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Glabre comme un goy

Gary Shteyngart, écrivain américain à la pilosité fournie, s’est fait une raison : jamais il n’aura le visage doux comme les fesses d’un bébé. Alors à quoi bon se raser ?

Je ne me rase quasiment ­jamais. À quoi bon ? Le lendemain de ma bar-mitsva, je me suis réveillé couvert de poils. Pas seulement un petit duvet au-dessus de la lèvre supé­rieure. En l’espace d’une nuit, je n’avais plus l’air d’un enfant angélique et songeur mais d’un colon de Cisjordanie particulièrement radi­cal. Il m’était aussi poussé des seins, mais je réserve ça à un autre magazine.

Me raser ? Je n’ai pas le temps. Je me réveille et j’ai une mini-crise cardiaque. Je passe une heure au lit à étreindre mon cœur velu d’une main non épilée. Est-ce que je dois commander un Uber pour aller à mon hôpital juif du coin, Beth Israel sur la Première Avenue, et y retrouver d’autres boules de poils au cœur brisé ? Ma crise cardiaque se transforme en une sorte d’angoisse hirsute. Le monde tourne autour de moi à la juive. Je veux retourner sur la terre de mon peuple, mais ­Brooklyn est loin, là-bas, de l’autre côté de l’East River. Je mange un biscuit fourré et j’essaie de me calmer. Cela fait 5 779 ans que tout ce bazar a commencé, que mon peuple sécrète un ­mélange de testostérone et de dihydrotestostérone (DHT pour les intimes) qui a créé un vide capillaire de la taille d’une kippa au sommet de notre être tandis que le reste de notre organisme est recouvert de cascades de poils, doux au toucher et plaisants après la douche, gras et hérissés après un falafel-frites chez Maoz ou ce que les non-juifs appellent le « sport ».

Les goys se rasent. Les WASP (2) se rasent vraiment. Ils sont obligés. C’est dans leur nature. Je ne leur en veux pas du temps ou de l’énergie qu’ils y consacrent. Ça leur va vraiment bien d’être rasés. Beaucoup d’entre nous connaissent cette phrase d’Isaac Babel : « Un juif monté sur un cheval, c’est plus un juif. » Mais rares sont ceux qui connaissent son corollaire : « Quand un WASP arrête de se raser, il commence à devenir juif. » Cela explique en partie pourquoi tant de nos personnalités anglo-saxonnes se laissent aujourd’hui pousser la barbe. Sauf qu’au final, chez eux, ça ne marche pas. Peut-être que j’ai un menton, peut-être pas. On ne le saura jamais. Mais ces gars ont bel et bien une mâchoire carrée et un menton viril et tous ces trucs que je n’ai vus qu’à la télé, ce qui ­explique probablement pourquoi j’ai regardé si religieusement chaque épisode de Mad Men. Pas seulement le jour où ça passait, mais aussi en replay sur mon ordi, comme ça, je pouvais mettre sur pause pour étudier toute ­l’architecture du bas du visage de Jon Hamm, avec son je-ne-sais-quoi de ­supériorité anglo-saxonne. De même que les yeux bruns ardents du juif ­trahissent sa peur, son ­désir et son angoisse, de même le menton du WASP nous donne accès à son âme.

Hier soir, j’ai pris un verre avec un ami qui est goy, et texan par-­dessus le marché. On était plusieurs, mais je me suis assis à côté de lui exprès afin de pouvoir examiner son rasage. Sublime, les mecs. Mon ami a un poste haut placé dans un secteur autrefois viable, l’édition, et, du coup, il doit en permanence dégager une impression de force façon Jon Hamm parce que son univers s’effondre sous ses pieds. Il a un visage carré, séduisant, et il manie bien l’autodérision – normal, il vit à New York –, mais son menton en fait plus que tout le reste. Toute la structure de sa mâchoire, d’un blanc qui n’est pas de ce monde et recouverte de… rien, exprime à merveille les émotions et le rire, mais aussi la confiance en soi. La force. Je me suis demandé si le fait de se raser de près tous les jours lui donnait ce sens des limites qui fait défaut à nombre de mes coreligionnaires préférés. Y aurait-il en moi un goy impeccablement rasé, cherchant désespérément une machette pour sortir du sous-bois ?

Je ne crois pas. Ma première petite amie, à la fac, était arménienne. Il ne pouvait pas en être autrement. J’avais besoin de quelqu’un de velu, et elle, de plus velu encore. On parlait beaucoup de nos poils. Elle venait de Caroline du Nord, alors elle en avait vraiment bavé enfant. Mon boulot, sans doute était de la guider dans notre monde, de lui montrer que ça irait, que, à Brooklyn ou Berkeley ou peu importe où on irait après Oberlin, une petite touffe aux aisselles ou même un séquoia soli­taire planté sur un innocent bout de sein ne donnerait pas des ­envies de débroussaillage à des cosaques en maraude. « Regarde Chava, je lui disais, regarde Rebekkah et Boytrum et Hizikiel. Il y a de la fierté quelque part derrière tout ça. Une continuité. On appartient à des cultures anciennes qui réservaient leurs rasoirs à des besoins plus désespérés. Hirsutes étaient nos grands-mères, et hirsutes les grands-mères de nos grands-mères. »

Bon, d’accord, j’étais incapable d’aligner autant de phrases d’affilée quand j’étais à la fac. Les trois quarts du temps j’étais complètement stone et totalement HS. Mais quand nous étions au lit, ma bien-aimée velue et moi, ­affalés sur le tapis géant que nous déployions tous les deux et qui nous apaisait, j’éprouvais un sentiment d’identité que les mecs rasés peinent à trouver chaque matin dans le paysage lunaire aride et réfléchissant de leur beau menton carré.

 

— Cet article est paru dans le magazine juif américain Tablet le 17 décembre 2018. Il a été traduit par Claire Maupas.

Notes

1. Cet acronyme désigne les White Anglo-Saxon Protestants, membres de l’élite de la côte Est des États-Unis.

LE LIVRE
LE LIVRE

Le Livre de la connaissance de Moïse Maïmonide, PUF, « Quadrige », 2013

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