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C’est pas moi, c’est mon cerveau !

Loin d’occuper dans l’esprit humain la position centrale que lui attribuaient Descartes et les philosophes rationalistes, la conscience se cantonne, le plus souvent, au rôle d’inspecteur des travaux finis. Les mécanismes cognitifs qui sont au fondement de nos croyances et de nos actions œuvrent pour l’essentiel à notre insu et échappent à tout contrôle réflexif. C’est en tout cas le message que martèle avec passion le neurologue David Eagleman dans Incognito, son dernier ouvrage de vulgarisation, bestseller aux États-Unis.

Loin d’occuper dans l’esprit humain la position centrale que lui attribuaient Descartes et les philosophes rationalistes, la conscience se cantonne, le plus souvent, au rôle d’inspecteur des travaux finis. Les mécanismes cognitifs qui sont au fondement de nos croyances et de nos actions œuvrent pour l’essentiel à notre insu et échappent à tout contrôle réflexif (lire « Ces émotions qui nous gouvernent »). C’est en tout cas le message que martèle avec passion le neurologue David Eagleman dans Incognito, son dernier ouvrage de vulgarisation, bestseller aux États-Unis.

« La conscience ressemble, selon lui, au directeur général d’une grande entreprise », qui « sait peu de choses sur le détail des opérations quotidiennes » et auquel ses subordonnés ne transmettent que « des rapports succints, tardifs et parfois contradictoires », résume Adam Kepecs dans la revue Nature. C’est dire le peu de valeur qu’accorde Eagleman aux données issues de l’introspection : les raisons qui semblent à nos yeux justifier nos décisions ou motiver nos opinions ne constituent en général que des explications ex post. Elles ne font que résumer à gros traits et rationaliser après coup des processus qui se déroulent entièrement « à l’insu » de la conscience. Le phénomène est évidemment lourd de conséquences pour la manière dont nous définissons la responsabilité morale des individus, note Alexander Linklater, qui s’empresse de rappeler dans le Guardian que Freud, et avant lui toute « la poésie romantique et les romans russes du XIXe siècle » ne disaient pas autre chose.

S’appuyant quant à lui sur les neurosciences, Eagleman ne craint pas de pousser son raisonnement jusqu’au bout. Selon lui, puisque personne ne peut accéder aux mobiles profonds de ses propres actes, ni donc s’y opposer consciemment, et puisque ces mêmes mobiles varient d’un individu à l’autre, alors l’égalité des hommes face à la loi n’est qu’un mythe, dont il s’agit de se débarrasser. Au lieu d’infliger une sanction abstraite au criminel, la justice doit reconnaître le crime pour ce qu’il est, l’effet d’un dysfonctionnement neurologique sur lequel l’intéressé n’a hélas aucune prise. Bref, « un système judiciaire tourné vers l’avenir devrait prendre en considération ces données biologiques pour déterminer le risque de récidive d’un criminel, et moduler la sentence en conséquence », explique Kepecs. D’une manière qui rappelle le monde ultrasécuritaire imaginé par l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick dans Minority Report, la justice ne se contenterait plus d’établir les faits. Elle chercherait à prédire les intentions.

Dans le Spectator, Anthony Daniels ne cache pas son scepticisme. Étonné du « zèle presque religieux avec lequel certains vulgarisateurs en neurobiologie prétendent que l’homme ne diffère pas essentiellement des autres animaux », il accuse Eagleman d’« exagérer de beaucoup le pouvoir de prédiction et d’explication » des neurosciences. Quant à leur utilité dans un prétoire, elle est rendue douteuse par les prémisses mêmes du scientifique. « Pour une raison inconnue, s’amuse Daniels, Eagleman semble croire que les actes des criminels sont déterminés, mais que ceux des juges et des jurés ne le sont pas. » Et d’enfoncer le clou : « Comment un homme qui accorde si peu d’importance à la conscience peut-il s’efforcer de convaincre quiconque de quoi que ce soit ? »

LE LIVRE
LE LIVRE

Incognito. The Secret Lives of the Brain de David Eagleman, Pantheon/Canongate

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