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Christine Ferrand : « La messe n’est pas dite »

L’impact d’Amazon est énorme mais ni la librairie traditionnelle ni le livre papier ne sont condamnés à disparaître. L’une et l’autre restent essentiels à la promotion des œuvres. À condition de savoir innover.

Notre ministre de la Culture a récemment dénoncé le « comportement destructeur » d’Amazon « pour les librairies ». Que vous inspire ce propos ?

L’impact d’Amazon sur le réseau des libraires est énorme. Quand les gens savent précisément quel livre ils veulent, plutôt que de risquer de ne pas le trouver en magasin et devoir attendre huit jours, beaucoup optent pour le service rapide rendu par Amazon. Pour le libraire, même de taille moyenne, entretenir un fonds efficace est devenu un vrai casse-tête. Mais la messe n’est pas dite. Avant l’épouvantail d’Amazon, on agitait celui de la Fnac et autres grandes surfaces culturelles, aujourd’hui en difficulté. Pour les petites librairies indépendantes, la surface du magasin est une donnée essentielle : en dessous de 100 m2, elles peuvent difficilement s’en sortir. Les maisons de la presse, qui subissent de surcroît la crise de la presse, sont elles aussi fragilisées. Mais on assiste depuis quelque temps, en France comme ailleurs, à une prise de conscience profonde de l’intérêt de la librairie indépendante.

Que pensez-vous de la vogue du « buy local » ?

C’est tout à fait sérieux et c’est une très bonne nouvelle, tant pour les libraires que pour les éditeurs. Ceux-ci ont en effet pu vérifier que les professionnels ont un pouvoir de prescription que le Net ne remplace pas. Les libraires ont su exploiter le mouvement, notamment en se regroupant pour créer des sites intelligents qui permettent à l’acheteur de retenir ou commander en ligne un livre qu’il ira chercher dans son magasin. Paris Librairies (parislibrairies.fr) en est un bon exemple, comme le site de l’association des libraires de l’Est parisien (librest.com) ou celui que l’association des libraires de Nice vient de créer… De nombreuses initiatives tendent aussi à transformer la librairie en un lieu d’animation culturelle et de convivialité. L’avenir est à ceux qui se décarcassent pour aller au-devant du public, en organisant des rencontres, un coin café, un espace pour les enfants, un restaurant… voire en vendant de surcroît d’autres choses que des livres.

On a l’impression que les petites librairies disparaissent de plus en plus du paysage. Qu’en est-il vraiment ?

En réalité, beaucoup se créent aussi. Dans Livres Hebdo, entre 2007 et 2012, nous avons vu naître 160 librairies indépendantes. Et nous avons fait récemment une enquête pour voir ce qu’elles étaient devenues. Le taux de mortalité est relativement faible, proche de 20 % en six ans, ce qui est plutôt correct par rapport au taux de mortalité moyen des entreprises qui se créent [environ 50 %]. Mais on ne peut que constater une situation de plus en plus difficile. Avec un taux de rentabilité

moyen tombé à 0,3 %, la librairie est devenue très fragile. La crise économique risque d’être fatale à toutes celles qui n’ont pas les moyens de faire le gros dos en attendant des temps meilleurs. Par ailleurs, bon nombre de librairies créées au début des années 1980 sont confrontées à des problèmes de succession complexes, qui compromettent l’avenir.

La France est apparemment le seul pays où l’État apporte une aide directe aux libraires. Que pensez-vous de cette originalité ?

L’État s’est préoccupé des librairies au début des années 1980, au moment du développement de la Fnac et de la montée en puissance de la grande distribution. Cela a donné la loi Lang sur le prix unique du livre qui demeure l’un des dispositifs les plus importants du secteur aujourd’hui. Mais on observe depuis quelques années une nouvelle prise de conscience des pouvoirs publics, sous l’impulsion des professionnels et de manifestations comme les premières Rencontres de la librairie organisées à Lyon par le Syndicat de la librairie française (SLF). Cette sollicitude de l’État pour le commerce de livres est une bonne chose. Cela témoigne d’une prise en compte de l’enjeu culturel qu’il représente. Mais c’est à double tranchant. Il ne faudrait pas que la librairie soit assimilée à une sorte de musée, à un élément du patrimoine qu’il s’agirait de protéger.

« L’éditeur du futur fait de l’édition numérique, de l’impression à la demande et des petits tirages », déclarait récemment Jane Friedman, ancienne patronne de HarperCollins reconvertie dans l’édition numérique. Quel est votre sentiment ?

L’impression à la demande est clairement en train de changer la donne, tant du point de vue des coûts que du travail éditorial. Mais c’est surtout vrai pour les livres universitaires, les ouvrages réputés « difficiles ». C’est donc une évolution très positive. Il y a aussi des secteurs entiers qui passent au numérique, comme le juridique, les annuaires, les dictionnaires. On voit se dessiner une évolution à deux vitesses : une partie du marché sera dominée par le numérique, mais, dans l’autre, le papier est appelé à résister, ne serait-ce que pour assurer la promotion des titres en librairie.

La lecture numérique vous paraît-elle de nature à attirer de nouveaux lecteurs ?

Les données disponibles montrent que ce sont les grands lecteurs d’un certain âge qui se sont approprié les liseuses (du genre Kindle). Ce n’est pas un produit d’appel pour les jeunes. C’est un peu moins vrai pour la tablette (du genre iPad), mais celle-ci propose également des films, des jeux, etc. Elle offre d’autres tentations et n’est donc pas forcément l’amie du livre. Or la tablette gagne du terrain sur la liseuse. Cela dit, il est probable que les supports numériques attirent de nouveaux lecteurs dans certains domaines. Aux États-Unis, les littératures de genre, comme la science-fiction, les romans érotiques, la fantasy (dans le sillage de Tolkien ou de Narnia), le polar, le roman sentimental, ont été les premières concernées : Harlequin USA fait la moitié de son chiffre d’affaires en format numérique. Très vite, les lectrices de cette collection se sont mises à télécharger quatre ou cinq romans pour leur week-end. En France aussi, plusieurs éditeurs y croient, comme Jean Arcache, qui dirige Place des Éditeurs, la filiale d’Editis, François Laurent chez Univers Poche avec le label 12-21 ou encore Jean-François Moruzzi, un ancien d’Hachette qui vient de lancer une librairie érotique sur Internet. La vogue de l’autopublication en ligne attire sans doute aussi de nouveaux lecteurs (la première version du plus grand bestseller de ces dernières années, Cinquante nuances de Grey, a été autoéditée sur le Net).

Est-il vraiment de plus en plus difficile, comme l’a récemment souligné le P-DG d’Hachette Livre, Arnaud Nourry, de publier des livres difficiles ?

C’est indéniable. Il faut désormais un faisceau de plusieurs médiateurs pour qu’un livre un peu difficile et de qualité réussisse à percer. Les exceptions restent des exceptions, comme en ce moment Un été avec Montaigne d’Antoine Compagnon. La notion même de livre de qualité est en crise. Le niveau d’exigence a tendance à baisser. Ce qu’on cherche en achetant un ouvrage, c’est d’abord à se divertir. Il y a d’ailleurs un aspect positif à la chose : devenu un bien de consommation courant, le livre est de plus en plus acheté comme cadeau. Ce qui concorde bien avec ce que soulignent les études depuis maintenant une vingtaine d’années : alors que le nombre de grands lecteurs a tendance à diminuer, le nombre de lecteurs occasionnels augmente.

« Je pense que les parents veulent que leurs enfants lisent des livres papier », dit Jack Jensen, P-DG de l’éditeur indépendant californien Chronicle Books. Est-ce un vœu pieux ou une réalité porteuse d’espoir ?

On manque de données sur l’évolution des pratiques de lecture chez les jeunes, mais le succès des séries de fantasy qui se sont installées dans le sillage d’Harry Potter est un signe positif : ainsi Eragon de Christopher Paolini ou les livres de la Québécoise Anne Robillard. Ces ouvrages destinés aux 12 ans et plus se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires !

Propos recueillis par O.P.-V.

Christine Ferrand est rédactrice en chef de Livres Hebdo, le principal magazine professionnel consacré au monde du livre en France.

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