Cesare Pavese, l’écriture hors la vie
par Tim Parks

Cesare Pavese, l’écriture hors la vie

Il s’est suicidé en 1950, à 41 ans, après une énième consécration littéraire et un ultime échec amoureux. L’écrivain, qui n’a cessé de fustiger sa propre impuissance sexuelle et son incapacité à s’engager pour une cause, ne désirait rien tant qu’être un auteur mort. Pour protéger à jamais son œuvre de la banalisation.

Publié dans le magazine Books, avril 2012. Par Tim Parks
Cesare Pavese a tenu un journal de 1935, l’année de son « exil » en Calabre pour activités antifascistes – il avait 27 ans –, à 1950, l’année de son suicide. Entre-temps, il était devenu un écrivain acclamé pour ses romans et sa poésie, l’éditeur, chez Einaudi, de certains des plus grands auteurs de son temps et le traducteur de nombreux chefs-d’œuvre de la littérature anglo-saxonne. Pourtant, le lecteur sera déçu, qui chercherait là une chronique de la vie sous le fascisme et l’occupation allemande, des portraits bien sentis d’écrivains avec qui Pavese a travaillé, ou simplement des détails sur ses amours notoirement malheureuses. Ce volume n’est guère que l’expression de sa volonté de saisir la relation de l’art au réel, et d’analyser la nature de sa propre psychologie et de sa propre carrière. « Tu ne parles que de toi-même et de ton travail », remarque-il un jour. Pavese intitula ce journal Le Métier de vivre (1). Vivre, en d’autres termes, est une profession qui s’apprend, et à laquelle il convient ensuite de s’astreindre, avec acharnement. L’échec et l’humiliation ne sont jamais loin. Dès les premières pages, le suicide est présenté comme un moyen de prendre le contrôle de cette existence qui nous échappe, non pas un « moyen de disparaître » mais une forme d’affirmation de soi. « Qui sait, demande-t-il, si le suicide optimiste reviendra encore en ce monde ? » Cesare Pavese était le petit dernier de la famille. Des quatre enfants nés avant lui, seule une sœur, de six ans son aînée, avait survécu. Son père, fonctionnaire à Turin, est décédé quand Cesare avait 5 ans. Contrainte de se débrouiller seule, sa mère imposa au foyer une discipline rigide, presque cruelle. Toute l’œuvre de Pavese porterait la trace de cette enfance, trahissant l’aspiration à une maturité inaccessible et l’angoisse de ne jamais être à la hauteur de son entourage. Ses romans mettent invariablement en scène un alter ego de l’écrivain qui cherche à nouer une relation avec une femme, un groupe d’amis ou de militants politiques, avant qu’un brutal retournement de situation ne lui révèle qu’il en est en réalité exclu, qu’il n’a rien compris et qu’il ne compte pas. En 1942, Pavese constate : « Mes récits sont […] les histoires d’un contemplateur qui regarde se produire des choses plus grandes que lui. » Sa famille avait une résidence à Turin et une propriété à Santo Stefano Belbo, un village situé à 80 kilomètres au sud-est de la ville, dans les collines des Langhe. Comme il passait l’année scolaire en ville et l’été à la campagne, le jeune garçon commença d’attribuer à chacun de ces territoires des valeurs opposées : Turin était le domaine de l’intellectualisme moderne et raffiné, un monde où il avait sa place ; Santo Stefano était le lieu d’une réalité physique irrationnelle et intransigeante.   La légende d’un Pavese militant L’intensité des étés dans la région, ses collines et ses vignobles, ses verts et ses bruns délavés, son soleil accablant et ses orages violents irriguent son œuvre. Mais toujours à travers le regard d’un étranger qui intellectualise, d’un être jamais pleinement au fait de mystères révélant le caractère superficiel et incomplet de sa vie citadine. Le désir chez l’écrivain de réconcilier ou, au moins, de pouvoir superposer ces deux mondes tend à céder devant la conviction qu’il est condamné à un choix impossible entre l’un et l’autre mode de vie. Au lycée, dans les années 1920, Pavese se rapprocha de professeurs et de camarades qui allaient jouer un rôle de premier plan dans la résistance au fascisme. À l’université, il consacra un mémoire au poète américain Walt Whitman, auteur dont l’exubérance, l’optimisme et l’amour de la vie étaient aux antipodes du caractère taciturne et renfermé du jeune homme. Jugé politiquement déviant par son professeur d’anglais, ce travail fut dirigé par un professeur de français, grâce à l’intervention d’un ami de Pavese engagé à gauche, Leone Ginzburg. Ainsi naquirent la légende d’un Pavese militant et l’illusion selon laquelle la traduction et la diffusion de la littérature américaine pouvaient constituer une menace pour le régime fasciste. L’année 1930, celle où il rédigea ce mémoire, fut aussi celle de la mort de sa mère. En dehors de sa période d’exil intérieur et d’une ou deux brèves absences, il passerait le reste de sa vie dans la maison familiale de Turin, avec sa sœur et la famille de celle-ci. « [Il] gardait en famille ses manières très rudes et il se comportait comme un jeune homme ou comme un étranger », constata son amie la romancière Natalia Ginzburg, la femme de Leone. Pavese restait la plupart du temps dans sa chambre. Pour gagner sa vie, il se mit à traduire, produisant de très belles versions d’œuvres aussi complexes que Moby Dick de Melville et Portrait de l’artiste en jeune homme de Joyce : remarquable réussite pour un garçon qui n’avait encore qu’une vingtaine d’années. Mais il voulait aussi enseigner, et cela supposait d’adhérer au parti fasciste – ce qu’il fit en 1932. Il reprocha plus tard à sa sœur de l’avoir poussé à prendre cette décision. Son journal ne dit pourtant pas un mot des questions morales que soulevait cette exigence de conformité du régime. Que Pavese ait été arrêté et exilé en 1935 ne signifiait pas qu’il avait des activités antifascistes sérieuses. En 1934, il avait travaillé pour La Cultura, le magazine de gauche tout juste fondé par son ami et éditeur Giulio Einaudi. Bien qu’il l’ait quittée au début de l’année 1935, afin de préparer un examen décisif pour sa carrière, la maison des Pavese fut perquisitionnée en mai. La police y trouva une lettre compromettante, envoyée de prison par un militant antifasciste et en réalité destinée à la petite amie de Cesare, Tina Pizzardo, dont l’engagement était bien plus radical que le sien. Mais il n’en dit rien et fut condamné à trois ans d’exil intérieur. Au bout de quelques mois cependant, n’ayant reçu de Tina que deux ou trois malheureuses cartes postales, Pavese, furieux, rédigea une demande de grâce et fut autorisé à quitter la Calabre après avoir purgé moins d’un tiers de sa peine. D’autres méritaient l’exil bien plus que lui, se plaignait-il, un peu comme si le régime était un père sévère qui n’aurait pas puni le bon enfant. Cet enchevêtrement d’affaires de cœur et de prise de risque politique n’avait rien de fortuit. Ce grand timide avait toujours été attiré par les êtres qui se jetaient passionnément dans l’action, aimés de tous et très en vue. À 17 ans, il était tombé malade après avoir attendu des heures sous la pluie une danseuse dont il était amoureux. Et ce ne fut que la première d’une longue série d’engouements pour des filles à l’érotisme insolent. « Tu cherches l’échec », écrirait-il par la suite à propos de ses choix de partenaires. Ou encore : « Serait-il vrai que tu t’éprends seulement de femmes très répandues […] et qu’en conséquence te plaise en elles ce qui est all-desired et que tu souffres parce que tu voudrais être le seul à posséder tout cela ? » À la déception qui succédait inévitablement à ses élans, se mêlait la conviction que les rapports physiques sont violents et sales. Les poèmes que Pavese composa entre 20 et 30 ans donnent une image à la fois terrifiante et bestiale de la sexualité. Il la rapproche de cette vie rurale dont la parfaite appréhension lui restait en quelque sorte interdite. Comme on pouvait s’y attendre, lorsqu’il parvint enfin à entrer dans le lit d’une femme, il souffrit d’éjaculation précoce, et plus tard d’impuissance. Cette humiliation renforça la certitude qu’il avait de ne jamais pouvoir atteindre la maturité. L’art était le seul domaine où il pouvait espérer réussir quoi que ce soit. Seul l’art est « pur, pur. Rien ne le compromet ». Mais cette pureté n’était possible qu’au prix d’un retrait de la vie : « Dans ces pages, il y a le spectacle de la vie, non la vie », remarque Pavese dans Le Métier de vivre, ajoutant : « L’expression poétique est une blessure toujours ouverte, d’où s’exhale la bonne santé du corps. » Une fois encore, des valeurs irréconciliables – la vie et l’art – entraient en conflit. L’écrivain ne parvint jamais à les réconcilier ou à décider laquelle importe le plus, oscillant sans cesse entre la fierté de sa réussite littéraire et le mépris pour sa propre incompétence avec les femmes. « Nulle femme ne jouit avec moi, ne jouira jamais […]. Si l’on n’est pas homme, si l’on ne possède pas la puissance de ce membre, si l’on doit passer parmi les femmes sans prétendre à rien, comment peut-on ne pas perdre courage et comment se tenir droit ? Y a-t-il un suicide mieux justifié ? » Avec Tina Pizzardo, les choses avaient été différentes, du moins au début. Intellectuelle, plutôt masculine, Tina avait cinq ans de plus que Cesare, à peu près l’âge de sa sœur. Il avait cru un temps que, loin d’être incompatible avec l’écriture, leur relation était essentielle à l’accomplissement de son succès littéraire. Malheureusement, il ne put formuler cette conviction qu’une fois leur liaison achevée. En mars 1936, à son retour de Calabre, Pavese fut accueilli par la nouvelle du mariage de Tina avec l’homme qu’elle fréquentait avant lui. Il écrit : « Abandonné à moi-même, j’en ai fait l’expérience, je suis certain de ne pas y réussir. Devenu une seule chair et un seul destin avec elle, j’y aurais réussi, j’en suis tout aussi certain. » Dix ans plus tard, le jour du mariage d’une autre de ses amantes, Pavese fait ce constat : « Ce qui arrive une fois arrive toujours. […] Désormais je sais que ces notes de journal ne comptent pas à cause de leur découverte explicite, mais à cause des aperçus qu’elles ouvrent sur la manière que j’ai inconsciemment d’être. Ce que je dis n’est pas vrai mais trahit – par le seul fait que je le dis – mon être. » Cette réflexion nous offre l’une des clés pour comprendre ce journal, et la satisfaction discrète que procure sa lecture : ses pages ont beau regorger de remarques pénétrantes sur l’écriture et l’ambition, la culture populaire et la culture littéraire, la distinction entre rite et mythe, image et symbole, croyance et superstition, destin et libre arbitre, ce qui nous tient en haleine est l’impression troublante d’entrer dans le secret d’un esprit prisonnier d’obligations et de présomptions qui le mènent au suicide.   Le paysage essentiel de l’enfance La pratique mussolinienne qui consistait à envoyer des écrivains malintentionnés en exil dans les villages du Sud profond a tout de même eu quelques conséquences heureuses pour la littérature italienne. Carlo Levi y a composé Le Christ s’est arrêté à Eboli, et Alberto Moravia, Elsa Morante, Curzio Malaparte ou encore Natalia Ginzburg ont tous intégré cette expérience à leur œuvre romanesque. Ce ne fut pas le cas de Pavese. Arrivé en Calabre au mois d’août 1935, il inaugure son journal le 6 octobre avec ces mots : « Que quelques-uns de mes derniers poèmes soient convaincants ne retire pas de son importance au fait que je les compose avec de plus en plus d’indifférence et de répugnance. Il n’importe pas beaucoup non plus que, parfois, la joie de l’invention soit chez moi d’une excessive acuité. Les deux choses, si on les rapproche, s’expliquent par la désinvolture métrique que j’ai acquise, laquelle m’enlève le goût de creuser à partir d’un matériau informe, et, en même temps, par les choses qui m’intéressent dans le domaine de la vie pratique, lesquelles ajoutent une exaltation passionnelle à ma méditation sur certains poèmes. » Alors qu’il développe sur plusieurs pages sa réflexion sur la nature de l’inspiration artistique, Pavese ne fait qu’une seule fois…
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