Glabre comme un goy
par Gary Shteyngart

Glabre comme un goy

Gary Shteyngart, écrivain américain à la pilosité fournie, s’est fait une raison : jamais il n’aura le visage doux comme les fesses d’un bébé. Alors à quoi bon se raser ?

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Gary Shteyngart
Je ne me rase quasiment ­jamais. À quoi bon ? Le lendemain de ma bar-mitsva, je me suis réveillé couvert de poils. Pas seulement un petit duvet au-dessus de la lèvre supé­rieure. En l’espace d’une nuit, je n’avais plus l’air d’un enfant angélique et songeur mais d’un colon de Cisjordanie particulièrement radi­cal. Il m’était aussi poussé des seins, mais je réserve ça à un autre magazine. Me raser ? Je n’ai pas le temps. Je me réveille et j’ai une mini-crise cardiaque. Je passe une heure au lit à étreindre mon cœur velu d’une main non épilée. Est-ce que je dois commander un Uber pour aller à mon hôpital juif du coin, Beth Israel sur la Première Avenue, et y retrouver d’autres boules de poils au cœur brisé ? Ma crise cardiaque se transforme en une sorte d’angoisse hirsute. Le monde tourne autour de moi à la juive. Je veux retourner sur la terre de mon peuple, mais ­Brooklyn est loin, là-bas, de l’autre côté de l’East River. Je mange un biscuit fourré et j’essaie de me calmer. Cela fait 5 779 ans que tout ce bazar a commencé, que mon peuple sécrète un ­mélange de testostérone et de dihydrotestostérone (DHT pour les intimes) qui a créé un vide capillaire de la taille d’une kippa au sommet de notre être tandis que le reste de notre organisme est recouvert de cascades de poils, doux au toucher et plaisants après la douche, gras et hérissés après un falafel-frites chez Maoz ou ce que les non-juifs appellent le « sport ». Les goys se rasent. Les WASP (2) se rasent vraiment. Ils sont obligés. C’est dans leur nature. Je ne leur en veux pas du temps ou de l’énergie qu’ils y consacrent. Ça leur va vraiment bien d’être rasés. Beaucoup d’entre nous connaissent cette phrase d’Isaac Babel : « Un juif monté sur un cheval, c’est plus un juif. » Mais rares sont ceux qui connaissent son corollaire : « Quand un WASP arrête de se raser, il commence à devenir juif. » Cela explique en partie pourquoi tant de nos personnalités anglo-saxonnes se laissent aujourd’hui…
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