L’intenable célibat des prêtres
par Alexander Stille

L’intenable célibat des prêtres

Les affaires d’abus sexuels sur mineurs n’en finissent pas de secouer l’Église. Le camp ultraconservateur incrimine l’homosexualité d’une partie du clergé. Mais c’est la sexualité des prêtres en général qui est en cause. Le pape François peut-il l’entendre ?

Publié dans le magazine Books, mars 2019. Par Alexander Stille

© Paolo Cocco / AFP

Le cardinal Maradiaga (à gauche) au Vatican, en 2003, durant une audience de Jean-Paul II. Ce proche de François est accusé d’avoir couvert une affaire d’abus sexuels dans un séminaire au Honduras.

Le 25 août dernier, l’archevêque Carlo Maria Viganò rendait publique une lettre de 11 pages dans laquelle il accusait le pape François d’être au courant de certains abus sexuels commis par des prêtres ou des évêques et de les avoir dissimulés, et réclamait sa démission. C’était une décla­ration de guerre de la part de ­l’aile conservatrice de l’Église catholique. ­Ancien nonce apostolique aux États-Unis, ­Viganò est un membre éminent de la curie romaine et l’un des plus rompus aux intrigues de pouvoir au sein du Vatican. En 2012, il a été au centre du scandale Vatileaks : parmi les documents confidentiels transmis à la presse par le majordome du pape ­Benoît XVI figuraient des lettres de Viganò dénonçant la corruption qui ­sévit au cœur du Vatican. Cette affaire a contribué à la stupéfiante renonciation de Benoît XVI l’année suivante. Furieux à présent que François ne l’ait pas fait cardinal et s’alarmant de la tendance libérale qu’il croit déceler en lui, Viganò semble résolu à éliminer le pape. Avec les dernières accusations de ­Viganò, ainsi que la publication quelques jours plus tôt d’un rapport d’un grand jury de Pennsylvanie détaillant les agressions sexuelles commises ces dernières décennies par des prêtres sur des centaines d’enfants et d’adolescents – plus les nouvelles accusations d’abus visant l’ancien archevêque de Washington, le cardinal Theodore McCarrick –, le pontificat de François est désormais en proie à une crise profonde qui pourrait s’avérer fatale. Après avoir gardé le silence pendant deux semaines, François a annoncé la convocation d’un sommet des évêques en février pour aborder la question de la protection des mineurs. Le cas du cardinal McCarrick, que ­Viganò évoque longuement dans sa lettre, est révélateur de l’incapacité de l’Église à prendre des mesures contre les abus sexuels mais dénote aussi le caractère tendancieux de la lettre elle-même. Dans les années 1980 ont commencé à circuler des rumeurs selon lesquelles McCarrick invitait de jeunes séminaristes dans sa rési­dence de bord de mer et leur demandait de partager son lit. Les accusations très nettes transmises au Saint-Siège n’ont pas empêché le pape Jean-Paul II de nommer McCarrick archevêque de Washington en 2000 et de le faire cardinal l’année suivante. Viganò suppose que le pape était alors trop malade pour être au courant des accusations – en occultant le fait que la nomination a eu lieu cinq ans avant sa mort. Viganò félicite aussi Benoît XVI d’avoir fini par prendre des sanctions contre McCarrick en le condamnant à une vie de prière et de pénitence. Puis il accuse aussitôt François de ne pas avoir tenu compte de cette sanction et d’avoir fait de McCarrick son conseiller pour des nominations importantes. Pour autant, rien n’indique que Benoît ait effectivement sanctionné ­McCarrick, puisque l’ancien archevêque continuait de se montrer lors des grands événements et de célébrer la messe ; il a même été photographié en compagnie de Viganò lors d’une cérémonie liturgique. Le récit biaisé que fait Viganò de la façon dont l’Église a traité les accusations contre McCarrick vise à absoudre les prédécesseurs du pape François, dont il partage les idées conservatrices. Viganò rejette la faute sur François, qui, de fait, a mal géré une situation dont il n’était pas responsable. Il a peut-être choisi de fermer les yeux sur ces accusations parce que, bien qu’épouvantables, elles remontaient à trente ans et concernaient des séminaristes adultes et non mineurs. En juin, toutefois, une commission de l’Église a jugé crédibles les accusations d’abus sur un enfant de chœur de 16 ans au début des années 1970 et suspendu McCarrick de tout ministère public. Un mois plus tard, le pape François lui ordonnait de rester dans une maison pour mener une vie de prière et de repentance et le poussait à démissionner du Collège cardinalice. Le 7 octobre, le cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques du Vatican, publiait une lettre ouverte dans laquelle il prenait la défense de François et réprimandait publiquement Viganò : « François n’a rien eu à voir avec les promotions de ­McCarrick à New York, Metuchen, Newark ou ­Washington. Il l’a destitué de sa dignité de cardinal dès qu’est apparue une accusation crédible d’abus de mineur. […] En réponse à ton attaque injuste et injustifiée dans les faits, cher Viganò, je conclus donc que ­l’accusation est un montage politique privé de fondement réel incriminant le pape, et qu’elle blesse profondément la communion de l’Église. » Le pape Jean-Paul II, qui a fermé les yeux sur le problème des abus sexuels au sein de l’Église pendant plus de vingt ans, porte clairement la plus lourde responsabilité. Entre le milieu des années 1980 et 2004, les diocèses américains ont versé 2,6 milliards de dollars de dédommagement aux victimes afin d’acheter leur silence et d’éviter des poursuites en justice aux États-Unis. D’autres affaires en ­Irlande, en Australie, au Royaume-Uni, au Canada et au Mexique ont suivi le même schéma décourageant : les victimes se sont heurtées au mur du silence ou ont fait l’objet de pressions, tandis que les prêtres incriminés étaient mutés dans de nouvelles paroisses, où ils ont souvent récidivé. « Jean-Paul II connaissait la chanson : il couvrait les prêtres coupables et couvrait les évêques qui les couvraient pour protéger l’institution du scandale », me dit, au cours d’un entretien téléphonique, le père Thomas Doyle, un spécialiste du droit canon que le nonce apostolique aux États-Unis avait chargé d’enquêter sur les abus de prêtres dans les années 1980 – au moment où les premiers procès avaient été intentés –, alors qu’il travaillait à l’ambassade du Vatican à Washington.   Benoît s’est attaqué au problème de façon un peu plus énergique ; il faut dire que son pontificat a com­mencé après un flot de révélations dans la presse, ­notamment l’enquête parue en 2002 dans The Boston Globe sur les agissements de prêtres de l’archidiocèse de Boston. L’Église catholique américaine s’est retrouvée confrontée à une désertion en masse des fidèles et à une chute des dons, ce qui a contraint le pape à agir. L’élection de François suscita de grands espoirs de réforme. Mais ceux qui s’attendaient à ce qu’il rompe nettement avec ce passé de demi-mesures et de demi-vérités ont été déçus. Il a par exemple hésité à rencontrer des victimes d’abus sexuels lors de son voyage au Chili en janvier 2018, puis les a offensées en qualifiant de calomnies leurs accusations contre l’évêque Juan Barros, qui aurait couvert les agressions sexuelles à répétition commises par le prêtre Fernando Karadima. ­Début ­octobre, François a néanmoins révoqué deux évêques chiliens émérites accusés d’abus sur mineurs ; mais, quand il a accepté la démission du cardinal ­Donald Wuerl (que le rapport du grand jury de Pennsylvanie accusait d’avoir ­négligé à plusieurs reprises les accusations d’abus sexuels quand il était évêque de Pittsburgh), il a tout de même célébré la « noblesse d’âme » du cardinal démissionnaire. Un pas en avant, un pas en arrière – telle semble être la démarche du souverain pontife. Viganò écrit à juste titre que l’un des plus proches conseillers du pape, le cardinal ­Óscar Rodríguez Maradiaga, a couvert une affaire très grave qui s’est produite presque sous son nez au Honduras. Un des adjoints de Maradiaga, l’évêque auxiliaire de Tegucigalpa Juan José ­Pineda, a été accusé d’abus sexuels sur des étudiants d’un séminaire dont il avait la responsabilité partielle. En juin dernier, 48 des 180 séminaristes ont signé une lettre pour dénoncer ce qui se passait au sein de l’établissement. « Nous connaissons et subissons une période de tensions dans notre maison en raison d’actes d’une grave immoralité, notamment des pratiques homosexuelles à l’intérieur du séminaire qui ont été taboues jusqu’à présent », écrivent les séminaristes. Mara­diaga a d’abord accusé les auteurs de la lettre de colporter des ragots, mais, un mois plus tard, Pineda était contraint à la démission. « Je plains François parce qu’il ne sait pas en qui il peut avoir confiance », me dit le père Doyle. Presque toute la hiérarchie de l’Église catholique est coupable à un degré ou à un autre d’avoir couvert des agressions sexuelles, d’avoir détourné le regard ou de s’être opposée à ce que la lumière soit faite. Le rapport John Jay de 2004 sur les abus sexuels commis par des prêtres sur des mineurs, commandé par la Conférence des évêques catholiques des États-Unis, indique que le nombre de cas a augmenté dans les années 1950 et 1960, culminé dans les années 1970 avec un pic en 1980, puis diminué progressivement depuis. François a sans doute misé sur le fait que le problème disparaîtrait de lui-même et redouté qu’un grand ménage le prive d’alliés au sein de la curie. Les ­médias ont essentiellement traité ces ­affaires à la manière du Watergate : que savait le pape, quand a-t-il eu connaissance des faits, et ainsi de suite. Mais ils ont fait l’impasse sur une question autrement plus importante que personne dans l’Église ne souhaite aborder : la sexualité des prêtres et le…
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