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Écoute les arbres chanter

Si l’on sait tendre l’oreille, le ceibo amazonien, le peuplier de Virginie, l’olivier de Jérusalem ou même le poirier planté dans le béton new-yorkais ont mille histoires à nous raconter.


© Buck Butler

Le biologiste David Haskell dans la forêt du campus de l’université du Sud (Tennessee). Pendant un an, il est venu chaque jour observer son environnement, avec pour intention d’être simplement attentif aux choses.

Dans Le Baron perché, le chef-d’œuvre comique d’Italo Calvino publié en 1957, le héros abandonne son quotidien de hobereau du XVIIIe siècle pour vivre dans les branchages des forêts de Ligu­rie. Avec les années, ses sens s’aiguisent et le rendent de plus en plus réceptif à la vie des bois, jusqu’à percevoir « le travail du bois qui gonfle de ses cellules les cercles marquant les années au cœur des troncs […], le frisson des oiseaux endormis qui blottissent leur tête au plus doux de l’aile, l’éveil de la chenille et l’éclosion de la pie-grièche 1 ». Au cours d’un trek au cœur de la forêt tropicale du parc national Yasuní, dans l’ouest de l’Équateur, le biologiste David George Haskell entre dans un état semblable. Lorsque la pluie tombe, écrit-il dans les premières pages d’Écoute larbre et la feuille, la diver­sité ­botanique se mue en sons : « En chaque espèce, la pluie ­résonne différemment […] Les folioles épanouies de la mousse aérienne cliquettent sous l’impact des gouttes. Une bractée d’arum au spadice long comme mon bras émet un touk touk dont la basse continue s’attarde à ­mesure que la surface dissipe l’énergie du choc. Grandes comme des assiettes, les feuilles rigides d’une plante voisine ­accueillent la pluie avec un bruit sec, un crépitement d’étincelles métalliques. […] Quant à l’avocatier, il résonne d’un bruit de bois sourd, grave et net. » Après avoir grimpé, sur un échafaudage d’échelles, les 40 mètres qui le séparaient de la cime d’un ceibo géant, Haskell s’aperçoit que l’univers acoustique a ­changé : « Je franchis la surface des rapides et le grondement passe au-dessous de moi, dévoilant le crépitement des gouttes sur les feuilles charnues d’orchidées, les impacts visqueux sur des broméliacées et les claquements sourds sur les oreilles d’éléphant du philodendron. »  

Les pétillements ultra­soniques de la sève

Écoute larbre et la feuille est un recueil de bruits. Dans le nord de l’Ontario, un sapin baumier exposé au vent « siffle comme de la paille de fer occupée à polir une table – un son fort et corrosif, au ­léger mordant. » À l’inverse, les aiguilles d’un pin ponderosa des Rocheuses du Colorado sont si rigides que la moindre bourrasque produit un bruit pareil à un énorme éboulement. Quant aux sons trop ténus ou confus pour être détectés à l’oreille, seul un matériel adapté peut les percevoir. La circulation puis l’arrêt de la sève à l’intérieur du tronc d’un frêne rouge s’entend à ses claquements et pétillements ultra­soniques. Des éclats de roche craquent et se déplacent dans un petit bruit sec sous l’effet du gonflement des racines du pin en pleine croissance. Au beau milieu du béton new-yorkais, un poirier de Chine planté sur un trottoir s’adapte aux vibrations du ­métro en développant des racines plus épaisses. Un livre consacré à la bioacous­tique (l’univers sonore des orga­nis­­mes vivants) des bois n’intéresse que les spécialistes,
pourrait-on penser. Mais David Haskell ne veut rien de moins qu’explorer le tissu de relations de la nature dans l’espace et le temps, et regarder comment les humains parviennent (ou pas) à construire ensemble des réseaux du vivant plus intelligents, plus résilients et plus créatifs. « La vie n’est pas seulement en réseau, écrit-il, elle est un réseau. » Dans Un an dans la vie d’une forêt2, Haskell avait choisi un mètre carré de terre boisée sur le campus de l’université du Sud, à Sewanee, dans le Tennessee, où il enseigne. Il y était ­retourné presque chaque jour pendant un an. Fort de sa pratique ­régulière de la méditation et de sa formation de scientifique, il s’était donné pour objectif d’être simplement attentif aux choses. Avec le temps, il a commencé à voir dans cette petite parcelle de terrain un mandala de forêt, à l’image des motifs grâce ­auxquels les bouddhistes trouvent le moyen d’accéder à l’Univers.  

Acquérir une « esthétique écologique »

On retrouve dans Écoute larbre et la feuille la même profondeur scientifique, le même lyrisme et la même ampleur imaginative. Cette fois, Haskell élargit sa perspective au fil des pages à douze arbres situés en différents endroits du monde. Outre le ­ceibo, le sapin, le frêne et le poirier de Chine figurent un chou palmiste situé sur une île-barrière au large de l’État américain de Géorgie ; un noisetier vieux de plus de 10 000 ans, qui subsiste à l’état de fragments de charbon de bois sur un site archéologique en Écosse ; un peuplier de Virginie régulièrement réduit en copeaux par les ratons laveurs d’un parc de Denver ; un vénérable olivier planté à deux pas de la porte de Damas, à Jérusalem, qui plonge ses racines jusqu’aux fondations romaines ; un pin blanc du Japon qui a survécu au bombardement atomique d’Hiroshima avant d’être offert à l’Arboretum national de Washington… David Haskell invite ses lecteurs à écouter, à être présents, à réflé­chir et, ce faisant, à acquérir une « esthétique écologique » – autrement dit une « ouverture sensorielle, intel­lectuelle et physique au lieu ». Quand on lève les yeux dans une forêt, le bois devient « l’incarnation d’une conversation entre la vie végétale, les tremblements du sol et les sautes de vent ». Et les arbres ont souvent après leur mort des existences plus riches que de leur vivant. La pourriture est une « explosion de possibilités ». Elle peut même receler « un ­sublime visqueux ». Pour autant, ajoute l’auteur, l’esthétique écologique ne consiste pas à se retirer dans une ­nature imaginaire où les êtres humains n’au­raient pas leur place, mais à « faire un pas vers l’appartenance dans toutes ses dimensions ». Ce qui implique de prendre en compte des réalités comme l’importance que les technologies ont prise dans nos vies, la densité urbaine et les tensions politiques. Chaque arbre est le point de départ d’histoires qui se ramifient. Les fragments du noisetier remontent au mésolithique, époque où les habitants des îles Britanniques étaient tributaires de cette espèce pour se nourrir et se chauffer. Non loin de l’endroit où l’arbre a grandi se trouve la centrale électrique de Longannet. Jusqu’à 2016, elle brûlait du bois pétri­fié datant de temps encore plus ­anciens sous la forme de 4,5 millions de tonnes de charbon chaque année. Le principe de base – la dépendance au bois – n’a pas changé. Les granulés de bois qui ont remplacé le charbon dans les centrales britanniques s’inscrivent dans cette continuité. En Israël et dans les Territoires occupés, des pratiques ancestrales d’exploitation des oliviers ont quasiment disparu en raison de la mécanisation et du fait que les agriculteurs arabes ont été privés de leurs terres et de leurs ressources en eau. Les organisations de commerce équitable au sein desquels Juifs et Arabes coopèrent pour produire une huile de qualité constituent l’une des rares lueurs d’espoir dans un paysage politique de désolation. Dans Le Baron perché, le ­héros se console d’un amour malheureux en composant des écrits sur la nature et des ­gazettes qu’il ­imprime sur un énorme ­machin – hissé à grand-peine dans les arbres, on ne sait comment – et qu’il rassemble sous des titres comme Le Moniteur des ­bipèdes et Le Vertébré raisonnable. Avec le temps, il se montre de plus en plus préoccupé par la ­détresse de ses semblables et, se ralliant au vent révolutionnaire qui souffle de France, il ­publie une ­Déclaration des droits de l’Homme, des Femmes, des ­Enfants, des ­Animaux Domestiques et Sauvages, y compris les ­Oiseaux les Poissons les Insectes, et les Plantes, celles de Haute Futaie comme les Légumes et les Herbes. « C’était un travail magnifique, qui pouvait servir de guide à tous les gouvernements ; pourtant nul ne le prit au sérieux », dit le narrateur.  

Des forêts luxuriantes dans l’Antarctique ?

On aurait dû depuis longtemps. Un frisson d’excitation a parcouru le Royaume-Uni en 2016, lorsque le pays a réussi à produire pour la première fois depuis 1882 de l’électricité sans avoir recours au charbon. Cette même semaine, pourtant, on ­apprenait que la concentration de CO2 dans l’atmosphère avait dépassé la barre des 410 parties par millions (ppm) pour la première fois depuis des millions d’années. Des lieux d’une excep­tionnelle biodiversité, tels que le parc national Yasuní, en Équateur, restent dangereusement menacés par des groupes pétroliers avides, dont les scénarios tablent sur un changement climatique dévastateur. À très long terme, une hausse des températures pourrait être un bienfait pour les arbres. Dans des millions d’années, même l’Antarctique pourrait être recou­vert de forêts luxuriantes, comme il l’était il y a plusieurs dizaines de millions d’années. Mais, bien avant cela, et même très vite si l’évolution actuelle persiste, la plupart des grandes métropoles de la planète pourraient se retrouver sous l’eau si nous n’entendons pas ce que nous disent Haskell et ses interlocuteurs dans ce livre.   — Cet article est paru dans le quotidien britannique The Guardian le 7 juillet 2017. Il a été traduit par Delphine Veaudor.
LE LIVRE
LE LIVRE

Écoute l’arbre et la feuille de David G. Haskell, Flammarion, 2017

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