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Cesare Pavese, l’écriture hors la vie

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Il s’est suicidé en 1950, à 41 ans, après une énième consécration littéraire et un ultime échec amoureux. L’écrivain, qui n’a cessé de fustiger sa propre impuissance sexuelle et son incapacité à s’engager pour une cause, ne désirait rien tant qu’être un auteur mort. Pour protéger à jamais son œuvre de la banalisation.

Cesare Pavese a tenu un journal de 1935, l’année de son « exil » en Calabre pour activités antifascistes – il avait 27 ans –, à 1950, l’année de son suicide. Entre-temps, il était devenu un écrivain acclamé pour ses romans et sa poésie, l’éditeur, chez Einaudi, de certains des plus grands auteurs de son temps et le traducteur de nombreux chefs-d’œuvre de la littérature anglo-saxonne. Pourtant, le lecteur sera déçu, qui chercherait là une chronique de la vie sous le fascisme et l’occupation allemande, des portraits bien sentis d’écrivains avec qui Pavese a travaillé, ou simplement des détails sur ses amours notoirement malheureuses. Ce volume n’est guère que l’expression de sa volonté de saisir la relation de l’art au réel, et d’analyser la nature de sa propre psychologie et de sa propre carrière. « Tu ne parles que de toi-même et de ton travail », remarque-il un jour. Pavese intitula ce journal Le Métier de vivre (1). Vivre, en d’autres termes, est une profession qui s’apprend, et à laquelle il convient ensuite de s’astreindre, avec acharnement. L’échec et l’humiliation ne sont jamais loin. Dès les premières pages, le suicide est présenté comme un moyen de prendre le contrôle de cette existence qui nous échappe, non pas un « moyen de disparaître » mais une forme d’affirmation de soi. « Qui sait, demande-t-il, si le suicide optimiste reviendra encore en ce monde ? » Cesare Pavese était le petit dernier de la famille. Des quatre enfants nés avant lui, seule une sœur, de six ans son aînée, avait survécu. Son père, fonctionnaire à Turin, est décédé quand Cesare avait 5 ans. Contrainte de se débrouiller seule, sa mère imposa au foyer une discipline rigide, presque cruelle. Toute l’œuvre de Pavese porterait la trace de cette enfance, trahissant l’aspiration à une maturité inaccessible et l’angoisse de ne jamais être à la hauteur de son entourage. Ses romans mettent invariablement en scène un alter ego de l’écrivain qui cherche à nouer une relation avec une femme, un groupe d’amis ou de militants politiques, avant qu’un brutal retournement de situation ne lui révèle qu’il en est en réalité exclu, qu’il n’a rien compris et qu’il ne compte pas. En 1942, Pavese constate : « Mes récits sont […] les histoires d’un contemplateur qui regarde se produire des choses plus grandes que lui. » Sa famille avait une résidence à Turin et une propriété à Santo Stefano Belbo, un village situé à 80 kilomètres au sud-est de la ville, dans les collines des Langhe. Comme il passait l’année scolaire en ville et l’été à la campagne, le jeune garçon commença d’attribuer à chacun de ces territoires des valeurs opposées : Turin était le domaine de l’intellectualisme moderne et raffiné, un monde où il avait sa place ; Santo Stefano était le lieu d’une réalité physique irrationnelle et intransigeante.   La légende d’un Pavese militant L’intensité des étés dans la région, ses collines et ses vignobles, ses verts et ses bruns délavés, son soleil accablant et ses orages violents irriguent son œuvre. Mais toujours à travers le regard d’un étranger qui intellectualise, d’un être jamais pleinement au fait de mystères révélant le caractère superficiel et incomplet de sa vie citadine. Le désir chez l’écrivain de réconcilier ou, au moins, de pouvoir superposer ces deux mondes tend à céder devant la conviction qu’il est condamné à un choix impossible entre l’un et l’autre mode de vie. Au lycée, dans les années 1920, Pavese se rapprocha de professeurs et de camarades qui allaient jouer un rôle de premier plan dans la résistance au fascisme. À l’université, il consacra un mémoire au poète américain Walt Whitman, auteur dont l’exubérance, l’optimisme et l’amour de la vie étaient aux antipodes du caractère taciturne et renfermé du jeune homme. Jugé politiquement déviant par son professeur d’anglais, ce travail fut dirigé par un professeur de français, grâce à l’intervention d’un ami de Pavese engagé à gauche, Leone Ginzburg. Ainsi naquirent la légende d’un Pavese militant et l’illusion selon laquelle la traduction et la diffusion de la littérature américaine pouvaient constituer une menace pour le régime fasciste. L’année 1930, celle où il rédigea ce mémoire, fut aussi celle de la mort de sa mère. En dehors de sa période d’exil intérieur et d’une ou deux brèves absences, il passerait le reste de sa vie dans la maison familiale de Turin, avec sa sœur et la famille de celle-ci. « [Il] gardait en famille ses manières très rudes et il se comportait comme un jeune homme ou comme un étranger », constata son amie la romancière Natalia Ginzburg, la femme de Leone. Pavese restait la plupart du temps dans sa chambre. Pour gagner sa vie, il se mit à traduire, produisant de très belles versions d’œuvres aussi complexes que Moby Dick de Melville et Portrait de l’artiste en jeune homme de Joyce : remarquable réussite pour un garçon qui n’avait encore qu’une vingtaine d’années. Mais il voulait aussi enseigner, et cela supposait d’adhérer au parti fasciste – ce qu’il fit en 1932. Il reprocha plus tard à sa sœur de l’avoir poussé à prendre cette décision. Son journal ne dit pourtant pas un mot des questions morales que soulevait cette exigence de conformité du régime. Que Pavese ait été arrêté et exilé en 1935 ne signifiait pas qu’il avait des activités antifascistes sérieuses. En 1934, il avait travaillé pour La Cultura, le magazine de gauche tout juste fondé par son ami et éditeur Giulio Einaudi. Bien qu’il l’ait quittée au début de l’année 1935, afin de préparer un examen décisif pour sa carrière, la maison des Pavese fut perquisitionnée en mai. La police y trouva une lettre compromettante, envoyée de prison par un militant antifasciste et en réalité destinée à la petite amie de Cesare, Tina Pizzardo, dont l’engagement était bien plus radical que le sien. Mais il n’en dit rien et fut condamné à trois ans d’exil intérieur. Au bout de quelques mois cependant, n’ayant reçu de Tina que deux ou trois malheureuses cartes postales, Pavese, furieux, rédigea une demande de grâce et fut autorisé à quitter la Calabre après avoir purgé moins d’un tiers de sa peine. D’autres méritaient l’exil bien plus que lui, se plaignait-il, un peu comme si le régime était un père sévère qui n’aurait pas puni le bon enfant. Cet enchevêtrement d’affaires de cœur et de prise de risque politique n’avait rien de fortuit. Ce grand timide avait toujours été attiré par les êtres qui se jetaient passionnément dans l’action, aimés de tous et très en vue. À 17 ans, il était tombé malade après avoir attendu des heures sous la pluie une danseuse dont il était amoureux. Et ce ne fut que la première d’une longue série d’engouements pour des filles à l’érotisme insolent. « Tu cherches l’échec », écrirait-il par la suite à propos de ses choix de partenaires. Ou encore : « Serait-il vrai que tu t’éprends seulement de femmes très répandues […] et qu’en conséquence te plaise en elles ce qui est all-desired et que tu souffres parce que tu voudrais être le seul à posséder tout cela ? » À la déception qui succédait inévitablement à ses élans, se mêlait la conviction que les rapports physiques sont violents et sales. Les poèmes que Pavese composa entre 20 et 30 ans donnent une image à la fois terrifiante et bestiale de la sexualité. Il la rapproche de cette vie rurale dont la parfaite appréhension lui restait en quelque sorte interdite. Comme on pouvait s’y attendre, lorsqu’il parvint enfin à entrer dans le lit d’une femme, il souffrit d’éjaculation précoce, et plus tard d’impuissance. Cette humiliation renforça la certitude qu’il avait de ne jamais pouvoir atteindre la maturité. L’art était le seul domaine où il pouvait espérer réussir quoi que ce soit. Seul l’art est « pur, pur. Rien ne le compromet ». Mais cette pureté n’était possible qu’au prix d’un retrait de la vie : « Dans ces pages, il y a le spectacle de la vie, non la vie », remarque Pavese dans Le Métier de vivre, ajoutant : « L’expression poétique est une blessure toujours ouverte, d’où s’exhale la bonne santé du corps. » Une fois encore, des valeurs irréconciliables – la vie et l’art – entraient en conflit. L’écrivain ne parvint jamais à les réconcilier ou à décider laquelle importe le plus, oscillant sans cesse entre la fierté de sa réussite littéraire et le mépris pour sa propre incompétence avec les femmes. « Nulle femme ne jouit avec moi, ne jouira jamais […]. Si l’on n’est pas homme, si l’on ne possède pas la puissance de ce membre, si l’on doit passer parmi les femmes sans prétendre à rien, comment peut-on ne pas perdre courage et comment se tenir droit ? Y a-t-il un suicide mieux justifié ? » Avec Tina Pizzardo, les choses avaient été différentes, du moins au début. Intellectuelle, plutôt masculine, Tina avait cinq ans de plus que Cesare, à peu près l’âge de sa sœur. Il avait cru un temps que, loin d’être incompatible avec l’écriture, leur relation était essentielle à l’accomplissement de son succès littéraire. Malheureusement, il ne put formuler cette conviction qu’une fois leur liaison achevée. En mars 1936, à son retour de Calabre, Pavese fut accueilli par la nouvelle du mariage de Tina avec l’homme qu’elle fréquentait avant lui. Il écrit : « Abandonné à moi-même, j’en ai fait l’expérience, je suis certain de ne pas y réussir. Devenu une seule chair et un seul destin avec elle, j’y aurais réussi, j’en suis tout aussi certain. » Dix ans plus tard, le jour du mariage d’une autre de ses amantes, Pavese fait ce constat : « Ce qui arrive une fois arrive toujours. […] Désormais je sais que ces notes de journal ne comptent pas à cause de leur découverte explicite, mais à cause des aperçus qu’elles ouvrent sur la manière que j’ai inconsciemment d’être. Ce que je dis n’est pas vrai mais trahit – par le seul fait que je le dis – mon être. » Cette réflexion nous offre l’une des clés pour comprendre ce journal, et la satisfaction discrète que procure sa lecture : ses pages ont beau regorger de remarques pénétrantes sur l’écriture et l’ambition, la culture populaire et la culture littéraire, la distinction entre rite et mythe, image et symbole, croyance et superstition, destin et libre arbitre, ce qui nous tient en haleine est l’impression troublante d’entrer dans le secret d’un esprit prisonnier d’obligations et de présomptions qui le mènent au suicide.   Le paysage essentiel de l’enfance La pratique mussolinienne qui consistait à envoyer des écrivains malintentionnés en exil dans les vil
lages du Sud profond a tout de même eu quelques conséquences heureuses pour la littérature italienne. Carlo Levi y a composé Le Christ s’est arrêté à Eboli, et Alberto Moravia, Elsa Morante, Curzio Malaparte ou encore Natalia Ginzburg ont tous intégré cette expérience à leur œuvre romanesque. Ce ne fut pas le cas de Pavese. Arrivé en Calabre au mois d’août 1935, il inaugure son journal le 6 octobre avec ces mots : « Que quelques-uns de mes derniers poèmes soient convaincants ne retire pas de son importance au fait que je les compose avec de plus en plus d’indifférence et de répugnance. Il n’importe pas beaucoup non plus que, parfois, la joie de l’invention soit chez moi d’une excessive acuité. Les deux choses, si on les rapproche, s’expliquent par la désinvolture métrique que j’ai acquise, laquelle m’enlève le goût de creuser à partir d’un matériau informe, et, en même temps, par les choses qui m’intéressent dans le domaine de la vie pratique, lesquelles ajoutent une exaltation passionnelle à ma méditation sur certains poèmes. » Alors qu’il développe sur plusieurs pages sa réflexion sur la nature de l’inspiration artistique, Pavese ne fait qu’une seule fois référence à son environnement d’alors : « Ce soir, sous les rouges rochers lunaires, je pensais combien il serait d’une grande poésie de montrer le dieu incarné en ce lieu […]. Tout de suite, s’est emparée de moi la conscience que ce dieu n’existe pas, que je le sais […] et que d’autres donc pourraient faire ce poème, mais pas moi. […] Pourquoi est-ce que moi, je ne puis pas parler des rouges rochers lunaires ? Mais parce qu’ils ne reflètent rien qui soit mien, en dehors d’un trouble enracinement sans chair, qui ne devrait jamais justifier un poème. » Au cœur de la vision de Pavese, il y a la conviction que la personnalité se forme très tôt et que seul le paysage de l’enfance a jamais une valeur symbolique pour l’écrivain. Il était donc inutile de chercher à mobiliser les sensations inédites que lui procurait le Sud. Il espérait, en revanche, que les souffrances et les privations de l’exil nourriraient une façon nouvelle d’utiliser les expériences importantes pour lui : le contenu ne saurait évoluer, mais la forme le pouvait. Finalement, il décida d’abandonner le « voluptueux » et l’égocentrisme propres à la poésie pour la prose narrative, qui lui semblait un genre plus humble. Pavese était toujours prompt à s’autocritiquer, à imaginer des juges sévères en train de disséquer son comportement : « Il me semble de nouveau que je ne fais rien d’autre que présenter des états d’âme, se lamente-t-il. De nouveau me manque un jugement de valeur, la révision du monde. » L’écrivain attendit la dernière note de son journal avant son retour d’exil pour laisser entendre que toutes ces considérations intellectuelles avaient peut-être servi à tenir à distance des émotions douloureuses : « Il y a un parallèle pour moi entre cette année-ci et ma manière de considérer la poésie. De même que ce n’est pas aux grands moments (15 mai, 15 juillet, 4 août, 3 février) que j’ai connu la souffrance la plus atroce, mais à certains instants fugitifs des périodes intermédiaires ; l’unité du poème ne consiste pas dans les scènes-mères, mais dans la correspondance subtile de tous les instants créateurs. […] Qu’est-ce qui me fait souffrir chez elle ? Le jour où elle levait le bras sur le corso asphalté, le jour où on ne venait pas ouvrir et où elle est apparue ensuite avec ses cheveux en désordre, le jour où elle parlait doucement avec lui sur la digue, les mille fois où elle m’a bousculé. »   « Les femmes mentent toujours » Ces références à sa vie personnelle n’affleurent que rarement, et avec une intensité variable, dans le journal. Mais une fois surgies, elles révèlent à quel point le moindre propos, aussi technique soit-il, est sous-tendu par des tensions intimes. Ainsi ses longues méditations sur le rapport entre mythe, récit, superstition et destin sont-elles alimentées par le désarroi de Pavese à voir toutes ses relations obéir au même schéma, comme si elles procédaient d’une sorte d’archétype. Vers la fin de l’année 1937, l’écrivain perd le contrôle de lui-même et se laisse aller sur une dizaine de pages – soit deux mois – à un violent accès de misogynie. Tina, bien que mariée, était revenue vers lui, puis l’avait de nouveau quitté, en raison – Pavese en était certain – de ses piètres performances sexuelles. Dans son journal, il imagine une conversation entre eux dans laquelle il déclare : « Tu n’es pas pour moi une femme, tu es l’existence même ; là où tu te trouves, se trouve ma maison, tout le reste n’est rien… » À quoi Tina répond : « Et comment ça va au niveau des couilles ? Voyons un peu si tu me fais jouir. » L’édition italienne de 1990 (publiée chez Einaudi) comporte deux essais introductifs, quantité d’informations sur le manuscrit original, soixante-dix pages de précieuses notes, une chronologie détaillée et un index des noms. Surtout, elle réintègre des passages qui avaient été supprimés des précédentes éditions au motif qu’ils étaient obscènes ou pouvaient nuire à des personnes encore en vie, notamment Tina Pizzardo, qui est décédée en 1989. La violence et la crudité absolues de certains d’entre eux, parmi lesquels la conversation imaginaire avec Tina, déplacent le centre affectif du livre et changent notre perception de ce qui est en jeu. On peut par exemple lire : « Si l’on juge objectivement, pour quelle raison une femme revient-elle chez son ancien amant, sinon pour s’assurer qu’elle est encore capable de le séduire ? Et pour lui expliquer de manière vertueuse pourquoi elle l’a plaqué ? » ; « Les femmes mentent, mentent toujours et à tout prix. Et il n’y a là rien d’étonnant : elles ont le mensonge dans les organes génitaux mêmes. Qui saura donc jamais quand une femme a joui ? » ; « Tant que tu auras des couilles et que les femmes auront un utérus, vous n’en aurez pas fini de souffrir. Et quand vous ne les aurez plus, vous souffrirez parce que vous les avez eus et qu’on vous les a enlevés. » Comme toujours, Pavese tente de reconquérir son estime de soi à travers sa maîtrise de l’écriture, multipliant les analyses concises et aphoristiques, où le pessimisme le plus noir le dispute à la plus parfaite assurance : « Toutes les “affections les plus sacrées” ne sont qu’une paresseuse habitude » ; « Voici le résumé de tous les amours : on commence en contemplant, exaltés, on finit en analysant, curieux » ; « L’art de vivre, c’est l’art de savoir croire aux mensonges »…   Le rafraîchissement d’être seul Il y a, dans ces joyaux de pseudo-sagesse, toute l’énergie et l’intensité paradoxale de l’œuvre de Pavese : d’un côté, la certitude de sa propre supériorité intellectuelle ; de l’autre, l’impression angoissante que la vie est trop cruelle pour lui, qu’il en est exclu. Mais peut-être préférait-il en fin de compte être seul : « Chaque soir, une fois le bureau fini, une fois le restaurant fini, une fois les amis partis – revient la joie féroce, le rafraîchissement d’être seul. C’est l’unique vrai bonheur quotidien. » L’écriture apparaît alors comme le moyen de réconcilier deux élans contradictoires : « C’est beau d’écrire parce que cela réunit les deux joies : parler tout seul et parler à une foule. » Mais au succès littéraire, « il manque la chair, il manque le sang » ; en outre, Pavese avait conscience que l’écrivain n’est pas aussi radicalement isolé qu’il le prétend. L’esprit solitaire a tendance à intérioriser les idées reçues ; tout texte rencontrant le succès est dans une large mesure dicté par le public pour lequel il est écrit. « La grandeur n’est pas interdite, c’est la grandeur sans la sanction de la classe hégémonique qui est interdite. » Étant donné la nature de l’élite italienne à l’époque de Pavese, ce n’était pas une perspective encourageante. Il devenait alors de plus en plus difficile de jouir de l’ambition et de la réussite, du désir et de son assouvissement : « Le problème n’est pas la dureté du sort, puisque l’on obtient tout ce que l’on veut avec une force suffisante. Le problème, c’est plutôt que ce que l’on obtient dégoûte. Et alors, on ne doit jamais s’en prendre au sort mais à son propre désir. » Même avec les femmes, le problème n’était peut-être pas tant qu’elles le rejetaient, mais que lui-même ne les désirait pas vraiment. À propos d’un échec avec une fille « très sensuelle », il écrit : « Elle t’a eu dans ses bras et elle n’a pas voulu de toi. Ou bien est-ce que tu ne l’as pas prise ? Vieille histoire. »   Première année de dignité Signe de sa soif d’ordre et de contrôle, chaque année du journal commence par un résumé de la précédente, dans lequel il mentionne des dates spécifiques signalant des succès, ou, le plus souvent, des échecs. Pavese témoigne également d’une capacité étonnante à faire dialoguer ses réflexions passées et présentes, parfois à des années de distance, laissant penser qu’il n’a cessé de lire et relire son journal, en quête de définitions toujours plus fines des concepts devenus importants à ses yeux : le mythe, le destin, le rite, la vocation de l’homme à créer des symboles. « La grande tâche de la vie c’est de se justifier. Se justifier, c’est célébrer un rite. Toujours. » Le 1er janvier 1939, il note : « Fin d’une année de grande réflexion […], de maigres créations, mais de grande tension pour me libérer et comprendre. Maintenant on commence. » En 1938, Pavese avait traduit Moll Flanders, le roman de Daniel Defoe, et l’Autobiographie d’Alice Toklas, le livre de souvenirs de Gertrude Stein. Il avait aussi signé un contrat avec Einaudi l’engageant à traduire 2 000 pages par an et à réviser les travaux d’autres traducteurs. Et malgré ce programme chargé, il réussit à produire l’excellent roman Par chez toi au cours de l’été 1939, ce qui lui permit de conclure le 1er janvier 1940 : « Ç’a été la première année de ma vie empreinte de dignité, parce que j’ai appliqué un programme. » Même s’il reste très conscient des dangers de l’orgueil, Pavese semble si facilement y céder que c’en est parfois comique. Peu après la rédaction de cette note, sa rencontre fortuite avec une jeune femme qui avait été son élève allait de nouveau déchaîner ses passions. Fernanda Pivano, future grande critique de littérature américaine, était aussi masculine et déterminée que Tina. Au cours des cinq années suivantes, Pavese la demanda deux fois en mariage, en vain. Au même moment, l’entrée en guerre de l’Italie n’est mentionnée nulle part dans son journal. Le lecteur qui découvre les romans de Pavese après avoir lu Le Métier de vivre sera impressionné par l’ingéniosité dont l’écrivain faisait preuve en intégrant ses dilemmes intimes à la trame du récit. Dans Par chez toi, un jeune homme se rend à la ferme d’un ami pour lui prêter main-forte pendant les moissons ; il couche avec l’une des sœurs dudit ami, découvre la cicatrice d’un avortement de fortune puis, dans une scène finale dramatique, comprend qu’il s’est immiscé dans une relation incestueuse. Sous le choc, il s’enfuit en ville. Dans La Plage, un professeur de Turin rend visite à son grand ami de jeunesse, et à la charmante épouse qui le lui a enlevé. Le couple semble au bord de la rupture et le professeur, ainsi que plusieurs autres hommes, essaie de profiter de la situation. Au moment où l’intrigue atteint un sommet de confusion grotesque, l’épouse annonce qu’elle est enceinte. Le mariage reprend son cours et le narrateur se retire, abasourdi. Dans Entre femmes seules, Clelia, une femme d’affaires, se rend à Turin où elle doit ouvrir une boutique de mode pour le compte de ses patrons romains. Dans le luxueux hôtel où elle séjourne, elle rencontre ses futures clientes, notamment la suicidaire Rosetta et son amie (et sans doute maîtresse), la cynique Momina. Clelia est fascinée par le couple qu’elles forment, mais écœurée par la bêtise de leur milieu. Elle se met cependant à douter de sa propre supériorité lorsque Rosetta se tue, donnant ainsi à son existence une profondeur qui semble inaccessible à Clelia. Après l’ouverture de la boutique, elle rentre à Rome.   Contre toute forme d’avant-garde Pour les lecteurs qui découvrent le journal après les romans, il est en revanche frappant de constater le tour plaisant et séduisant qu’il réussissait à donner dans ses fictions à l’état d’esprit maussade qui était en réalité le sien – et l’effort considérable que cela a dû lui demander jour après jour, une vie durant. Son journal est si laborieux et ses romans sont si virtuoses ! On n’en comprend que mieux la décision de Pavese de réunir tous ses poèmes dans un seul recueil enrichi au fil du temps sous le titre Travailler fatigue. Le succès littéraire vint en 1941, avec la publication de Par chez toi, et ne tarda pas à se confirmer, conférant à l’écrivain la résolution tranquille d’un homme sur le point de satisfaire son ambition. Dégagé de ses obligations militaires en raison de son asthme, Pavese fut encore moins distrait par la guerre qu’il ne l’avait été par l’exil. Il accumule dans son journal des citations pessimistes de Kierkegaard, Rousseau, Foscolo. Il offre des réflexions incisives sur la culture contemporaine. Il insiste sur la nécessité de ne pas créer de personnages trop intelligents, pour laisser la structure obscurcir le sens du texte. Il explique pourquoi il préfère les écrivains qui reviennent toujours au même sujet et pourquoi il abhorre toute forme d’avant-garde. Il se fustige de n’avoir renoncé au « voluptueux » de l’écriture poétique des débuts que pour se laisser aller au « voluptueux » de la recherche intellectuelle. « Cesser et agir », s’intime-t-il. Mais agir comment ? Certainement pas par les armes. En 1943, Pavese assista à l’effondrement du régime fasciste depuis Rome. Il rentra à Turin, bientôt occupée par les Allemands, mais au lieu de rejoindre les amis qui avaient pris le maquis, il se cacha dans une abbaye où il traversa une période mystique. Un carnet rédigé à cette époque fut ensuite retiré du journal parce qu’il était émaillé de remarques hostiles au mouvement antifasciste : « Quelque chose me met en colère. Les antifascistes savent tout, ils sont au-dessus de tout mais quand ils parlent, ils ne font que se disputer. » Et plus loin : « Bête comme un antifasciste. » Ou : « Toutes ces histoires d’atrocités nazies qui font peur aux bourgeois, en quoi sont-elles différentes des histoires de la Révolution française, qui avaient leurs raisons ? » On ne saurait déduire de ces propos que Pavese soutenait le fascisme ; ce serait aussi absurde que de l’inscrire au panthéon des héros de la Résistance. Mais il a toujours ressenti le besoin d’abaisser ceux dont il admirait la capacité d’agir. Dans La Maison sur les collines, publié en 1948, son alter ego est fasciné par l’élan vital et l’énergie qui émanent d’un groupe de partisans, mais il refuse de les rejoindre car il juge leur entreprise futile. La guerre entre les Allemands et les Alliés se poursuivra inexorablement, et tout autre sang versé le sera en vain. Le 7 février 1944, il écrit : « Le sang est toujours versé irrationnellement. Chaque chose est un miracle, mais dans le cas du sang, cela se sent avec plus d’acuité parce qu’au-delà, il y a le mystère » ; « Pleurer est irrationnel. Souffrir est irrationnel. […] Ton problème est donc de valoriser l’irrationnel. » La consécration de Pavese à l’étranger advint quand, avec ses deux livres traitant de la guerre – La Maison sur les collines et son chef-d’œuvre, La Lune et les Feux –, il apparut comme un pacifiste humaniste et sensé, politiquement acceptable dans le climat anti-guerre de l’époque. Mais, dans son journal, il continue de juger son attitude lâche et cynique, conséquence de « [son] impuissance et [son] refus de [s]’engager ». Le fait de n’avoir pas combattu l’isolait encore davantage. Résumant l’année 1946, il écrit : « Tu n’as jamais lutté, rappelle-le-toi. Tu ne lutteras jamais. Est-ce que tu comptes pour quelqu’un ? » Pour expier, il adhéra au Parti communiste italien, distribua des tracts et publia, non sans embarras, des articles « engagés » dans le quotidien L’Unità. Il détestait cela et savait ne pouvoir continuer. Dans les cent dernières pages du journal, son esprit revient de plus en plus à Santo Stefano Belbo, mêlant son amour des paysages à ses réflexions sur le mythe et le sentiment de sa propre imperfection : « La passion excessive pour la magie naturelle, pour le sauvage, pour la vérité démoniaque des plantes, des eaux, des roches et des pays, est un signe de timidité, de fuite devant les devoirs et les obligations du monde humain » ; « L’exigence mythique de sentir la réalité des choses étant bien entendue, il faut le courage de fixer avec les mêmes yeux les hommes et leurs passions. Mais c’est difficile, c’est incommode – les hommes n’ont pas la fixité de la nature, sa vaste interprétabilité, son silence. Les hommes viennent à notre rencontre, s’imposant, s’agitant, s’exprimant. Toi, tu as cherché à les pétrifier de différentes manières – les isolant à leurs moments les plus naturels, les plongeant dans la nature, les réduisant à un destin. Et pourtant tes hommes parlent – en eux, l’esprit se débat, affleure. C’est là ta tension. Mais cet esprit, toi, tu le subis, tu ne voudrais jamais le rencontrer. Tu aspires à l’immobilité naturelle, au silence, à la mort. Faire d’eux des mythes polyvalents, éternels, intangibles, qui jettent pourtant un charme sur la réalité historique et lui donnent un sens, une valeur. »   « Je n’écrirai plus » Deux événements allaient précipiter le suicide de Pavese : un échec amoureux et un succès littéraire. Début 1950, il rencontre l’actrice américaine Constance Dowling, s’en éprend, passe avec elle quelques jours de vacances et se convainc, contre l’avis de tous ses amis, que c’est peut-être le début d’une histoire. Effrayée par la situation politique tendue dans le pays, Constance quitte l’Italie au début de l’été, pour ne jamais revenir. Au même moment, en juin, Pavese remporte le prix Strega, la plus haute distinction littéraire du pays. « Dans mon métier, donc, je suis roi, écrit-il. En dix ans, j’ai tout fait. » Mais l’échec avec Constance a renforcé sa conviction que la vie lui échapperait toujours ; et son succès professionnel l’a amené à ressentir plus intensément encore la banalisation de la littérature. « C’est que, maintenant, on est conscient d’une masse qui vit de pure propagande. Dans le passé aussi, les masses vivaient de très mauvaise propagande, mais, alors, la culture élémentaire étant moins répandue, cette masse ne singeait pas les gens vraiment cultivés et, par conséquent, ne faisait pas naître le problème de savoir si elle était plus ou moins en concurrence avec eux. » Désormais, cette concurrence était manifeste. La « littérature » dont on faisait l’éloge et qui remportait des prix n’était peut-être que de la très mauvaise propagande. Pavese comprit alors qu’il n’aspirait pas à être un auteur vivant, mais un auteur mort. « Au fond, tu écris pour être comme mort, pour parler d’en dehors du temps, pour faire de toi un souvenir pour tous. » Qu’avait-il fait en traduisant Melville, Dickens et Defoe, sinon chercher la compagnie des défunts ? Le 26 août 1950, après avoir fait préparer par sa sœur son sac pour le week-end, Pavese prit une chambre à l’hôtel Roma, dans le centre de Turin, à deux pas de la gare. Il téléphona à quatre femmes pour les inviter à dîner mais toutes étaient prises. Sur la page de garde de son ouvrage le moins connu, Dialogues avec Leucò, recueil de méditations sur la mythologie et le destin, il laissa la note suivante : « Je pardonne à tout le monde et je demande pardon à tout le monde. Ça va ? Pas trop de commérages. » Dans la nuit, il se donna la mort en avalant des somnifères.   « Pas de paroles. Un geste » Pavese avait toujours affirmé qu’il appartenait naturellement à l’homme d’arrêter la vie et le temps par un symbole, une image dont la signification transcendante le libérait du sentiment d’être prisonnier de l’histoire. Il pensait aussi que les suicides devaient imposer leur sens, non échapper à toute signification. Comment donc interpréter la manière particulière dont il fit sa sortie ? Les derniers mots du journal, rédigés une semaine avant sa mort, disent : « Tout cela me dégoûte. Pas de paroles. Un geste. Je n’écrirai plus. » En choisissant de mourir à l’hôtel Roma, Pavese a voulu arracher son suicide à la sphère privée. Il s’est placé au cœur de sa ville et donc, symboliquement, au cœur du pays. Mais la société était ainsi faite que le seul acte significatif et absolu à réaliser en son sein était le suicide. Sa mort devait protéger la grande œuvre qu’il était convaincu d’avoir accomplie de l’inévitable banalisation par le vivre.     Cet article est paru dans la London Review of Books le 11 février 2010. Il a été traduit par Camille Fanler.
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