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A quoi ressemblait l’Arche de Noé

L’artiste irakien Rashad Salim en est convaincu : le bateau de Noé n’était pas le grand navire en bois de l’iconographie occidentale. Il s’agissait de l’assemblage de plusieurs embarcations en roseaux, comme on en construisait encore récemment dans le sud de son pays.


© Carolyn Drake / Panos / Rea

Après un siècle de drainage et d’assèchement naturel, les marais irakiens renaissent. Depuis la démolition des digues à partir de 2003, les familles s’y réinstallent.

C’est l’enfer sur Terre, ou ce qui s’en approche le plus. À Bassora, la nuit, les flammes des torchères fusent vers le ciel, qu’elles colorent en orange ; le jour, elles ajoutent encore à la chaleur de cet endroit qui affiche les températures parmi les plus élevées de la planète. La terre est calcinée. Les ­vestiges des invasions et des guerres ­passées jonchent une étendue plate et aride. La plupart des palmiers ont dépéri ou ont été cisaillés par les obus. Les bidonvilles s‘étalent à la lisière de la deuxième ville d’Irak, complètement délabrée, et ajoutent la noirceur pestilentielle des eaux usées aux autres agressions ­sensorielles. Non loin de ce paysage de désolation coulent les eaux purifiantes et douces des Ahwar, les marais irakiens. À une petite heure de voiture au nord de Bassora, sur une route que l’on quitte au niveau d’une usine à papier abandonnée, juste après un poste de contrôle de l’armée, des troupeaux de buffles pataugent dans l’eau fraîche et se baignent entre les roseaux. J’y étais en février dernier, à l’arrivée du printemps, et j’y ai trouvé Razaq ­Zabbar, un batelier à la peau parcheminée, vêtu de la traditionnelle tunique noire boutonnée jusqu’au cou, qui attendait au pied de son machuf, une pirogue effilée à moteur. Il m’a invité à monter à bord avec mes compagnons de voyage – Jassim al-Assadi, un des directeurs de Nature Iraq, une ONG qui œuvre pour la régénération des ­marais, mon guide, Abbas al-Jabouri, et son fils adolescent – puis a manœuvré son bateau à travers un dédale de roseaux qui dressent leurs tiges au-dessus de terres marécageuses s’étendant à perte de vue. Tout en pilotant, il nous a régalés des chansons qu’il avait fredonnées quelques mois plus tôt pour le Premier ministre irakien, Haïder al-Abadi, dans le même bateau. Il y était question d’un amour perdu dans le désert hostile et d’un autre trouvé dans les marais. Nous battions des mains en cadence.La renaissance des marais après un siècle de drainage et d’assèchement naturel est une sorte de Déluge à l’envers. À partir des années 1970, la Turquie et la Syrie se sont mises à construire des barrages sur l’Euphrate et ses affluents, ce qui a eu pour effet de limiter la crue annuelle qui rafraîchissait et fertilisait les plaines d’Irak avec l’eau et les limons des montagnes enneigées d’Anatolie. Le fort ­débit d’antan s’est trouvé réduit à un mince filet d’eau qui s’est même parfois tari. Les terres sont devenues des croûtes stériles. Les plus vastes marais du Moyen-Orient ont ­régressé et se sont asséchés. Les exactions de Saddam Hussein leur ont infligé le coup de grâce. Pour déloger les rebelles, bandits et déserteurs qui s’étaient réfugiés dans les roseaux après le soulèvement chiite du sud de l’Irak en 1991, il fit bombarder les marais, truffer leurs eaux de mines et enterrer les roseaux sous le bitume. Il fit construire un canal de dérivation de 500 kilomètres de long et détourna le cours de l’Euphrate par un réseau de digues et d’écluses. L’évaporation causée par l’intense chaleur fit le reste. Sur la terre ainsi dénudée, le diri­geant irakien accorda à des entreprises des permis de prospection et d’exploitation de l’un des plus grands champs pétrolifères du monde, Majnoun, qui signifie « fou » en arabe. Privés de leur eau, les Maadans, comme on appelle les Arabes des marais, cessèrent de lutter pour leur survie. Pendant cinq mille ans, ils avaient résisté aux assauts de la nature. Ils avaient maîtrisé les crues des grands cours d’eau et donné naissance aux premières villes et civilisations attestées de l’histoire. Désormais, ils vinrent grossir les rangs des populations rurales déplacées qui affluaient dans les bidonvilles à la périphérie des grandes villes d’Irak ou partirent se réfugier dans des camps en Iran. Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) parla de « l’une des catastrophes écologiques et humaines les plus graves et inconsidérées de la planète ».  

Le récit coranique du Déluge tout à fait vraisemblable

L’invasion américaine de l’Irak en 2003 fut salvatrice, pour les ­marais du moins. Paul Bremer, chef de l’Auto­rité provisoire de la coalition et proconsul américain à Bagdad, nomma parmi les 25 membres du Conseil de gouvernement Abdel-Karim Mahoud al-­Mohammedawi, un guérillero maadan surnommé « le Prince des marais » et leader du Hezbollah irakien, un groupe armé chiite. Le corps de génie de l’armée américaine aida les Arabes des marais à raser ou à percer les digues afin d’abreuver leurs terres assoiffées. Le limon ­vaseux fit son retour, et avec lui les renards et les faucons, les flamants et les Arabes des marais. Aujourd’hui, seuls les lions en maraude manquent à l’appel. La ville principale, Chibaich, a retrouvé sa popu­lation d’avant le drainage par Saddam Hussein. Sur les petits îlots artificiels formés de roseaux entassés, les familles ont reconstruit leurs mudhif, ou maisons d’hôtes. Faits de roseaux séchés et tressés, ces longs bâtiments d’environ 6 mètres de haut – comme de petits hôtels de ville – sont meublés de nattes rembourrées. Aujourd’hui, comme il y a cinq mille ans, les mudhif sont édifiés en trois jours, sans clous, ni bois, ni fenêtres. Razaq Jabbar accoste à proximité de l’une de ces maisons, où les femmes font frire la pêche du jour. Nous déjeunons de qishta, de la crème de lait de bufflonne, et de makhlama, des œufs à l’agneau haché et à la tomate. Les roseaux, la base de la vie, fournissent l’habitat, le combustible, les nattes. Dans cette économie locale renaissante, les femmes pêchent, traient les bufflonnes, sèment le riz, tressent les nattes, tandis que les hommes chassent de temps en temps les oiseaux et promènent parmi les roseaux, dans leurs barques à moteur, des groupes de touristes irakiens ravis. Les anciens se plaignent qu’aujourd’hui les eaux soient plus dociles. Les marais ne couvrent plus que la moitié des 9 000 km² qu’ils comptaient il y a une génération. Jadis, ils s’étendaient jusqu’à 100 kilomètres à l’ouest, jusqu’à l’ancienne Our (l’actuelle Tell al-Muqayyar), la ville de naissance présumée d’Abraham, où une immense ziggourat se dresse au-dessus de la plaine. Mais Razaq le batelier se souvient encore de l’époque où les crues étaient un phénomène régulier. Quand l’eau montait, la famille s’entassait dans le bateau et dérivait parfois jusqu’en Iran. Ils pouvaient rester un mois sans accoster sur la terre ferme. Le patriarche Noé a peut-être séjourné encore plus longtemps sur l’eau – le récit coranique du Déluge semble tout à fait vraisemblable (1). En ­hiver, quand toutes les sources du grand abîme jaillirent et que les écluses du ciel s’ouvrirent, comme le dit la Bible (2), on imagine aisément qu’un Arabe des marais des temps bibliques ait dû construire une grande embarcation pour survivre. La Bible ne donne malheureusement aucune indication sur le lieu où se trouvait Noé, pas plus que les autres patriarches d’avant le Déluge. La tradition locale et les études bibliques situent ce paradis ­perdu dans les marais du delta du Tigre et de l’Euphrate, c’est-à-dire la région que les Grecs appelaient Méso­potamie (de mesos, milieu, et potamos, cours d’eau). Mais les détails qu’omet de préciser la Bible, les récits akkadiens, sumériens et babyloniens du mythe du Déluge les fournissent. Ziusudra, l’équivalent sumérien de Noé, était originaire de la ville de Shuruppak, non loin de l’actuelle Fara, à 175 kilomètres au sud-est de Bagdad. L’ancienne secte irakienne des mandéens continue à vénérer Noé et à se faire baptiser dans l’Euphrate (3). Si les mythes ont un fond de vérité, il est vraisemblable que l’arche a été construite dans les marais du sud de l’Irak. Tandis que nous naviguons entre les roseaux me reviennent des images de l’arche surgies de l’enfance. Je revois ce tableau d’un maître flamand représentant un immense galion en
bois plein à craquer d’animaux. Les éléphants sortaient leur trompe et les girafes leur cou par les écoutilles. Des chameaux et des autruches jouaient des coudes sur le pont supérieur. Une volière entière voletait au-dessus. Je commets l’erreur de faire partager mes ­rêveries aux autres passagers, qui se ­récrient en chœur. Qu’est-ce que des ­artistes européens du XVIIe siècle pouvaient bien connaître des marais ? Ils ont calqué leurs arches sur les navires marchands qui naviguaient dans le Paci­fique et non pas sur les embarcations des marais. Comment l’Occident a-t-il pu fourrer ces images eurocentriques dans la tête des gens au point d’effacer complètement le bateau du cru que les marais auraient pu produire ? Comment me défaire de cette vision coloniale et me représenter la vraie arche ? Un artiste irakien barbu, Rashad Salim, m’apporte une réponse dans un café en face de la Royal Academy, à Londres, à deux pas de mon bureau. Il est venu avec une corbeille en ­roseaux tressés de la taille d’un ballon de plage. Il la pose sur le comptoir à côté de moi en m’assurant qu’il s’agit d’une réplique miniature de la vraie arche. Salim passe l’heure suivante à me débarrasser des préjugés occidentaux dérivés des puzzles de mon enfance. Noé était évidemment vêtu comme un batelier des marais, avec un keffieh sur la tête, et non pas comme un duc de la Renaissance italienne. Il a bien entendu conçu son arche sur le modèle des bateaux ­locaux, et non ceux qui allaient sortir trois millénaires plus tard des chantiers navals européens. Comme on était encore au tout début de l’âge du bronze, il avait à coup sûr utilisé des outils rudimentaires confectionnés avec les plantes que l’on trouve toujours dans les marais. Les cordages étaient en raphia, une fibre aussi solide que les fibres synthétiques d’aujourd’hui. Et les épines faisaient de bonnes chevilles.  

Le milieu détermine le résultat

Avec la rapide montée des eaux, ­m’explique Salim, Noé n’aurait pas eu le temps de remonter l’Euphrate et de franchir les montagnes pour se fournir en cèdres du Liban. Le bois d’arbres feuillus des tableaux des maîtres flamands est pure invention : Noé a probablement fabri­qué son embarcation dans des essences ­locales – palmiers, saules et tama­rins ; les baguettes de grenadier, très prisées pour leur flexibilité, venaient de vergers situés à une journée de marche vers le nord, après Hilla ; le chiddem, ­bitume naturel utilisé pour calfater la coque des bateaux, affleurait à la surface de l’Euphrate, non loin en amont, à Hit. Ces techniques ont été éprouvées au cours des siècles. « Une fois enduite de chiddem, une barque est aussi étanche que de la fibre de verre, assure Salim, et peut durer des générations. » À la fin des années 1970, alors qu’il était âgé d’une vingtaine d’années, Salim a construit un bateau de roseau qu’il a baptisé ­Tigris et a navigué dessus avec l’aventurier norvégien Thor Heyerdahl pour la dernière de ses expéditions transocéaniques, des marais d’Irak à Djibouti. En 2013, juste avant que les djihadistes de l’organisation État islamique ne se déploient dans le nord de l’Irak, Salim a descendu le Tigre depuis Hasankeyf, en Turquie. Mais la logique, l’expérience et la science semblaient indiquer qu’un radeau n’aurait pas résisté à un déluge. En quête de l’arche véritable, Salim a entrepris des recherches plus poussées sur les anciennes techniques de construction nautique. Il a passé en revue des centaines de mythes du Déluge pour y trouver des pistes et interrogé de vieux artisans maadans sur les bateaux qu’ils construisaient à l’époque où les marchandises étaient acheminées de Bassora à Hilla par voie d’eau et non par la route. Après des mois de recherches, il en a conclu que Noé n’avait probablement pas embarqué sur un bateau à coque de bois mais sur un guffa, une embarcation ronde en roseaux tressés apparentée au coracle. Pendant des millénaires, jusqu’à ce que les poids lourds, les digues et les barrages ne signent son arrêt de mort, le guffa était le moyen de transport classique pour les marchandises. Sur de vieilles photos ­sépia, on en voit de toute taille qui flottent sur le Tigre, croulant sous les récoltes et le bétail destinés aux marchés de Bagdad. Les plus grands d’entre eux – 4 mètres de diamètre – pouvaient contenir un taureau et son fourrage. Il en est fait mention pour la première fois dans les Histoires d’Héro­dote, le chroniqueur grec du Ve siècle avant notre ère. Et, sur des bas-reliefs néo-assyriens d’il y a trois mille ans, me dit Salim, ils font traverser le fleuve à des chars. Les généraux ­romains, ajoute-t-il, utilisaient même des bateliers mésopotamiens, les barcarii, pour transporter les armées impériales autour de la lointaine Britannie. Les peintres paysagers irakiens en représentaient au XIXe siècle, et l’exploratrice britannique Freya Stark en a ­photographié à Bagdad dans les ­années 1930. Pressé par le temps et la montée des eaux, conjecture Salim, Noé et son équipe d’artisans ont vraisemblablement attaché des dizaines de guffa avec des cordes en raphia et comblé les interstices avec des bottes de roseaux. Ils ont fabriqué non pas une embarcation unique, mais un village flottant. « Je conçois l’arche non pas comme le plus grand bateau qu’on ait jamais construit, dit Salim, mais comme un assemblage de plusieurs embarcations ordinaires » en une structure unitaire. Un immense mudhif, peut-être même tout un hameau tel que ceux qui poussent à nouveau dans les marais, aurait recouvert la surface et abrité les couples d’animaux. Les bêtes les plus féroces ont peut-être été embarquées dans des guffa séparés, coiffés de cages. L’ensemble a pu atteindre 70 mètres de diamètre, soit autant que le grand cirque d’État de Moscou. Salim se fonde davantage sur les données de l’expérience que sur les Écritures. Il suit le précepte de Marx qui veut que ce soit le milieu qui détermine le résultat et non pas Dieu. Une approche anti­coloniale bien dans l’air du temps. Salim est issu d’une illustre famille d’artistes révolutionnaires. Son oncle, le peintre et sculpteur Jawad Salim, réalisait des pièces de grande taille : son célèbre Monument de la liberté, en hommage à la révolution de 1958 qui mit fin à la monar­chie soutenue par les Britanniques, ­domine encore la place Tahrir, dans le centre de Bagdad. Le sujet de Rashad Salim, c’est l’Irak du Sud. « Son environnement et son patrimoine culturel fournissent le matériau de mon art, me ­dit-il, et l’arche est mon monument. » Tout comme Jawad Salim cherchait par son œuvre à libérer les esprits des hiérarchies royales, son neveu cherche à débarrasser le monde de sa conception eurocentrique de l’arche et à restituer le mythe du Déluge au pays qui l’a inspiré, l’Irak.  

Toute une équipe de loyaux collaborateurs

Pour autant, la théorie de Salim puise aussi dans les textes anciens. La ­Genèse mentionne une arche composée de compartiments ou de cellules (4), mais le mot hébreu utilisé est teva, qui n’apparaît qu’une autre fois dans la Bible, dans l’Exode, pour désigner la caisse ou la corbeille dans laquelle Moïse a été déposé au milieu des roseaux. D’autres textes ­anciens qui présentent de remarquables similitudes avec le récit biblique du Déluge fournissent des indices supplémentaires. Dans l’Épopée de Gilgamesh, qui présente le récit mésopotamien du Déluge, Enki (ou Ea), le dieu des eaux douces, confie à Utanapishtim (ou Utnaphistim), le dernier des Justes, la mission de préserver la création du Déluge en construisant un vaisseau gigantesque appelé Sauveur de la vie et en le remplissant de jeunes animaux. Alors qu’il dérive sur les eaux, Utanapishtim, tout comme Noé, lâche une colombe et un corbeau ; et, quand ce dernier ne revient pas, il fait ­débarquer sa cargaison et offre un sacrifice à la divi­nité. Mais parmi les points communs se cachent quelques différences de taille. La tablette XI de Gilgamesh raconte qu’Utanapishtim n’embarque pas seulement sa proche famille sur le Sauveur de la vie, mais aussi nombre d’artisans locaux qui ont participé à la construction et à l’entretien de son village flottant. Et il y est précisé que l’embarcation mesure 60 mètres de long, 60 mètres de large et 6 mètres de haut, avec un « pont » de 3 600 m2 de superficie. En d’autres termes, l’arche de Gilgamesh était ronde (5). La version contemporaine de Salim est moins ambitieuse dans ses dimensions. Il a trouvé un vieux tresseur de roseaux et lui a commandé le nombre de ­guffa qu’il faut pour réaliser une réplique ­réduite de moitié du Sauveur de la vie (6). Il a déjà récep­tionné 10 grands guffa et 21 petits ; et, si tout se déroule comme prévu, il naviguera prochainement depuis Babylone, le site de la capitale du roi ­Nabuchodonosor sur l’Euphrate, jusqu’aux marais situés 400 kilomètres en aval. Il organisera au préalable des expéditions sur le Rhin, en Allemagne, et sur la Tamise, en Angle­terre, pour faire connaître son projet. Il souhaite, explique-t-il, remettre les cultures en contact avec leur milieu natu­rel. Par le biais « d’une nouvelle initiative sociale utilisant l’art et la conception comme catalyseurs », il espère montrer que les humains peuvent mieux survivre à une catastrophe s’ils assemblent plusieurs embarcations ordinaires de taille modeste en « une structure unitaire » que s’ils construisent un seul bateau de taille monumentale. Son arche, dit-il, est un coup de gueule contre l’individualisme et un appel à la solidarité collective. C’est un message à destination de l’Occident, qui a perdu le sens du collectif, mais aussi de son pays natal, l’Irak, ensanglanté par les conflits sectaires ou intéressés. En attendant, Salim a mis ses 31 ­guffa en lieu sûr, de crainte que le gouver­nement prédateur de l’Irak ne lui vole son idée. Mais il a fait le nécessaire pour que je puisse y jeter un œil. Son ami et chauffeur Abbas al-Jabouri m’a conduit chez lui, près de Babylone, où les bateaux sont empilés jusqu’au plafond dans le couloir à l’étage de sa villa, au grand dam de son épouse ; il faut grimper dessus pour accéder aux pièces attenantes. Mais Al-Jabouri est enchanté de son nouveau rôle de constructeur naval et de bras droit de Salim. À peine les forces irakiennes ont-elles ­chassé les combattants de l’État islamique de Hit qu’il s’est ­empressé ­d’aller y acheter du bitume pour calfater les guffa. La ville était ­encore pleine de soldats et de chars, mais il a la technique pour ­passer les barrages les plus ­infranchissables. Il baisse sa vitre et proclame solennellement : « Que Dieu ait ­pitié de vos morts », et les gardes, explique-­t-il, se sentent trop honorés pour poser d’autres questions. Al-Jabouri est catégorique : le constructeur de l’arche avait toute une équipe de loyaux collaborateurs. « Il faut un mois pour fabriquer un guffa, mais Noé n’a pas travaillé seul. Tout le village a mis la main à la pâte. » Salim, m’assure-t-il, va suivre l’exemple d’Utanapishtim et pas celui de Noé, et le prendre à bord quand l’arche réinventée commencera son périple. Je suis un peu dubitatif, car Al-Jabouri a l’allure d’un cadre en costume-­cravate alors que Salim, lui, ressemble à un vieux loup de mer. Nul n’est prophète dans son pays, comme on dit, et j’ai entendu quan­tité d’Irakiens se moquer du projet de ­Salim. À Nassiriya, au pied de la ziggourat d’Our, la ville natale d’Abraham, je rencontre Abdulameer al-Hamdani, un archéologue spécialiste de la Mésopotamie et un conférencier très demandé qui a la distance courtoise du prof de fac ­nomade. Avec son veston bleu et sa chemise assortie, il est encore plus élégant qu’Al-Jabouri. Sous ces dehors se cache un Arabe des marais qui parle du haut de son expérience. « J’ai grandi au milieu des crues, bien sûr », me dit-il une fois que nous nous sommes présentés. Lui qui est né et a grandi dans les marais trouve parfaitement concevable que l’on puisse y survivre pendant quarante jours et quarante nuits. Dans son enfance, avant la construction de tous les barrages, il a vu son école de roseaux se détacher de l’île sur laquelle elle était perchée et flotter vers l’aval. Il n’a cessé de bouger depuis. Il a fait ses études à l’université de Bagdad puis à l’université d’État de New York, où il a fait une thèse de doctorat sur les marais. Quand nous nous rencontrons, il s’apprête à rejoindre l’université de ­Durham, au Royaume-Uni, pour y ensei­gner la façon de sauvegarder le patri­moine culturel en temps de guerre.  

L'endroit où l'Arche de Noé a accosté

Salim pensait qu’Al-Hamdani m’apporterait son éclairage sur le lien entre l’arche et ses coracles, mais en l’espace de quelques minutes l’universitaire avait discrédité ses théories. « J’ai passé toute ma jeunesse dans les marais. Mon père avait un grand bateau. Mais je n’y ai jamais vu de bateau rond », m’assure-t-il. Son scepticisme vient aussi de sa connaissance des textes anciens en écriture cunéiforme : « On n’y trouve trace nulle part d’un ­bateau rond au sud de Babel. Les bas-­reliefs sumériens et assy­riens et les sceaux cylindriques ne représentent que des bateaux à rames en forme de croissant. » De surcroît, l’idée qu’une arche circulaire puisse remonter le courant est tout à fait fantaisiste. Quoique la Bible et le Coran diffèrent quant à l’endroit exact où l’arche a accosté, les deux textes s’accordent à le situer à des centaines de kilomètres au nord, dans les montagnes d’Anatolie. Du point de vue d’Al-Hamdani, peupler les marais d’immenses coracles, c’est comme introduire les tilapias qui dévorent les carpes locales. Il s’inquiète aussi des ­matériaux qu’entend utiliser Salim. « Je n’ai jamais vu de bateaux faits en palmier. Je ne crois pas qu’ils auraient duré très longtemps. » Le Déluge est à l’origine de nombreux mythes. La véracité d’un de plus ou de moins a-t-elle une importance ? Salim reconnaît que son intention est moins de montrer à quoi ressemblait l’arche antique que de préserver les splendeurs emblématiques de la première civilisation et d’éviter leur destruction par la société actuelle. En survolant la Turquie à mon retour d’Irak, j’ai pu apercevoir un paysage parsemé de lacs artificiels inondant les hauts plateaux pour la première fois depuis Noé. Une profusion de barrages menace une nouvelle fois le patrimoine – en l’occurrence, un patrimoine aussi ancien que la civilisation même. En aval aussi, ces barrages ont fait baisser le débit des cours d’eau irakiens de plus de moitié dans les dernières décennies. La mise en service du barrage d’Ilısu, l’un des plus grands des 22 ouvrages que la Turquie construit sur les cours du Tigre et de l’Euphrate dans le cadre du grand projet d’aménagement de l’Anatolie du Sud-Est, a été heureusement reportée, mais seulement de quelques mois. Et l’Iran s’est mis à son tour à construire des barrages en amont des ­marais. Au cours des dix dernières ­années, Téhéran a détourné le cours du fleuve ­Karoun, qui se déversait en Irak. Le niveau de l’eau actuel dans les marais a baissé de 40 % en un an et est désormais inférieur à 1 mètre. Les pêcheuses se plaignent de ce que leurs captures quotidiennes ont diminué de plus des trois quarts. Pourtant, Salim reste stoïque : « Les empires naissent et disparaissent, mais jusqu’à récemment nous avons toujours conservé notre cadre de vie. » Si son arche parvient à alerter sur la menace qui pèse sur les marais, elle pourrait bien, comme celle de Noé, sauver une nouvelle fois de la destruction la plus ancienne des écocultures.   — Cet article est paru dans la revue américaine Lapham’s Quarterly à l’été 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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L’Épopée de Gilgameš. Le grand homme qui ne voulait pas mourir, Gallimard, « L’Aube des peuples », 1992

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