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L’intenable célibat des prêtres

Les affaires d’abus sexuels sur mineurs n’en finissent pas de secouer l’Église. Le camp ultraconservateur incrimine l’homosexualité d’une partie du clergé. Mais c’est la sexualité des prêtres en général qui est en cause. Le pape François peut-il l’entendre ?


© Paolo Cocco / AFP

Le cardinal Maradiaga (à gauche) au Vatican, en 2003, durant une audience de Jean-Paul II. Ce proche de François est accusé d’avoir couvert une affaire d’abus sexuels dans un séminaire au Honduras.

Le 25 août dernier, l’archevêque Carlo Maria Viganò rendait publique une lettre de 11 pages dans laquelle il accusait le pape François d’être au courant de certains abus sexuels commis par des prêtres ou des évêques et de les avoir dissimulés, et réclamait sa démission. C’était une décla­ration de guerre de la part de ­l’aile conservatrice de l’Église catholique. ­Ancien nonce apostolique aux États-Unis, ­Viganò est un membre éminent de la curie romaine et l’un des plus rompus aux intrigues de pouvoir au sein du Vatican. En 2012, il a été au centre du scandale Vatileaks : parmi les documents confidentiels transmis à la presse par le majordome du pape ­Benoît XVI figuraient des lettres de Viganò dénonçant la corruption qui ­sévit au cœur du Vatican. Cette affaire a contribué à la stupéfiante renonciation de Benoît XVI l’année suivante. Furieux à présent que François ne l’ait pas fait cardinal et s’alarmant de la tendance libérale qu’il croit déceler en lui, Viganò semble résolu à éliminer le pape. Avec les dernières accusations de ­Viganò, ainsi que la publication quelques jours plus tôt d’un rapport d’un grand jury de Pennsylvanie détaillant les agressions sexuelles commises ces dernières décennies par des prêtres sur des centaines d’enfants et d’adolescents – plus les nouvelles accusations d’abus visant l’ancien archevêque de Washington, le cardinal Theodore McCarrick –, le pontificat de François est désormais en proie à une crise profonde qui pourrait s’avérer fatale. Après avoir gardé le silence pendant deux semaines, François a annoncé la convocation d’un sommet des évêques en février pour aborder la question de la protection des mineurs. Le cas du cardinal McCarrick, que ­Viganò évoque longuement dans sa lettre, est révélateur de l’incapacité de l’Église à prendre des mesures contre les abus sexuels mais dénote aussi le caractère tendancieux de la lettre elle-même. Dans les années 1980 ont commencé à circuler des rumeurs selon lesquelles McCarrick invitait de jeunes séminaristes dans sa rési­dence de bord de mer et leur demandait de partager son lit. Les accusations très nettes transmises au Saint-Siège n’ont pas empêché le pape Jean-Paul II de nommer McCarrick archevêque de Washington en 2000 et de le faire cardinal l’année suivante. Viganò suppose que le pape était alors trop malade pour être au courant des accusations – en occultant le fait que la nomination a eu lieu cinq ans avant sa mort. Viganò félicite aussi Benoît XVI d’avoir fini par prendre des sanctions contre McCarrick en le condamnant à une vie de prière et de pénitence. Puis il accuse aussitôt François de ne pas avoir tenu compte de cette sanction et d’avoir fait de McCarrick son conseiller pour des nominations importantes. Pour autant, rien n’indique que Benoît ait effectivement sanctionné ­McCarrick, puisque l’ancien archevêque continuait de se montrer lors des grands événements et de célébrer la messe ; il a même été photographié en compagnie de Viganò lors d’une cérémonie liturgique. Le récit biaisé que fait Viganò de la façon dont l’Église a traité les accusations contre McCarrick vise à absoudre les prédécesseurs du pape François, dont il partage les idées conservatrices. Viganò rejette la faute sur François, qui, de fait, a mal géré une situation dont il n’était pas responsable. Il a peut-être choisi de fermer les yeux sur ces accusations parce que, bien qu’épouvantables, elles remontaient à trente ans et concernaient des séminaristes adultes et non mineurs. En juin, toutefois, une commission de l’Église a jugé crédibles les accusations d’abus sur un enfant de chœur de 16 ans au début des années 1970 et suspendu McCarrick de tout ministère public. Un mois plus tard, le pape François lui ordonnait de rester dans une maison pour mener une vie de prière et de repentance et le poussait à démissionner du Collège cardinalice. Le 7 octobre, le cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques du Vatican, publiait une lettre ouverte dans laquelle il prenait la défense de François et réprimandait publiquement Viganò : « François n’a rien eu à voir avec les promotions de ­McCarrick à New York, Metuchen, Newark ou ­Washington. Il l’a destitué de sa dignité de cardinal dès qu’est apparue une accusation crédible d’abus de mineur. […] En réponse à ton attaque injuste et injustifiée dans les faits, cher Viganò, je conclus donc que ­l’accusation est un montage politique privé de fondement réel incriminant le pape, et qu’elle blesse profondément la communion de l’Église. » Le pape Jean-Paul II, qui a fermé les yeux sur le problème des abus sexuels au sein de l’Église pendant plus de vingt ans, porte clairement la plus lourde responsabilité. Entre le milieu des années 1980 et 2004, les diocèses américains ont versé 2,6 milliards de dollars de dédommagement aux victimes afin d’acheter leur silence et d’éviter des poursuites en justice aux États-Unis. D’autres affaires en ­Irlande, en Australie, au Royaume-Uni, au Canada et au Mexique ont suivi le même schéma décourageant : les victimes se sont heurtées au mur du silence ou ont fait l’objet de pressions, tandis que les prêtres incriminés étaient mutés dans de nouvelles paroisses, où ils ont souvent récidivé. « Jean-Paul II connaissait la chanson : il couvrait les prêtres coupables et couvrait les évêques qui les couvraient pour protéger l’institution du scandale », me dit, au cours d’un entretien téléphonique, le père Thomas Doyle, un spécialiste du droit canon que le nonce apostolique aux États-Unis avait chargé d’enquêter sur les abus de prêtres dans les années 1980 – au moment où les premiers procès avaient été intentés –, alors qu’il travaillait à l’ambassade du Vatican à Washington.   Benoît s’est attaqué au problème de façon un peu plus énergique ; il faut dire que son pontificat a com­mencé après un flot de révélations dans la presse, ­notamment l’enquête parue en 2002 dans The Boston Globe sur les agissements de prêtres de l’archidiocèse de Boston. L’Église catholique américaine s’est retrouvée confrontée à une désertion en masse des fidèles et à une chute des dons, ce qui a contraint le pape à agir. L’élection de François suscita de grands espoirs de réforme. Mais ceux qui s’attendaient à ce qu’il rompe nettement avec ce passé de demi-mesures et de demi-vérités ont été déçus. Il a par exemple hésité à rencontrer des victimes d’abus sexuels lors de son voyage au Chili en janvier 2018, puis les a offensées en qualifiant de calomnies leurs accusations contre l’évêque Juan Barros, qui aurait couvert les agressions sexuelles à répétition commises par le prêtre Fernando Karadima. ­Début ­octobre, François a néanmoins révoqué deux évêques chiliens émérites accusés d’abus sur mineurs ; mais, quand il a accepté la démission du cardinal ­Donald Wuerl (que le rapport du grand jury de Pennsylvanie accusait d’avoir ­négligé à plusieurs reprises les accusations d’abus sexuels quand il était évêque de Pittsburgh), il a tout de même célébré la « noblesse d’âme » du cardinal démissionnaire. Un pas en avant, un pas en arrière – telle semble être la démarche du souverain pontife. Viganò écrit à juste titre que l’un des plus proches conseillers du pape, le cardinal ­Óscar Rodríguez Maradiaga, a couvert une affaire très grave qui s’est produite presque sous son nez au Honduras. Un des adjoints de Maradiaga, l’évêque auxiliaire de Tegucigalpa Juan José ­Pineda, a été accusé d’abus sexuels sur des étudiants d’un séminaire dont il avait la responsabilité partielle. En juin dernier, 48 des 180 séminaristes ont signé une lettre pour dénoncer ce qui se passait au sein de l’établissement. « Nous connaissons et subissons une période de tensions dans notre maison en raison d’actes d’une grave immoralité, notamment des pratiques homosexuelles à l’intérieur du séminaire qui ont été taboues jusqu’à présent », écrivent les séminaristes. Mara­diaga a d’abord accusé les auteurs de la lettre de colporter des ragots, mais, un
mois plus tard, Pineda était contraint à la démission. « Je plains François parce qu’il ne sait pas en qui il peut avoir confiance », me dit le père Doyle. Presque toute la hiérarchie de l’Église catholique est coupable à un degré ou à un autre d’avoir couvert des agressions sexuelles, d’avoir détourné le regard ou de s’être opposée à ce que la lumière soit faite. Le rapport John Jay de 2004 sur les abus sexuels commis par des prêtres sur des mineurs, commandé par la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, indique que le nombre de cas a augmenté dans les années 1950 et 1960, culminé dans les années 1970 avec un pic en 1980, puis diminué progressivement depuis. François a sans doute misé sur le fait que le problème disparaîtrait de lui-même et redouté qu’un grand ménage le prive d’alliés au sein de la curie. Les ­médias ont essentiellement traité ces ­affaires à la manière du Watergate : que savait le pape, quand a-t-il eu connaissance des faits, et ainsi de suite. Mais ils ont fait l’impasse sur une question autrement plus importante que personne dans l’Église ne souhaite aborder : la sexualité des prêtres et le fiasco qu’est le célibat sacerdotal.   Viganò impute la crise morale à la montée en puissance d’un « courant homosexuel » au sein de l’Église. Les prêtres homosexuels y constituent effectivement une minorité non négligeable. « La prêtrise est ou est en passe de devenir une profession homosexuelle », assurait en 2000 le père Donald Cozzens, un prêtre qui a longtemps été recteur d’un séminaire dans l’Ohio, dans son livre sur l’évolution du clergé (1). Il n’existe pas sur la sexualité du clergé catholique d’enquête de grande ampleur fondée sur des ­méthodes scientifiques. Plusieurs personnes – notamment un prêtre en Afrique du Sud et un journaliste en ­Espagne – ont réalisé des études partielles, et le psychothérapeute et ­ancien prêtre américain Richard Sipe, décédé à l’été 2018, a inter­viewé 1 500 prêtres pour une étude ethnographique. Les estimations varient fortement d’une étude à l’autre, mais toutes font apparaître une proportion élevée de prêtres sexuellement actifs et de prêtres homosexuels. « Les observateurs bien informés, dont les membres de la hiérarchie catholique, estiment que 40 à 50 % des prêtres sont homosexuels et que la moitié d’entre eux sont sexuellement actifs », écrivait ­Thomas Doyle en 2004. Sipe, quant à lui, concluait que 50 % des prêtres américains étaient sexuellement actifs et 20 à 30 % homosexuels, mais que ces derniers respectaient le célibat dans les mêmes proportions que les hétérosexuels. Dans sa lettre, Viganò reprend les conclusions du rapport John Jay de 2004 selon lesquelles 81 % des abus sexuels de prêtres sont commis sur des garçons. Mais il en omet une autre : les prêtres qui se ­déclarent homosexuels ne commettent en général pas d’abus sur des mineurs et ont plutôt tendance à rechercher des partenaires adultes. Souvent, les prêtres qui agressent des garçons ne sont pas au clair avec leur sexualité ; ils ont une opinion négative de l’homosexualité tout en étant tourmentés par des pulsions homo­érotiques. Viganò cite à quatre reprises le document de Richard Sipe en l’approuvant. Mais il omet de mentionner l’idée plus générale que le psychothérapeute avait exprimée sur son site en 2005 : « Le célibat est le problème numéro un pour les évêques et les prêtres. » « L’importance que le Vatican donne à l’homosexualité est un écran de fumée destiné à se prémunir du danger omniprésent et plus grave que représenterait l’étalage du comportement sexuel du clergé en général. Les prêtres et évêques homosexuels observent (ou non) le célibat dans les mêmes proportions que les prêtres et évêques hétérosexuels ». Si seul un petit pourcentage de prêtres commet des abus sur des mineurs, garçons ou filles, ils sont en revanche nombreux à avoir une vie sexuelle ­cachée (hétéro- ou homosexuelle), ce qui fait qu’ils ne sont pas les mieux placés pour sanctionner ceux qui molestent de jeunes victimes. Ainsi, le très apprécié Mgr Rembert Weakland, qui a été archevêque de Milwaukee de 1977 à 2002, dénigrait les victimes qui incriminaient des prêtres et mutait ensuite discrètement ces derniers dans d’autres paroisses où ils continuaient de sévir. On a appris en 2002 que l’archidiocèse de Milwaukee avait acheté 450 000 dollars le silence d’un homme adulte avec lequel Weakland avait entretenu une longue relation secrète, ce qui explique sans doute son peu d’empressement à agir contre les prêtres qui abusaient de mineurs. Ce pourrait être le cas de nombre de prélats hétérosexuels et homo­sexuels sexuellement actifs. Viganò impute la crise que traverse l’Église exclusivement au fait qu’elle a renoncé à son enseignement moral clair et strict et qu’elle fait preuve de laxisme, notamment à l’égard de l’homosexualité. Mais il refuse d’envisager que l’enseignement traditionnel de l’Église sur la sexualité (sujet sur lequel les derniers papes n’ont cessé de mettre l’accent) ait pu contribuer à la crise actuelle. L’Église moderne s’est enfermée dans une situation fâcheuse. Jusqu’à il y a une cinquantaine d’années, elle pouvait s’en tenir à une attitude d’hypocrisie prudente, en se résignant au fait que beaucoup de prêtres avaient une vie sexuelle mais en faisant comme si de rien n’était. Les curés et les moines lubriques de Chaucer ou Boccace n’étaient pas que des figures littéraires, ils étaient le reflet d’une réalité : beaucoup de curés ne parviennent pas à respecter le célibat. Ils avaient souvent une bonne qui les soulageait de leur solitude et leur tenait lieu de compagne. Ils avaient aussi des liaisons avec des parois­siennes et engendraient des enfants illé­gitimes. La puissance et le prestige de l’Église reléguaient ce genre d’histoires au niveau des ragots locaux, sans atteindre celui de scandale international. Quand, en 1962, le pape Jean XXIII convoque le concile Vatican II, des évêques du monde entier nourrissent l’espoir que l’Église finisse par modifier sa doctrine et autorise les prêtres à se marier. Mais Jean XXIII décède avant la fin des travaux conciliaires, qui se poursuivent sous l’égide de son successeur, Paul VI (l’un des papes dont on a le plus insinué qu’il était homosexuel). Paul VI jugeait, semble-t-il, que les profondes réformes de Vatican II risquaient d’aller trop loin, si bien qu’il rejeta les appels en faveur du mariage des prêtres et promulgua sa célèbre encyclique Humanae vitae, qui condamnait la contraception, passant outre l’avis d’une commission qu’il avait mise sur pied et qui avait conclu que le planning familial et la contraception n’étaient pas contraires à la doctrine ­catholique.   En s’opposant au mariage des prêtres et à la contraception, l’Église s’est placée du côté conservateur de la révolution sexuelle, faisant du respect de normes sexuelles strictes le critère absolu pour être un bon catholique, à une époque où les mœurs évoluaient rapidement dans le sens opposé. N’étaient permis que les rapports sexuels entre un homme et une femme à des fins de procréation et au sein de l’institution sacrée du mariage. Qu’un homme et une femme aient des relations uniquement pour le plaisir était jugé égoïste et immoral. À en croire Richard Sipe, quelque 125 000 hommes quittèrent le sacerdoce après que Paul VI eut ­écarté la possibilité du mariage des prêtres. Beaucoup, dont Sipe lui-même, étaient des hétéros qui souhaitaient se marier. Les vocations se sont effondrées. Inversement, la proportion des prêtres homosexuels a augmenté. Il était en ­effet beaucoup plus facile de dissimuler sa vie sexuelle au sein d’une collectivité entièrement masculine possédant une forte culture du secret et ayant horreur du scandale. Nombre de jeunes catho­liques fervents sont aussi devenus prêtres afin d’échapper à leurs pulsions inavouables, dans l’espoir que le vœu de célibat les aiderait à refouler leurs penchants homo­sexuels. Mais c’était souvent pour se retrouver dans des séminaires où ­régnait une forte activité sexuelle. Le père Doyle estime qu’environ 10 % des séminaristes catholiques se sont fait agresser sexuellement (c’est-à-dire qu’ils ont subi des gestes à caractère sexuel sans leur consentement) par des prêtres, des ­administrateurs ou d’autres séminaristes. Le problème ne date pas d’hier : les ­milieux où règne l’homosocialité – prisons, écoles non mixtes, armée, marine, couvents et monastères – ont toujours été des lieux d’activité homosexuelle. « L’être humain est un animal aimant », comme le résume Sipe.   L’Église catholique moderne n’a pas saisi ce que ses fondateurs avaient parfaitement compris : « Il vaut mieux se ­marier que de brûler », écrivait saint Paul en ­réponse à cette question de ses disciples : « Est-il bon pour l’homme de ne point toucher de femme ? » « À ceux qui ne sont pas mariés et aux veuves, je leur dis qu’il leur est bon de rester comme moi. Mais s’ils ne peuvent pas se maîtriser, qu’ils se marient. » (2) Le célibat sacerdotal n’a été clairement imposé qu’à partir du XIIe siècle, après quoi de nombreux prêtres ont pris femme dans la plus grande discrétion ou ont vécu en concubinage. Cette volonté d’imposer à tout prix une abstinence impossible à mettre en œuvre et contraire à la nature humaine (selon une étude, 95 % des prêtres ­déclarent se masturber) a créé au sein de l’Église ­moderne un climat extrêmement malsain, qui a beaucoup contribué à la crise des abus sexuels. Une étude psychologique réalisée en 1971 par l’université Loyola de Chicago pour le compte de la ­Conférence des évêques catholiques des États-Unis concluait que les prêtres américains étaient pour la plupart psychologiquement immatures et avaient une personnalité insuffisamment ou mal formée. Il en ressortait ­également qu’une grande ­majorité d’entre eux – y compris ceux qui avaient été ordon­nés dans les années 1940, bien avant la révolution sexuelle – déclaraient avoir une vie sexuelle. Richard Sipe, qui a passé des décennies à suivre des prêtres en psychothérapie, en a aussi conclu que l’absence d’éducation sexuelle et le célibat contribuaient à l’immaturité des prêtres, qui se sentent souvent plus à l’aise en compagnie d’adolescents que d’adultes. Tout cela, ajouté à l’homosocialité qui règne dans leur ­milieu et à la culture du secret de l’Église, a fait des séminaires un terrain propice aux abus sexuels. Pour sortir de ce dilemme, François a plusieurs possibilités : autoriser les prêtres à se marier, déclarer que l’homosexualité n’est pas un péché ou même entreprendre de féminiser l’Église et remédier à la chute du nombre de religieuses (qui a baissé de 30 % depuis les années 1960 alors que le nombre de catholiques dans le monde a doublé) en autorisant l’ordination des femmes. Mais chacune de ces mesures déclencherait une levée de boucliers dans le camp conservateur, qui a déjà de fortes préventions à l’égard du pape actuel, quand ce n’est pas de l’aversion pure et simple. Jean-Paul II s’est débrouillé pour lier les mains de ses successeurs en décrétant que le ­refus de l’ordination des femmes relevait de l’infaillibilité pontificale, et François a ­reconnu que le débat sur cette question était « clos ». Même sa petite tentative pour faciliter l’accès des catholiques divor­cés et remariés à la communion a créé un tel tollé qu’il lui a fallu aban­donner le sujet.   La sociologie des fidèles permet de mieux comprendre les problèmes de l’Église. L’un des textes les plus ­célèbres dans ce domaine est un article de l’économiste Laurence Iannaccone, qui s’appuie sur la théorie du choix rationnel pour montrer que les religions les plus prisées sont celles qui exigent le plus de leurs fidèles (3). L’Église mormone exige ainsi de ses adeptes qu’ils lui versent 10 % de leurs revenus et lui consacrent une bonne partie de leur temps, qu’ils s’abstiennent de fumer et de boire de l’alcool et aient un mode de vie austère. Ces lourdes contraintes créent un fort sentiment de solidarité. Grâce à cet investissement en temps et en argent, l’Église mormone est en mesure de mener des projets ambitieux et de subvenir aux besoins des nécessiteux. Et le mode de vie particulier de ses membres les soude et les différencie du reste du monde. S’il en coûte d’adhérer à une religion stricte, il en coûte encore plus d’en sortir (ostracisme et perte de socialisation). Depuis la Révolution française et la diffusion de la démocratie libérale au xixe siècle, l’Église catholique est partagée entre le besoin de s’adapter à un monde changeant et la volonté de s’y opposer à tout prix. Le pape Pie IX – qui incita le concile Vatican I à adopter en 1870 la doctrine de l’infaillibilité pontificale – publia en 1864 un Syllabus dans lequel il condamnait la modernité, la liberté de la presse et la séparation de l’Église et de l’État. Il dénonçait surtout en conclusion l’erreur selon laquelle « le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ». Depuis lors, l’Église a la tâche délicate de perpétuer cette attitude intran­sigeante tout en s’adaptant un tant soit peu à son époque. Jean XXIII, élu pape en 1958, ressentait profondément le besoin de ce qu’il appelait un aggiornamento, c’est-à-dire précisément cette forme de mise en phase de l’Église avec un monde en mutation que Pie IX avait frappée d’anathème. À la suite de Vatican II, l’Église rendit facultatifs un certain nombre de signes extérieurs de catholicisme – la messe en latin, l’habit des religieuses, l’interdiction de la consommation de viande le vendredi –, mais le pape Jean mourut avant que le concile ait pu aborder les aspects les plus controversés de la doctrine. Avec Vatican II, estime Iannaccone dans son article, « l’Église catholique a réussi l’exploit de cumuler le pire des deux mondes : elle a abandonné sa spécificité tant appréciée en matière de liturgie, de théologie et de mode de vie, tout en continuant à imposer les exigences que les fidèles et le clergé sont le moins disposés à accepter ». L’aile conservatrice de l’Église n’a pas tort de redouter que l’abandon des enseignements spécifiques au catholicisme nuise à son attrait et à son autorité. Les grandes Églises protestantes modérées ne cessent de perdre des fidèles depuis des décennies. Cela étant, certaines formes de rigueur peuvent s’avérer coûteuses. L’interdiction du mariage des prêtres et de l’ordination des femmes contribue de toute évidence au déclin des vocations sacerdotales et à celui, encore plus spectaculaire, du nombre de religieuses. Les réformes radicales tout comme l’absence de réformes comportent des risques considérables, si bien que le chemin est étroit pour François. Il subit une pression énorme de la part des victimes qui exigent que l’Église procède à une ­enquête exhaustive sur la responsabilité des monsignors, évêques et cardinaux ayant eu connaissance d’abus sexuels de prêtres et n’ayant rien fait – mais il est peu probable qu’il y cède. À ce compte-là, bon nombre de dignitaires devraient être mis à la retraite, et l’Église se retrouverait paralysée pour les ­années à venir. Mais son refus d’agir pourrait tout autant la paralyser. Pour ce qui est des défis plus vastes que doit relever l’Église, le mieux pour le pape François serait de procéder à des changements dans le cadre des ­limites étroites qui sont les siennes, tels ­qu’accroître la participation des laïcs aux débats de l’Église et ouvrir le diaconat aux femmes. Mais n’est-ce pas trop peu, trop tard ?   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 22 novembre 2018. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.
LE LIVRE
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The Nature and Scope of the Problem of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests and Deacons in the United States, 1950-2002, Conférence des évêques catholiques des États-Unis, 2004, . Cette étude, connue sous le nom de « rapport John Jay », a été réalisée par une équipe de professeurs de la faculté John Jay de droit pénal de l’Université de la ville de New York (Cuny), pour le compte de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis. Le second volet de ce rapport, The Causes and Context of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests in the United States, 1950-2010, a été publié en 2011.

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