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Cette dépression venue du Nord

Les personnages du jeune artiste finlandais Jaakko Pallasvuo sont brossés à coups de crayon sommaires et denses. Ils n’en sont pas moins porteurs d’une histoire forte, souvent indicible.

 


Difficile de classer l’artiste finlandais Jaakko Pallasvuo dans une catégorie, si ce n’est, peut-être, celle de la modernité absolue voire radicale chère à Rimbaud. Touche-à-tout compulsif ­(vidéo, céramique, peinture, ­dessin, installations…), il a donné quelques rares inter­views tellement décalées (ou peut-être trop techniques ?) qu’elles ­paraissent tota­lement incompréhensibles au commun des mortels.

Son art aussi est un défi. Enfant d’Inter­net – il dit qu’il se sent chez lui là où il peut bénéficier d’une connexion Wi-Fi rapide – , Jaakko Pallasvuo a ­acquis une certaine notoriété sur les ­réseaux sociaux et les plateformes de ­vidéos participatives. Il y publie des ­petits films ­déroutants, se jouant des ­codes ­esthétiques et, parfois, du bon goût. Il expose aussi dans des ­galeries à travers le monde, avec une prédilection pour ­Berlin, Helsinki et Londres, investissant l’espace avec d’étranges installations ­mêlant écrans, pommeaux de douche, livres et autres ­objets hybrides. Trophy Hunters est sa première BD ­publiée en France. Là ­aussi, il s’agit d’un objet insolite, volontairement abrupt – voire maladroit –, qui détourne les codes du genre pour en faire quelque chose d’à la fois inédit et, il faut le dire, assez ­intense. Une planche de Jaakko Pallasvuo, c’est un monde en noir et blanc peuplé de personnages aux traits figés, tracés à coups de crayon violents et schématiques. Mais ces personnages sont tous porteurs d’une vraie histoire, verrouillée par un drame aussi personnel qu’indicible.

Dans le premier récit, un écrivain ­revient dans son village natal pour l’enterrement de son frère, disparu deux ans auparavant et dont le corps vient d’être retrouvé. L’écrivain avait déjà raconté ce drame familial dans un livre signé sous pseudonyme, ce qui n’a pas empêché ses parents et sa sœur aînée de se sentir trahis, leur malheur quasi honteux exposé aux yeux de tous. Lorsqu’il rentre chez lui, l’écrivain ­découvre son père en train de caresser le chien familial – ce dernier est désormais empaillé : « Écrire, c’est un peu comme empailler les animaux, n’est-ce pas ? » lui lance-t-il. La tension, sombre et dense comme le trait de ­Pallasvuo, est omniprésente.

Changement de décor mais pas d’ambiance dans le second volet de l’album. Le seul lien apparent entre les deux histoires est la nièce de l’écrivain, 24 ans, étudiante aux Beaux-Arts et, comme ses camarades, atteinte d’une dépression sévère. Elle est amoureuse d’un garçon, artiste doué mais en proie à d’étranges cauchemars où surgit une créature aux allures de Lucifer qui lui dicte ses faits et gestes. Il la repousse au motif qu’il est gay – sans qu’on sache s’il dit la vérité.

« Les protagonistes de ces deux récits ont en commun une sensation d’absence, de gâchis, et chacun contemple ses ­espoirs déçus comme autant de ­piteux trophées », explique l’éditeur, comme pour tenter de donner un peu de sens à une œuvre chaotique et délibérément opaque. « Les bandes dessinées finlandaises ont toujours été une énigme pour moi », avoue le critique Wim Lockefeer sur le site spécialisé Forbidden Planet. Il y a la question de la langue, certes, mais pas seulement : ces BD sont un monde à part. Mais à condition de prendre son temps, on peut (même !) finir par les apprécier, estime-t-il. Et les lire « comme on regarderait un film d’Ingmar Bergman ».

 

— Books

 

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LE LIVRE
LE LIVRE

Trophy Hunters de Jaakko Pallasvuo, L’Association, 2017

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