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Partie de Monopoly au pays des Soviets

Interdit en URSS mais copié et diffusé sous le manteau, le célèbre jeu de société vantant le capitalisme sauvage est devenu la bible des nouveaux riches russes à la chute du communisme.

Aucun jeu de société au monde ne draine dans son sillage autant de légendes et d’anecdotes. Le Monopoly a vu le jour en 1935, et, à peine un an plus tard, il était interdit par l’Allemagne nazie. On raconte aussi que les services secrets de Sa Majesté en avaient réalisé une version destinée aux prisonniers de guerre britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale. La boîte renfermait un véritable kit d’évasion : une miniboussole, une carte et de vrais billets de banque.

 

La popularité d’un jeu de société est généralement de courte durée. Celle du Monopoly, en revanche, ne cesse de croître. On estime que plus 500 millions de personnes y ont joué dans le monde, et des tournois nationaux et internationaux sont organisés régulièrement. Le dernier championnat du monde, qui a eu lieu en 2015 à Macao, a été remporté par l’Italien Nicolò Falcone. Et un Russe, Aleksandr Kovalev, est parvenu jusqu’en demi-finale.

 

Il faut dire que le Monopoly a pris des accents russes récemment : outre l’édition officielle, il en existe une version avec les rues de Nijni Novgorod et une autre, fortement inspirée de l’originale mais qui se veut 100 % nationale : Millioner Nerioungri [« le millionnaire de Nerioungri »] se déroule dans la ville du même nom, située dans la république de Sakha, l’ancienne Iakoutie, en Sibérie.

 

Comment expliquer cet engouement ? D’un côté, disent les spécialistes, le Monopoly possède la « dynamique parfaite » d’un jeu de société familial susceptible de plaire aux jeunes comme aux moins jeunes. De l’autre, ses enjeux n’ont jamais vraiment perdu de leur actualité, surtout en Russie. Qui n’a jamais rêvé d’être un magnat de l’immobilier vivant de ses rentes et de ruiner ses concurrents ?

 

Le jeu a néanmoins évolué, tout comme notre vision de l’économie. Jugez vous-mêmes : dans les années 1970, on vit apparaître un Anti-Monopoly doté de règles sensiblement différentes – les « monopolistes » y affrontaient les antimonopolistes et les représentants de l’État. Une variante « communiste » a été créée en 2012 en Pologne : le jeu s’appelle ­Kolejka [« queue »], allusion aux files qui se formaient devant les magasins en raison des pénuries qui frappaient les économies socialistes 1. Plus récemment est sorti un Monopoly Millenials, où les hipsters n’accumulent pas de la richesse et des propriétés mais des « expériences ». Enfin, il existe désormais un Mme Monopoly, dans lequel les joueuses ont droit à une somme de départ plus élevée que les joueurs, ce qui lui vaut d’être qualifié de « Monopoly féministe ».

 

« Le Monopoly est un phénomène culturel mondial parce qu’il fait intervenir des notions très répandues dans nos sociétés, comme l’esprit d’entreprise, la concurrence, l’échec, estime Roman Abramov, professeur de sociologie à l’École des hautes études en sciences économiques de Moscou. Le paradoxe est que son prototype, The Landlord’s Game [« le jeu du propriétaire foncier »], inventé en 1903, avait pour but avoué de dénoncer l’injustice des monopoles 2. Mais c’est bien la version vantant le capitalisme sauvage, chaotique, concurrentiel et tributaire dans une grande mesure de la chance – bref tel qu’il existait dans les années 1920 aux États-Unis et dans une certaine mesure dans la Russie de Boris Eltsine – qui s’est imposée. C’est la preuve, à mon sens, que le Monopoly visait juste. Et ce n’est pas un hasard si on considère encore aujourd’hui chez nous que ce jeu représente la quintessence du capitalisme. »

 

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Dans les années 1990, le Monopoly et ses clones russes étaient « la bible des nouveaux entrepreneurs soviétiques », rappelle le sociologue. « Les uns ont tout appris des banques, du crédit et de la lettre de change dans Le Comte de Monte-Cristo, les autres se sont enhardis avec le Monopoly pour acquérir des usines et des entreprises d’État pour trois fois rien au moment des privatisations », raconte-t-il.

 

La passion du Monopoly n’avait pas épargné l’URSS, où le jeu était interdit en raison de l’idéologie ouvertement capitaliste, « prédatrice », qu’il véhiculait. Mais il fut abondamment copié à la main et diffusé sous le manteau. La légende veut que des exemplaires de la version originale en anglais aient mystérieusement disparu du pavillon de l’Exposition nationale américaine, qui eut lieu dans le parc Sokolniki, à Moscou, en 1959. Ce sont eux qui auraient servi de modèle pour les premières copies clandestines.

 

Plus tard, dans les années 1970 et 1980, des diplomates soviétiques et des espions en mission à l’étranger rapportèrent dans leurs valises des exemplaires du « jeu défendu ». « Je suis bien ­placé pour en témoigner, raconte ­Roman Abramov. Des amis à moi ont acheté une datcha ayant appartenu à la famille d’un grand diplomate soviétique dont je tairai le nom, et ils ont trouvé à la cave, parmi d’autres affaires, une boîte de Monopoly. Le jeu était usé jusqu’à la trame, tellement il avait servi ».

 

 

— Cet article est paru dans l’hebdomadaire russe Ogoniok le 21 janvier 2020. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Notes

1. Kolejka se veut aussi un « outil pédagogique » pour comprendre l’époque communiste. Il a été crée en 2011 en collaboration avec l’Institut de la mémoire nationale (IPN), une instance chargée d’enquêter sur le passé totalitaire en Pologne. En 2016, l’IPN s’est plainte que le jeu n’était plus distribué en Russie, au motif qu’il était trop critique à l’égard de l’époque soviétique.

2. Le Landlord’s Game, inventé en 1903 par Elizabeth Magie, est considéré comme le prototype du Monopoly de Charles Darrow (1935), racheté par la suite par les éditeurs Parker Brothers puis Hasbro.

LE LIVRE
LE LIVRE

Monopolia Nijni Novgorod ( « Le Monopoly de Nijni Novgorod ») de Mikhaïl et Ksenia Doubrovine, édité par Cheese Photo, 2016

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