A quoi ressemblait l’Arche de Noé
par Nicolas Pelham

A quoi ressemblait l’Arche de Noé

L’artiste irakien Rashad Salim en est convaincu : le bateau de Noé n’était pas le grand navire en bois de l’iconographie occidentale. Il s’agissait de l’assemblage de plusieurs embarcations en roseaux, comme on en construisait encore récemment dans le sud de son pays.

Publié dans le magazine Books, février 2019. Par Nicolas Pelham

© Carolyn Drake / Panos / Rea

Après un siècle de drainage et d’assèchement naturel, les marais irakiens renaissent. Depuis la démolition des digues à partir de 2003, les familles s’y réinstallent.

C’est l’enfer sur Terre, ou ce qui s’en approche le plus. À Bassora, la nuit, les flammes des torchères fusent vers le ciel, qu’elles colorent en orange ; le jour, elles ajoutent encore à la chaleur de cet endroit qui affiche les températures parmi les plus élevées de la planète. La terre est calcinée. Les ­vestiges des invasions et des guerres ­passées jonchent une étendue plate et aride. La plupart des palmiers ont dépéri ou ont été cisaillés par les obus. Les bidonvilles s‘étalent à la lisière de la deuxième ville d’Irak, complètement délabrée, et ajoutent la noirceur pestilentielle des eaux usées aux autres agressions ­sensorielles. Non loin de ce paysage de désolation coulent les eaux purifiantes et douces des Ahwar, les marais irakiens. À une petite heure de voiture au nord de Bassora, sur une route que l’on quitte au niveau d’une usine à papier abandonnée, juste après un poste de contrôle de l’armée, des troupeaux de buffles pataugent dans l’eau fraîche et se baignent entre les roseaux. J’y étais en février dernier, à l’arrivée du printemps, et j’y ai trouvé Razaq ­Zabbar, un batelier à la peau parcheminée, vêtu de la traditionnelle tunique noire boutonnée jusqu’au cou, qui attendait au pied de son machuf, une pirogue effilée à moteur. Il m’a invité à monter à bord avec mes compagnons de voyage – Jassim al-Assadi, un des directeurs de Nature Iraq, une ONG qui œuvre pour la régénération des ­marais, mon guide, Abbas al-Jabouri, et son fils adolescent – puis a manœuvré son bateau à travers un dédale de roseaux qui dressent leurs tiges au-dessus de terres marécageuses s’étendant à perte de vue. Tout en pilotant, il nous a régalés des chansons qu’il avait fredonnées quelques mois plus tôt pour le Premier ministre irakien, Haïder al-Abadi, dans le même bateau. Il y était question d’un amour perdu dans le désert hostile et d’un autre trouvé dans les marais. Nous battions des mains en cadence.La renaissance des marais après un siècle de drainage et d’assèchement naturel est une sorte de Déluge à l’envers. À partir des années 1970, la Turquie et la Syrie se sont mises à construire des barrages sur l’Euphrate et ses affluents, ce qui a eu pour effet de limiter la crue annuelle qui rafraîchissait et fertilisait les plaines d’Irak avec l’eau et les limons des montagnes enneigées d’Anatolie. Le fort ­débit d’antan s’est trouvé réduit à un mince filet d’eau qui s’est même parfois tari. Les terres sont devenues des croûtes stériles. Les plus vastes marais du Moyen-Orient ont ­régressé et se sont asséchés. Les exactions de Saddam Hussein leur ont infligé le coup de grâce. Pour déloger les rebelles, bandits et déserteurs qui s’étaient réfugiés dans les roseaux après le soulèvement chiite du sud de l’Irak en 1991, il fit bombarder les marais, truffer leurs eaux de mines et enterrer les roseaux sous le bitume. Il fit construire un canal de dérivation de 500 kilomètres de long et détourna le cours de l’Euphrate par un réseau de digues et d’écluses. L’évaporation causée par l’intense chaleur fit le reste. Sur la terre ainsi dénudée, le diri­geant irakien accorda à des entreprises des permis de prospection et d’exploitation de l’un des plus grands champs pétrolifères du monde, Majnoun, qui signifie « fou » en arabe. Privés de leur eau, les Maadans, comme on appelle les Arabes des marais, cessèrent de lutter pour leur survie. Pendant cinq mille ans, ils avaient résisté aux assauts de la nature. Ils avaient maîtrisé les crues des grands cours d’eau et donné naissance aux premières villes et civilisations attestées de l’histoire. Désormais, ils vinrent grossir les rangs des populations rurales déplacées qui affluaient dans les bidonvilles à la périphérie des grandes villes d’Irak ou partirent se réfugier dans des camps en Iran. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) parla de « l’une des catastrophes écologiques et humaines les plus graves et inconsidérées de la planète ».   Le récit coranique du Déluge tout à fait vraisemblable L’invasion américaine de l’Irak en 2003 fut salvatrice, pour les ­marais du moins. Paul Bremer, chef de l’Auto­rité provisoire de la coalition et proconsul américain à Bagdad, nomma parmi les 25 membres du Conseil de gouvernement Abdel-Karim Mahoud al-­Mohammedawi, un guérillero maadan surnommé « le Prince des marais » et leader du Hezbollah irakien, un groupe armé chiite. Le corps de génie de l’armée américaine aida les Arabes des marais à raser ou à percer les digues afin d’abreuver leurs terres assoiffées. Le limon ­vaseux fit son retour, et avec lui les renards et les faucons, les flamants et les Arabes des marais. Aujourd’hui, seuls les lions en maraude manquent à l’appel. La ville principale, Chibaich, a retrouvé sa popu­lation d’avant le drainage par Saddam Hussein. Sur les petits îlots artificiels formés de roseaux entassés, les familles ont reconstruit leurs mudhif, ou maisons d’hôtes. Faits de roseaux séchés et tressés, ces longs bâtiments d’environ 6 mètres de haut – comme de petits hôtels de ville – sont meublés de nattes rembourrées. Aujourd’hui, comme il y a cinq mille ans, les mudhif sont édifiés en trois jours, sans clous, ni bois, ni fenêtres. Razaq Jabbar accoste à proximité de l’une de ces maisons, où les femmes font frire la pêche du jour. Nous déjeunons de qishta, de la crème de lait de bufflonne, et de makhlama, des œufs à l’agneau haché et à la tomate. Les roseaux, la base de la vie, fournissent l’habitat, le combustible, les nattes. Dans cette économie locale renaissante, les femmes pêchent, traient les bufflonnes, sèment le riz, tressent les nattes, tandis que les hommes chassent de temps en temps les oiseaux et promènent parmi les roseaux, dans leurs barques à moteur, des groupes de touristes irakiens ravis. Les anciens se plaignent qu’aujourd’hui les eaux soient plus dociles. Les marais ne couvrent plus que la moitié des 9 000 km² qu’ils comptaient il y a une génération. Jadis, ils s’étendaient jusqu’à 100 kilomètres à l’ouest, jusqu’à l’ancienne Our (l’actuelle Tell al-Muqayyar), la ville de naissance présumée d’Abraham, où une immense ziggourat se dresse au-dessus de la plaine. Mais Razaq le batelier se souvient encore de l’époque où les crues étaient un phénomène régulier. Quand l’eau montait, la famille s’entassait dans le bateau et dérivait parfois jusqu’en Iran. Ils pouvaient rester un mois sans accoster sur la terre ferme. Le patriarche Noé a peut-être séjourné encore plus longtemps sur l’eau – le récit coranique du Déluge semble tout à fait vraisemblable (1). En ­hiver, quand toutes les sources du grand abîme jaillirent et que les écluses du ciel s’ouvrirent, comme le dit la Bible (2), on imagine aisément qu’un Arabe des marais des temps bibliques ait dû construire une grande embarcation pour survivre. La Bible ne donne malheureusement aucune indication sur le lieu où se trouvait Noé, pas plus que les autres patriarches d’avant le Déluge. La tradition locale et les études bibliques situent ce paradis ­perdu dans les marais du delta du Tigre et de l’Euphrate, c’est-à-dire la région que les Grecs appelaient Méso­potamie (de mesos, milieu, et potamos, cours d’eau). Mais les détails qu’omet de préciser la Bible, les récits akkadiens, sumériens et babyloniens du mythe du Déluge les fournissent. Ziusudra, l’équivalent sumérien de Noé, était originaire de la ville de Shuruppak, non loin de l’actuelle Fara, à 175 kilomètres au sud-est de Bagdad. L’ancienne secte irakienne des mandéens continue à vénérer Noé et à se faire baptiser dans l’Euphrate (3). Si les mythes ont un fond de vérité, il est vraisemblable que l’arche a été construite dans les marais du sud de l’Irak. Tandis que nous naviguons entre les roseaux me reviennent des images de l’arche surgies de l’enfance. Je revois ce tableau d’un maître flamand représentant un immense galion en bois plein à craquer d’animaux. Les éléphants sortaient leur trompe et les girafes leur cou par les écoutilles. Des chameaux et des autruches jouaient des coudes sur le pont supérieur. Une volière entière voletait au-dessus. Je commets l’erreur de faire partager mes ­rêveries aux autres passagers, qui se ­récrient en chœur. Qu’est-ce que des ­artistes européens du XVIIe siècle pouvaient bien connaître des marais ? Ils ont calqué leurs arches sur les navires marchands qui naviguaient dans le Paci­fique et non pas sur les embarcations des marais. Comment l’Occident a-t-il pu fourrer ces images eurocentriques dans la tête des gens au point d’effacer complètement le bateau du cru que les marais auraient pu produire ? Comment me défaire de cette vision coloniale et me représenter la vraie arche ? Un artiste irakien barbu, Rashad Salim, m’apporte une réponse dans un café en face de la Royal Academy, à Londres, à deux pas de mon bureau. Il est venu avec une corbeille en ­roseaux tressés de la taille d’un ballon de plage. Il la pose sur le comptoir à côté de moi en m’assurant qu’il s’agit d’une réplique miniature de la vraie arche. Salim passe l’heure suivante…
Pour lire la suite de cet article, JE M'ABONNE, et j'accède à l'intégralité des archives de Books.
Déjà abonné(e) ? Je me connecte.
Imprimer cet article
0
Commentaire

écrire un commentaire