Chinua Achebe, un météore incandescent dans le ciel africain
par Thierry Grillet

Chinua Achebe, un météore incandescent dans le ciel africain

En 1958, le court roman d’un jeune Nigérian inconnu, Chinua Achebe, parvient à une maison d’édition londonienne. Tout s’effondre sera un formidable best-seller. Et un symbole, celui d’un Africain exprimant à la perfection, dans la langue du colonisateur, la tragédie de la colonisation.

Publié dans le magazine Books, février 2019. Par Thierry Grillet

© Keystone / Zuma / Leemage

L’écrivain nigérian Chinua Achebe, ici en 1971. « L’un des nombreux messages que je me suis efforcé de faire passer, c’est que l’Afrique n’était pas un territoire vierge avant l’arrivée des Européens. »

«Tant que les lions n’auront pas leur historien, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur », écrivait Chinua ­Achebe. Il poursuivait : « Quand j’en ai pris conscience, je me suis dit qu’il me fallait devenir écrivain. Je devais être cet historien. Ce n’est pas le travail d’un seul homme, d’une seule personne. Mais c’est une tâche que nous devons mener à bien, de telle sorte que l’histoire de la chasse donne à voir ­aussi l’angoisse, la douleur, la bravoure s’il le faut même, des lions. » Inventeur de ce proverbe désormais célèbre, Chinua Achebe l’a mis à exécution. C’est que l’écrivain nigérian ­anglophone, décédé en 2013, peut, à juste titre, être considéré comme le premier à avoir glorifié les lions ou, au moins, à leur avoir redonné une place. Le premier à avoir écrit le récit de la colonisation du point de vue des ­Africains, là où prévalait jusqu’alors le regard du Blanc. Sans doute y a-t-il eu d’autres écrivains africains, mais, avec Tout ­s’effondre, celui que l’on surnommait « le Dictionnaire » à l’école n’écrit pas seulement, en 1958, une belle histoire. Il rédige le ­roman fondateur de la littérature africaine du XXe siècle. Beaucoup ensuite – comme aujourd’hui sa compatriote Chima­manda Ngozi Adichie (l’auteure d’Americanah) – se réclameront de lui et de ce texte, si puissant qu’il a presque éclipsé son auteur. Pour preuve, cette blague qui a couru après que le Nobel de littérature eut été décerné à un autre écrivain nigérian, Wole Soyinka, en 1986. Les gens demandaient : « Comment ­s’appelle ce grand auteur ­nigérian ? – Wole Soyinka. – Et son grand livre ? – Tout s’effondre… » Né en 1930 dans une famille de fervents protestants convertis, à mi-chemin donc entre le début de l’ère coloniale, au tournant du XXe siècle, et la fin de la ­colonisation, dans les années 1960, Chinua Achebe est l’homme des deux mondes : « Nous, nous chantions des cantiques et lisions la Bible nuit et jour. Mais dans la famille du frère de mon père, qui était encore aveuglée par le paganisme, on offrait de la nourriture aux idoles », ­explique-t-il dans un article. Achebe est fasciné par les animistes et par leur monde habité par les esprits. Sans doute cette ­vision en stéréo va-t-elle favoriser chez lui un goût pour l’entre-deux, cette position légèrement en retrait, caractéristique de l’esprit igbo et qu’il évoque dans son texte autobiographique Éducation d’un enfant protégé par la Couronne (2009) (1) : « L’entre-deux […], c’est le lieu du doute et de ­l’indécision, de la suspension de l’incrédulité […], de l’espièglerie, de l’imprévisible, de l’ironie. » Indignation De l’école de son village, Ogidi, à l’université d’Ibadan, où il étudie les auteurs anglophones, le jeune Chinua Achebe se construit intellectuellement. Ni spectateur zélé de la culture du Blanc, ni défenseur aveugle de la société traditionnelle, il prend conscience du rôle de l’écrivain africain. « Je connaissais l’histoire des autres, mais j’ai ressenti un manque par rapport à mon histoire. J’ai voulu saisir ce ­moment de bouleversement où une culture entre en contact, en conflit, en dialogue avec une autre. » Mais il est révolté à la lecture de certaines œuvres occidentales qui fabriquent une image obscure et stéréotypée de l’Afrique et des Africains. Au cœur des ténèbres, de Joseph Conrad, ­surtout, lui inspire plus tard un essai rageur, An Image of Africa : Racism in Conrad’s “Heart of Darkness” (1975), où il dénonce le racisme de l’auteur britannique. Dans ce livre culte au regard de la littérature occidentale, les Africains n’apparaissent, lui semble-t-il, que comme des ombres ou des sauvages gesticulant sur les deux rives du fleuve que remonte le bateau de Marlow. Tout s’effondre est en quelque sorte né de cette indignation et constitue la réponse littéraire à Conrad, où Achebe nous prend par la main pour faire entrer dans le cœur lumineux du pays igbo. Car, là où les auteurs occidentaux du XIXe siècle ne voient qu’anarchie, Tout s’effondre fait apercevoir un ordre et une société profondément structurés et hiérarchisés. Qu’il s’agisse de litiges entre époux, de conflits entre clans, de réponses aux catastrophes naturelles, de système « bancaire » de prêt de semences, de méde­cine spirituelle (par l’intervention du surnaturel), il y a toujours un conseil, des « masques », des interventions collectives qui font du destin de chaque individu l’affaire du groupe tout entier. Le village, espace de référence, pris dans cette délibération permanente entre ses membres ou avec les esprits, paraît bien constituer, au regard d’Achebe, une sorte de démocratie éclairée et régulée par la communauté. Le contraire du chaos. « L’un des nombreux messages que je me suis efforcé de faire passer, c’était que l’Afrique n’était pas un territoire vierge avant l’arrivée des Européens, que la culture n’était pas ­inconnue en Afrique, qu’elle n’avait pas été apportée par l’homme blanc. […] Les gens attendent de la littérature qu’elle leur apporte quelque chose de consistant sur leur vie. Ils n’en attendent pas un divertissement. Mais qu’elle leur dise quelque chose d’important pour les aider dans leur lutte pour l’existence. C’est sérieux », expliquait-il. Militantisme Au moment où, dans l’espace francophone, émergent des figures noires majeures telles que Frantz Fanon et que, à Paris, on discute de la place des artistes africains lors du grand colloque organisé par les éditions Présence africaine en 1956 à la Sorbonne, Chinua Achebe défend ainsi, dans l’espace anglophone, une vision politique de la littérature. Dans son ambition – raconter l’histoire vue par les Africains – comme dans sa fonction sociale. Mais il faut aller au-delà. La présence et la reconnaissance européenne d’auteurs africains ne suffisent pas. Il s’agit aussi de construire un système complet – auteurs et critiques –, un champ littéraire autonome, indépendant des instances européennes, dans lesquelles Achebe aperçoit trop souvent le fantôme des anciens impérialismes, maintenant les Africains dans un état de « mineurs ». Est-ce ce militantisme sourcilleux qui le conduit à décliner l’invitation, en 1986, à participer au 2e Congrès des écrivains africains à Stockholm, siège du Nobel ? « Je ne juge pas opportun que des écrivains africains se réunissent en 1986 dans des capitales européennes pour échanger sur l’avenir de leur littérature. […] Je crois qu’il est plus que temps pour les Africains, et particulièrement pour les écrivains, de commencer à devenir majeurs en décidant de ce qui relève d’eux. » Certains ont même pu penser que ce refus opposé aux Suédois lui a interdit l’accès au Nobel. Plus fondamentalement, ­Achebe est un homme ­engagé dans l’histoire politique de son pays. C’est un…
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