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Histoire
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Les contrebandiers de Vilnius

Pour mieux piller le patrimoine culturel de la « Jérusalem de Lituanie », les nazis avaient enrôlé de force des érudits juifs. Certains d’entre eux sont parvenus à mettre des manuscrits et objets précieux en lieu sûr.

Parce que la question du bien et du mal a rarement été aussi peu équivoque que dans le cas des nazis et de leurs victimes, la résistance contre le IIIe Reich incarne ­encore aujourd’hui l’acte d’héroïsme moderne par excellence. Et la figure du résistant occupe toujours une place importante dans l’imaginaire collectif parce que ceux qui se sont élevés contre l’oppression nazie ont risqué leur vie – et souvent celle de leurs proches – pour défendre des convictions humanitaires ou politiques. Les poètes et érudits juifs de Vilnius (1) (aujourd’hui capitale de la Lituanie) qui sont au cœur de The Book Smugglers, de ­David Fishman, ont de toute évidence risqué leur vie, mais pour une ­raison beauco­up moins ­habituelle : ils étaient prêts à mourir pour des livres et des manuscrits. En plus d’assassiner des millions de juifs européens, les nazis ont mené une guerre systématique contre leur patrimoine culturel, pillant, confisquant, détruisant et transférant une quantité considérable de livres et d’objets vers le prétendu Institut de recherche sur la question juive de Francfort. Cet organisme de Judenforschung (recherche sur les juifs), clairement antisémite, avait pour mission de mieux connaître les mœurs et les coutumes de l’ennemi et de légitimer en des termes pseudo-­scientifiques la persécution et, en fin de compte, le projet ­d’extermination des juifs d’Europe. La ville de Vilnius faisait partie de la Pologne avant que l’Union soviétique s’en empare en 1939, à la faveur du pacte germano-­soviétique. Deux ans plus tard, les troupes allemandes entraient dans la ville. Considérée comme la capitale culturelle des juifs d’Europe de l’Est, la « Jérusalem de Litua­nie » se révéla un excellent terrain de chasse pour l’Einsatz­stab Reichsleiter Rosenberg (ERR), une section du Parti national-socialiste chargée de la confiscation de biens culturels (2). Un article paru dans le Wilnaer Zeitung, l’organe ­local de l’occupant allemand, ­décrit sa mission en ces termes glaçants : « Au combat politico-­militaire contre la juiverie et le bolchévisme fait suite à présent une autre bataille : celle de la recherche scientifique. Nous ne devons plus nous contenter de combattre nos ennemis, nous devons percer à jour leur être profond, leurs intentions et leurs objectifs… Les hommes de l’Einsatzstab sont les troupes de choc de la science. » Étant donné la quantité d’objets de culte juif à Vilnius mais ­également le manque de connaissances linguistiques et culturelles de ses membres, l’ERR devait s’en ­remettre à des érudits ­locaux pour les ­aider à identifier les livres et les ­manuscrits de ­va
leur. En 1942, un groupe d’intellectuels et d’écrivains fut ­recruté à cet effet dans le ghetto de ­Vilnius. Y figuraient notamment les poètes Shmerke Kaczerginski et Avrom (Abraham) Sutzkever. Ils furent contraints de travailler à l’Institut scientifique yiddish de Vilnius (Yivo), qui se trouvait à l’extérieur du ghetto et où la plupart des ­objets et docu­ments juifs avaient été entreposés. Sachant qu’ils risquaient d’être exécutés pour cela, les membres de ce qu’on avait surnommé la « brigade du papier » désobéissaient aux ordres et dissimulaient sous leurs vêtements de précieux manuscrits chaque fois qu’ils en avaient l’occasion. Des milliers de documents retournèrent clandestinement dans le ghetto, où on les cacha dans l’espoir de pouvoir les récupérer après la guerre. Fishman s’appuie sur un vaste fonds de journaux intimes, Mémoires, lettres et autres documents, ainsi que sur ses entretiens avec des survivants de la « brigade du papier » pour retracer de façon vivante et émouvante l’histoire de ces hommes et de ces femmes courageux. Ils avaient compris que les chances de survie des ­habitants du ghetto étaient ­infimes mais qu’il y avait, au moins, un ­petit espoir de ­préserver leur ­patrimoine culturel. Et ils avaient la conviction que ­« l’essence même de leur communauté était contenue dans ces livres et ces documents ». Leur héroïsme, écrit Fishman, trouvait son origine dans le « constat existentiel », que « la littérature et la culture sont des valeurs ­suprêmes (…), plus précieuses que la vie d’un individu ou d’une collecti­vité ». Ou, comme l’écrit le poète Sutzkever : « Peut-être ces mots aussi Vont-ils durer, et l’heure venue Surgir à la lumière Et fleurir inopinément. Et tel l’antique grain Changé en épi Peut-être ces mots vont-ils nourrir Peut-être ces mots vont-ils appar­tenir Au peuple, en son éternel ­chemin. » (3) À l’été 1943, la « brigade du papier » est dissoute et, peu de temps après, des milliers d’habitants du ghetto sont rassemblés puis déportés vers des camps de travail en Estonie ou à Treblinka, ou conduits dans la forêt voisine de Ponar pour y être exécutés en masse. La plupart des membres de la « brigade du papier » y trouvent la mort. Sutzkever et Kaczerginski rejoignent les partisans soviétiques ; une poignée d’autres parviennent à immigrer. Mais, pour les rares survivants, l’horreur ne prend pas fin avec la défaite des nazis : les pogroms, les persécutions, le manque de soutien institutionnel et le harcèlement bureaucratique se poursuivent après le retour des Soviétiques. Après s’être heurtés à de nombreuses résistances, Sutzkever et Kaczerginski parviennent à fonder un musée juif à Vilnius, dont les réserves contiennent certains des trésors sauvés par leurs soins, parmi lesquels des rouleaux de la Torah, le registre de la Grande Synagogue de Vilnius, des manuscrits de Maxime Gorki ainsi que le journal de Theodor Herzl, le père du sionisme moderne. Les deux poètes comprennent toutefois rapidement que leurs trésors ne sont pas en sécurité entre les mains des Russes et entreprennent de les faire sortir clandestinement de Vilnius, ­s’exposant de nouveau à de dangers considérables. Leur objectif est de les faire acheminer jusqu’à New York, où Max Weinreich, l’ancien directeur du Yivo, a fondé un nouvel institut de ­recherche en 1940. Au terme de quelques périlleuses opérations de contrebande transfrontalière et d’intenses efforts de lobbying de la part de Weinreich, leur entreprise est couronnée de succès. Une grande partie des documents confisqués par l’Einsatzstab et expédiés à Francfort ont également pu parvenir jusqu’à l’institut de New York après la guerre. Le livre de Fishman nous plonge dans toute la complexité politique et éthique de cet formidable acte de restitution. Le Coran décrit les juifs comme les « gens du Livre ». Vivant ­depuis près de deux mille ans en diaspora, ils ont dû trouver des formes mobiles d’affirmation culturelle et religieuse. Dans son livre The People and The Books (2016), le critique Adam Kirsch affirme que la destruction du Temple a marqué le début d’une culture fondée sur les textes – les livres, notamment le Talmud et la Torah, se substituant aux temples. Dans le ghetto juif de Vilnius, les livres servaient à se remonter le moral et aussi à s’évader de la réalité. L’un des textes sauvés de la destruction par la « brigade du papier » est le journal intime du bibliothécaire du ghetto, Herman Kruk, un archiviste méticuleux qui fut aussi le cerveau de l’opération de sauvetage des livres. Bon nombre des manuscrits réintroduits clandestinement dans le ghetto étaient cachés dans les réserves de la bibliothèque. Une pancarte, accrochée dans la partie ouverte au public, disait ceci : « Les livres sont notre seul ­réconfort dans le ghetto ! Les livres vous aident à oublier la triste réalité qui est la vôtre. Les livres peuvent vous transporter dans des mondes situés à mille lieues du ghetto. Les livres peuvent assouvir votre faim lorsque vous n’avez rien à manger. Les livres vous sont restés fidèles, soyez-leur fidèles. Prenez soin de notre trésor spirituel : les livres ! »   — Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 29 novembre 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
LE LIVRE

The Book Smugglers: Partisans, Poets, and the Race to Save Jewish Treasures from the Nazis de David E. Fishman, ForeEdge, 2017

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