essentiel des sept années suivantes à transcrire et traduire ces plaques, les créanciers à sa porte. En 1830, avec une jeune épouse et un bébé en route, il persuada l’un de ses disciples de la première heure d’hypothéquer sa ferme pour financer la publication des écritures.   Une théologie de l’abondance Le Livre de Mormon dissipait habilement les peines à la fois spirituelles et temporelles en insistant sur la parfaite coïncidence de l’idéal de prospérité et du projet divin pour la Création. Les premiers disciples de Smith étaient généralement de modestes fermiers ou commerçants aux revenus précaires, qui vivotaient sur la frontière des États-Unis. Quoi de plus séduisant pour eux qu’une théologie de l’abondance dans le Nouveau Monde ? Tandis que d’autres mouvements sectaires plaidaient pour l’austérité ou la réforme sociale, les écritures mormones mettaient l’accent sur la convergence de la richesse et de la vertu – une habile inversion de la morale sacrificielle du Nouveau Testament. L’idée n’était plus de servir Dieu dans la douleur mais dans l’aisance. « Pensez à vos frères autant qu’à vous-mêmes, conseille Le Livre de Mormon. Soyez affables pour tous ; et assez prodigues de vos biens qu’ils puissent être aussi riches que vous. » Au demeurant, la quête de métaux précieux a joué un rôle crucial dans le « moment mormon » des années 1830. Au cours des dix années précédant la publication du livre saint, l’impécunieux Joseph Smith s’était lancé dans une carrière de money-digger [chasseur de trésors] en s’autoproclamant devin et en persuadant des fermiers crédules de financer des expéditions à la recherche des trésors enfouis des pirates ou des Indiens d’Amérique. Dans The Refiner’s Fire [« Le feu du fondeur »], l’historien John L. Brooke explique que les money-diggers prêtaient des vertus spirituelles aux métaux eux-mêmes – une vision du succès économique parfaitement en phase avec un ordre social où la richesse avait des allures de grâce octroyée au hasard par de lointains dieux du foyer. La nature désespérément insaisissable de ces trésors a profondément marqué Smith. Comme l’observe sa biographe Fawn Brodie, « la quête de l’or et de l’argent est quasiment devenue une obsession » du fondateur mormon – en particulier après sa tentative de profiter du boom immobilier dans la première terre d’exil de l’Église, à Kirtland, dans l’Ohio (11). Les mormons ont alors voulu créer leur propre banque, la Kirtland Safety Society. Quand une loi votée par le parlement de l’État a bloqué le lancement de celle-ci et interdit la circulation de ses billets, Smith a imprimé le préfixe anti- sur les coupures pour pouvoir prétendre faire circuler légalement des billets « antibancaires ». Mais nul subterfuge sémantique n’a pu sauver la Kirtland Bank qui brassait de l’air quand la bulle immobilière locale a éclaté. Smith, qui avait eu vent en 1836 d’une cache d’or enfouie près de Salem, dans le Massachusetts, monta une expédition secrète pour récupérer ce trésor. Ce fut un fiasco, mais Smith en tira une prophétie – l’une des rares fois où il affirma parler au nom du Seigneur – pour effacer ce désagrément de la banque de données divine tout en assurant aux futurs chercheurs le succès à Salem : « Moi, le Seigneur votre Dieu, je ne suis pas mécontent, en dépit de vos folies, que vous ayez entrepris ce voyage. J’ai beaucoup de trésors pour vous dans cette ville, pour le profit de Sion. » Difficile de ne pas voir dans les déboires immobiliers de la Kirtland Bank et dans les aventures de chercheur d’or de Smith la préfiguration de la manie de l’investissement-or, constamment défendu par Glenn Beck. Ce n’est pas un hasard si les plaques sur lesquelles Smith affirme avoir découvert Le Livre de Mormon étaient en or. Avec la polygamie, ces plaques sont à peu près tout ce que l’imaginaire populaire retient de l’histoire de l’Église (12). Mais les étranges détails qui ont entouré la création du mormonisme ont occulté le principal héritage de Smith : l’invention d’une religion du Nouveau Monde, mêlant une vision exceptionnaliste du rôle de l’Amérique dans l’histoire biblique et un évangile en argent massif de la réussite individuelle. Clayton Christensen, professeur à la Business School de Harvard, est le dernier survivant du triumvirat d’économistes de la prestigieuse université que l’on surnommait la « mafia mormone ». Pour ce spécialiste de l’étude de l’« innovation perturbatrice » – le processus par lequel les nouvelles technologies chamboulent les structures de marché traditionnelles –, l’Église mormone est une « perturbation » de tout premier ordre. « Fondamentalement, confie-t-il, la perturbation transforme quelque chose de cher et compliqué en quelque chose de simple et d’accessible que tout le monde peut posséder. Ce qui est formidable avec le mormonisme, c’est qu’il n’y est jamais question de supériorité ou d’infériorité, de riches ou de pauvres. Nous prenons tous soin les uns des autres et nous apprenons les uns des autres. C’est bel et bien perturbateur. » Dans quelle mesure cette « perturbation » est-elle devenue partie intégrante de la culture américaine dominante ? En un sens, la question arrive un siècle et demi trop tard. Le mormonisme a réussi à émerger du fatras des nouvelles sectes apparues lors du Second Grand Réveil en combinant attrait économique et attrait biblique. Pas étonnant que ce syncrétisme ait pris racine chez les propriétaires ruinés de l’État de New York, qui avaient toutes les raisons de considérer les cycles d’expansion et de récession typiques de la vie sur la frontière comme des événements quasi mystiques. Pas étonnant, non plus, que cette croyance se soit répandue à une telle vitesse. Le mormonisme entrait profondément en résonance avec la vision de l’Amérique que partagent tous les immigrants : un royaume riche en ressources auxquelles l’ardeur au travail permettait d’accéder. Ces aspects folkloriques de la foi mormone offrent à la mythologie sociale américaine de ce nouveau millénaire un modèle étonnamment solide, comme le confirme le moindre coup d’œil aux musées créationnistes ou aux rassemble
ments du Tea Party. Aujourd’hui comme hier, les métaux précieux sont parés de vertus magiques. Aujourd’hui comme hier, on célèbre une Amérique supposément vierge, mi-territoire pionnier mi-Église primitive. On pourra même remarquer que le Tea Party est aujourd’hui synonyme d’une vision alternative de l’histoire américaine, vision dénaturée et passablement fantaisiste qui fait des Pères fondateurs des fanatiques de l’étalon-or, des prosélytes chrétiens doctrinaires, et des pères de famille obsédés par la défense des valeurs – bref, pour ainsi dire des mormons. Il faut souligner que, grâce à la conception mormone de l’éternité, cette mythologie ne s’arrête pas à la tombe. Conformément aux révélations de Joseph Smith sur le sujet, l’Église propose une évolution graduée vers la divinité, la « progression éternelle », au cours de laquelle les croyants continuent de travailler et d’agrandir leur famille dans l’au-delà. Voici une authentique innovation dans les annales de la théologie capitaliste : après avoir multiplié le nombre des adhésions à l’Église par la conversion posthume des ancêtres (13), les mormons ont également fait main basse sur le ciel comme espace de perpétuation de la vie des affaires. Cela nous ramène à Clayton Christensen, que ses étudiants interrogent parfois sur le ratio risque/rémunération de la foi religieuse. De ce point de vue, la vision mormone de l’au-delà ne paraît pas moins « perturbatrice » : « L’un d’eux m’a dit : “Tu sais Clay, j’ai pensé à me convertir.” “Épatant !”, ai-je répondu. Il a ajouté : “Mais le MPB [acronyme des économistes pour le bénéfice marginal personnel] est lamentable.” Je lui ai demandé ce qu’il entendait par là. “Eh bien, imagine que je me convertisse et que je fasse tout ce que Dieu exige. Je me retrouve donc au paradis. Et là, qu’est-ce qu’on fait ? On reste planté sur un nuage ? Si c’est ça l’éternité, eh bien, il est vraiment nul, ce MPB. Il faudrait que je laisse tomber tous les trucs qui m’amusent pour ça ?” L’Église mormone a ceci de formidable que si quelqu’un demande ce qu’on fait au paradis, nous avons une réponse. Tout le monde n’est pas obligé d’y croire mais au moins, nous avons un projet. Les autres n’ont rien. » Si vous louchez un peu pour embrasser toute l’étendue du champ mormon, vous prendrez conscience que nos observateurs larmoyants devraient se préoccuper moins de savoir si les mormons sont vraiment comme nous que de savoir à quel point, désormais, nous sommes comme eux. Car en dehors de Glenn Beck, qui est un authentique converti, bien d’autres grands apôtres de l’évangile de richesse façon mormon ont créé des ministères très populaires au sein même du protestantisme classique. L’Évangile de la Prospérité de Creflo Dollar – le bien nommé – célèbre grossièrement la fortune comme une marque de la bénédiction de Dieu. Joel Osteen, qui dirige la plus grande megachurch [« super-église »] du pays – affirme sans ambages que Dieu « veut que vous réussissiez ; Il vous a créés pour que vous viviez dans l’abondance ». De fait, l’Évangile de Prospérité est peut-être le courant le plus populaire et le plus dynamique de l’évangélisme contemporain. Ses adeptes ne sont pas eux-mêmes mormons. Pourtant, leur message sur les implications économiques de la foi – Dieu veut la richesse des croyants, les individus sont responsables de leur destin, il faut se méfier de l’État – est en parfaite adéquation avec la tradition mormone. Les sondages montrent, en outre, que les protestants américains sont moins enclins que jamais à croire à l’enfer et à la damnation. Ils préfèrent se réfugier dans l’abondante littérature positive du développement personnel et du conseil en affaires – dont Stephen Covey, autre savant mormon, est le maître incontesté (14). Pour paraphraser la célèbre remarque de Milton Friedman sur l’héritage de John Maynard Keynes, il est facile de passer en revue les figures dominantes de la pensée religieuse et managériale dans l’Amérique d’aujour­d’hui, et de déclarer : « Désormais, nous sommes tous mormons. »   Désir d’influence Les adeptes accèdent en effet très naturellement à l’élite des affaires. Comme l’observe Mark Skousen, la longue présence de la « mafia mormone » à la Harvard Business School cadrait parfaitement avec la vision qu’ont les saints des derniers jours de leur vocation terrestre : « Il existe chez les mormons un désir d’avoir de l’influence dans les bons cercles, d’obtenir le bon type de diplômes. C’est même encouragé par la hiérarchie de l’Église, si bien que les diplômés de l’université Brigham Young [financée par l’Église] poursuivent souvent leurs études dans les établissements réputés de l’Ivy League et sont fortement encouragés dans cette voie. Ils sont aussi très productifs. » De ce point de vue, Mitt Romney est l’archétype du mormon. Il est l’héritier d’un très grand empire économique – et le premier prétendant à la présidence à être aussi fortuné de naissance depuis John F. Kennedy et Nelson Rockefeller dans les années 1960. Dans leur grande majorité, les fidèles ne sont évidemment pas de riches héritiers. Les enquêtes démographiques montrent que les saints des derniers jours ne sont pas mieux lotis que les membres des grandes confessions protestantes. Mais les mormons ont une conception profondément corporatiste des affaires – reflétant une vision de l’organisation économique encore une fois unique parmi les Églises protestantes américaines. Dans une large mesure, c’est là aussi un héritage de leur longue quête d’un avant-poste stable sur la frontière américaine. Au temps de ses premières incursions dans l’Ohio, le Missouri ou l’Illinois, l’Église était en fait une organisation socialiste. Tous les biens étaient mis en commun et gérés par Smith et ses principaux lieutenants. Mais, après Smith, l’Église s’est transformée en quasi-entreprise, les anciens montant un certain nombre de sociétés par actions, administrées par le Perpetual Emigration Fund, pour aider les migrants convertis à acheter des terres dans l’Utah. Sous la coupe autoritaire du successeur de Smith, Brigham Young, la soif d’ordre propre aux mormons s’est beaucoup renforcée. Dans l’Utah, Young a présidé à la création d’une grande coopérative, la Zion’s Cooperative Mercantile Institution, censée empêcher les firmes de la côte Est dirigées par des gentils (des non-mormons, selon la terminologie de l’Église) de s’installer sur leur territoire. La coopérative aurait même fait espionner les colons mormons pour repérer ceux qui commerçaient avec des tiers. Elle a aussi été à l’origine de nombreuses créations d’entreprises dans l’élevage, le textile et la banque. Ce modèle d’organisation économique intégrée est encore bien en place. L’Église a son propre système de protection sociale et sa propre marque de produits alimentaires et de consommation, Deseret. Elle détient aussi un important portefeuille d’investissements. Tout n’est pas rendu public, mais l’Église possède entre 25 et 30 milliards de dollars d’avoirs financiers, estiment Richard N. et Joan K. Ostling dans une étude de 2007 intitulée Mormon America [« L’Amérique mormone »]. (À titre de comparaison, les auteurs précisent que l’Église évangélique luthérienne en Amérique, de taille équivalente, ne détient qu’un portefeuille d’actions de 152 millions de dollars, principalement pour financer la retraite de ses employés.) L’Église mormone dispose d’une compagnie d’assurances d’une valeur de 16 milliards de dollars, d’au moins 6 milliards de dollars en actions, d’un réseau de stations de radio d’une valeur de 172 millions de dollars, ainsi que de plus de 150 fermes et ranches, ce qui fait d’elle l’un des principaux propriétaires fonciers du pays. L’approche managériale du candidat mormon à l’investiture républicaine a d’ores et déjà créé quelques tensions avec les puristes du Tea Party. Romney, qui a passé l’essentiel de sa carrière dans la gestion de fonds de placement, a bel et bien soutenu le sauvetage des banques au bord du gouffre par le Troubled Asset Relief Program en 2008 (15). Mais les économistes mormons ne connaissent pas vraiment ce genre de tensions – pas plus qu’ils ne sont déchirés par les troubles intérieurs de l’éthique protestante. Dans leur monde, la défense de la valeur pour les actionnaires s’accorde parfaitement avec la vision de l’esprit d’entreprise chère à l’Amérique profonde. Kim Clark, ancien doyen de la Harvard Business School, a confié au journaliste Jeff Benedict dans The Mormon Way of Doing Business [« Les principes mormons des affaires »] : « J’ai grandi dans un foyer où non seulement on attendait de nous que nous fassions notre lit, la vaisselle, le ménage, que nous allions à l’église et disions nos prières, mais aussi que nous devenions des leaders, et des bons. Cela a influé sur ma vision du monde et du rôle que je dois y jouer. » Rappelons que pour Clark, comme pour Christensen son ancien collègue de Harvard, la mission des croyants ne s’arrête pas avec la vie familiale sur terre mais se poursuit dans le royaume de la progression éternelle. Selon cette vision, le développement personnel est inséparable de la cosmologie. « Notre identité éternelle en tant que personne est définie par la progression éternelle », a récemment déclaré Clark à Newsweek. « Nous savons que […] nous aurons des opportunités de progresser, d’apprendre et de devenir comme notre père céleste, de faire ce qu’il fait. C’est quelque chose de très puissant. » Même quand un mormon s’exprime sur la finance en termes plus classiques, on retrouve le même intérêt pour la gestion et la planification minutieuses, appliqué aux grandes décisions de la vie, depuis le choix de son lieu de résidence et la manière d’élever ses enfants jusqu’à la constitution de stocks de nourriture pour les situations d’urgence et l’échange de métaux précieux contre des biens immobiliers. Prenez, par exemple, le livre How to Prosper During the Coming Bad Years [« Comment prospérer dans la crise qui vient »], du journaliste financier mormon Howard Ruff. Ce livre de 1979 reste le plus populaire des manuels d’investissement de l’histoire américaine, avec plus de 2,6 millions d’exemplaires vendus. Mais, plus fondamentalement, ce pamphlet alarmiste montre comment un mormon prévoyant bardé de certitudes économiques appréhende la perspective d’une crise durable. La fin des années 1970 était certes une période dramatique sur le plan économique, avec des taux d’intérêt de plus de 18 % et une inflation, nourrie par l’envolée des cours du pétrole, supérieure à 13 %. Et Ruff, entrepreneur infatigable, était bien placé pour jouer le rôle de prophète populaire de l’époque. Il avait débuté comme franchisé dans la vente de méthodes de lecture rapide Evelyn Wood. Mais l’entreprise avait coulé quand une grève dans un journal de la baie de San Francisco avait fait capoter une coûteuse campagne publicitaire, mettant le jeune Ruff en faillite. Nullement découragé, il s’était lancé dans un nouveau projet : une affaire de stockage de produits alimentaires pour les situations d’urgence dont l’idée lui était venue en lisant un livre digne de Cassandre sur le spectre de l’inflation. Grâce à la double emprise de l’alarmisme écologique et de la rareté manipulée par l’Opep, Ruff a fait de cette entreprise une affaire très rentable et l’a revendue pour se lancer dans une carrière de gourou de l’investissement.   L’État est un délinquant sexuel Dans son introduction à How to Prosper, il attribue principalement sa sagacité financière à « [son] éducation mormone qui exaltait la prudence, la méfiance à l’égard des dettes malsaines et une sorte d’autosuffisance fruste façon XIXe siècle ». Il affirme en outre que sa conception de l’investissement découle directement de son rôle de soutien de famille mormon. : « Je redoute les temps difficiles qui s’annoncent et que les miens vont devoir affronter. Je veux qu’ils puissent le faire sans inconfort physique, et sans y perdre leurs valeurs judéo-chrétiennes fondamentales, et je fais tout pour transmettre à mes enfants de sains principes éthiques, moraux et économiques. » L’analyse de How to Prosper est pourtant aussi outrancière, erronée et dogmatiquement antigouvernementale qu’on pouvait l’être en cette période sombre. Un fond d’hostilité raciale sous-tend aussi sa vision d’une Amérique urbaine en voie d’effondrement rapide – une façon de rappeler que la morale sociale des saints des derniers jours a longtemps été salie par les préceptes explicitement racistes du Livre de Mormon, selon lequel Dieu gratifie ses fidèles en blanchissant leur peau. Il a d’ailleurs fallu attendre 1978 pour que l’Église révoque enfin l’interdiction d’accès des Noirs à la prêtrise. Ruff voyait l’inflation comme une menace permanente, vidant systématiquement de sa valeur chaque dollar gagné et investi dans l’économie américaine. Évidemment, le gouvernement fédéral était seul responsable de cette malédiction. Selon Ruff, l’État imprimait une quantité illimitée de billets à seule fin d’acheter des voix – les citoyens engraissés aux allocations s’arrachant à leur hébétude d’assistés sociaux juste le temps de réélire leurs représentants. Même les épargnants vigilants et les travailleurs aux salaires indexés sur l’inflation se faisaient, selon Ruff, « violer par l’inflation (avec l’État dans le rôle du délinquant sexuel) ». Et puisque l’augmentation de la dette publique contaminait l’économie globale par le biais de vastes programmes de prêts financés par de sinistres institutions internationales, on ne tarderait certes pas à récolter la tempête. Ruff prévoyait des temps particulièrement difficiles pour les villes américaines, à l’instar de New York dont la quasi-banqueroute au milieu des années 1970 n’était qu’une répétition générale du chaos à venir. « Une large portion de New York n’est qu’une jungle en pleine dégénérescence d’où la civilisation a disparu, et c’est aussi le cas du centre de nombre de nos grandes villes, écrit-il. […] Les quartiers sont devenus des lieux de concentration raciale, des ghettos hostiles et consanguins avec une mentalité de garnison à l’égard du reste du monde. Nous avons perdu l’essentiel des progrès accomplis en matière de relations sociales, ce qui porte en germe la guerre raciale. » Heureusement, Ruff offrait quelque espoir aux investisseurs avisés soucieux d’échapper à ce cauchemar urbano-ethnico-inflationniste – et de bénéficier au passage de bons rendements. Le premier conseil était de fuir les métropoles pour placer son argent sur le marché immobilier des petites villes. Ruff faisait du retour à la vie provinciale une stratégie de survie. La deuxième étape vers la sécurité financière était fondamentale : accumuler des stocks d’or et d’argent. En commençant bien évidemment par thésauriser quelques pièces de chaque métal, plus faciles à négocier en cas de crise. Mais dans l’éventualité d’une complète débandade inflationniste, c’est l’or métal qui constituait le meilleur investissement de long terme. Depuis la chasse au trésor clandestine de Joseph Smith à Salem, jamais un auteur américain d’importance n’avait imputé à l’or autant de propriétés magiques. Corollaire obligé, toute richesse « socialement créée » était illégitime et odieuse. C’est pourquoi How to Prosper est considéré comme l’une des premières et des plus virulentes diatribes contre la protection sociale. Le système de retraites était qualifié de « pyramide de Ponzi », en même temps que de « dispositif le plus malhonnête, répréhensible, inadéquat et trompeur qu’ait jamais imposé un gouvernement à un public crédule – une escroquerie telle qu’elle dépasse l’entendement ». Ruff réservait une place de choix en enfer pour les inventeurs décérébrés de ce « plan irresponsable et voué à la faillite ». Peu importe que ledit « plan voué à la faillite » ait été excédentaire pendant l’essentiel des trente dernières années – et le reste, malgré une bonne génération de vitupérations conservatrices. Peu importe, aussi, qu’aucune des prédictions de How to Prosper ou presque ne se soit jamais réalisée. Depuis la parution du livre de Ruff, l’inflation a graduellement décliné de son maximum d’après guerre de 15 %. Dès 1982, l’économie était en profonde récession, et le gouvernement Reagan s’extirpait du marasme par une politique de relance keynésienne, via l’augmentation des dépenses militaires et des impôts – mesures qui plongeraient les conservateurs d’aujourd’hui dans un abîme de dissonance cognitive s’ils parvenaient à se convaincre qu’une chose pareille s’est réellement produite. Mais la réalité historique, il faut le redire, est sans objet dans ce type d’élucubrations. C’est bien pourquoi, l’an 2009 venu, Howard Ruff est réapparu avec une nouvelle édition intitulée How to Prosper in the Age of Obamanomics [« Comment prospérer à l’âge de l’Obamanomie »]. L’auteur y concède qu’il a commis plusieurs erreurs de pronostic dans sa carrière ultérieure d’investisseur, notamment en prédisant que le bug de l’an 2000 déclencherait une énorme vague de faillites bancaires. Mais, après ce bref acte de contrition, Ruff reprend sa charge contre le laxisme monétaire. « Les programmes sociaux d’inspiration socialiste comme la Sécurité sociale, Medicare et Medicaid (16), et l’assurance maladie obligatoire vont engendrer l’inflation », soutient-il. Obama est bien sûr un gauchiste, indulgent avec les terroristes et inféodé à l’ACORN (17), dont l’administration est « tout entière acquise au socialisme ». Cette fois encore, un seul refuge sûr : quand les chimères de dette et de papier de l’économie dirigée seront réduites à l’état de ruines fumantes, le monde « retournera instinctivement vers l’or et l’argent comme moyens d’échange et de stockage de valeur ». Ô surprise : en juillet 2011, six candidats républicains à la présidence se sont joints à une tournée organisée à travers l’Iowa pour défendre le retour à l’étalon-or. Au sein de la droite économique, comme sur les lutrins de l’Évangile de Prospérité, il ne manque à la plupart des acteurs importants que d’être officiellement mormons. Et pour mesurer les conséquences politiques de cette évolution spectaculaire, il suffit de considérer la bataille provoquée à Washington par la question du relèvement du plafond de la dette nationale (18).   Délire sur le plafond de la dette Il ne s’agissait là, autrefois, que d’une procédure de routine dans la mise au point du budget fédéral. Mais la confrontation absurde entre la Maison-Blanche et le Congrès a chargé la question d’une valeur existentielle pour la droite, ce qui n’a de sens que dans une perspective religieuse. Les législateurs conservateurs alignés sur le Tea Party étaient résolus à faire de l’augmentation des dépenses publiques une question de principe – bien que la décision du relèvement concerne des fonds déjà dépensés. Et ils ont obtenu gain de cause malgré l’opposition du Sénat, du président Obama, et même des électeurs, favorables à une hausse des impôts plutôt qu’à des coupes budgétaires. Avec son délire destructeur, la débâcle du plafond de la dette rappelle une autre prophétie de Joseph Smith, que les mormons comme leurs détracteurs ressortent des tiroirs en temps de crise nationale. Peu avant sa mort, s’adressant à un petit groupe de disciples, le fondateur de l’Église assurait que les mormons pourraient enfin revendiquer le statut que Dieu leur avait promis dans le Nouveau Monde lorsque l’expérience républicaine s’effondrerait. « Vous verrez la quasi-destruction de la Constitution des États-Unis, a dit Smith. Elle ne tiendra plus qu’à un fil. » Une fois le gouvernement fédéral en ruine, l’Église mormone enverra des anciens pour « rassembler les cœurs droits […] pour se tenir aux côtés de la Constitution des États-Unis […] Alors, Dieu établira un royaume indestructible […] Toutes les Amériques deviendront le Sion de notre Dieu ». Pour des raisons évidentes, les ennemis du mormonisme voient dans cette déclaration (connue sous le nom de « prophétie du cheval blanc ») la preuve d’une pernicieuse conspiration des saints des derniers jours pour prendre le contrôle du gouvernement américain et instituer une théocratie. En raison de ses connotations explosives, l’Église mormone s’est officiellement distanciée de cette prophétie, soulignant qu’elle ne fait pas partie du canon doctrinal, même si nombre de ses responsables la considèrent bien ainsi. Mais il n’est pas nécessaire de souscrire aux rumeurs de conspiration théocratique pour noter combien la crise de la dette américaine – et surtout la façon dont la droite a posé le débat – nourrit le même alarmisme apocalyptique que la prophétie de Smith. Les stratèges du Tea Party revendiquent haut et fort leur image de gardiens de la tradition constitutionnelle américaine, longtemps souillée par le sécularisme libéral et le laxisme fiscal. Et, comme les premiers auditeurs de Smith, ils se perçoivent comme les adeptes d’une religion menacée, persécutée, assiégée par un État fédéral implacablement hostile. Ce n’est un secret pour personne : sur le plan institutionnel, l’Église mormone est une clé de voûte de la coalition conservatrice actuelle. Cela remonte à la première administration Reagan, qui, de toutes les présidences américaines, détient encore le record du nombre de hauts responsables mormons. Certes, les leaders de l’Église sont prompts à rappeler que celle-ci ne soutient aucune candidature et ne se mêle pas de politique nationale. Mais la base milite activement pour les causes conservatrices, ainsi qu’au sein du parti républicain, et leur apporte un soutien financier considérable. Les donateurs mormons ont rempli les coffres de la campagne victorieuse de 2008 pour l’interdiction du mariage gay en Californie, à hauteur de plus de 14 millions de dollars, dont une bonne part provenait d’autres États. Et, lors de la primaire de 2008, le ticket McCain-Palin l’a emporté dans l’Utah avec le score imposant de 28 %. Au cours de ces mêmes élections, Romney a levé plus de fonds dans l’Utah que dans son propre État du Massachusetts. Récemment, dans un téléthon au Nevada, un fief mormon, le même Romney a récolté 10 millions de dollars en une seule journée. Dans cette ambiance de spectaculaires récoltes de fonds et de mise en scène de guerre des cultures, on a vite fait de prendre les mormons pour un simple lobby conservateur de plus. Mais ce que l’Église a véritablement apporté à la droite, c’est son complexe de persécution, de religion assiégée. Bien sûr, ces éléments sont au cœur du discours de la coalition conservatrice depuis l’émergence de la droite évangéliste avec l’écrasante victoire de Reagan en 1980. Mais la vieille droite religieuse a toujours été un partenaire sceptique, dans son mariage arrangé avec les milieux d’affaires conservateurs. Les fondamentalistes trouvent la pilule du capitalisme consumériste un peu amère, avec sa morale laxiste et son apologie du crédit facile. Parallèlement, les thuriféraires de l’économie de marché se sont résignés à acheter l’indulgence d’évangélistes importants avec l’argent du lobbying et à promettre cyniquement, à chaque nouvelle campagne, de pulvériser les menaces mortelles du mariage homosexuel et de l’avortement à la demande. Quelque chose, en d’autres termes, devait céder. Après la politique du bord du gouffre pratiquée à propos du plafond de la dette, on commence à deviner quoi. La révolte conservatrice contre l’ordre étatique établi est en train d’acquérir une nouvelle force spirituelle. Au lieu de rester en retrait pendant que les fonctionnaires du Trésor s’efforcent de défendre notre note de crédit, la droite américaine stigmatise l’idée même de crédit comme une invention politique immorale. Alertés sur les risques que leurs actions font peser sur une économie américaine déjà chancelante, les patriotes du Tea Party dénigrent la tactique alarmiste des démocrates – tout en prêchant les mérites de l’épargne personnelle et de l’accumulation d’or, bien qu’aucune de ces pratiques n’ait jamais tiré une société industrielle moderne de la récession. Au sein de la droite américaine, les pensées économique et théologique ont fusionné au point de devenir, dans plus d’un discours à la Chambre, presque indiscernables. Nous sommes manifestement en présence d’un « moment mormon » lourd de conséquences. On pourrait même dire que la république ne tient plus qu’à un fil.   Cet article est paru dans Harper’s en octobre 2011. Il a été traduit par Hélène Hiessler.
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Le Livre de Mormon, Eglise de Jésus…

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