Les contrebandiers de Vilnius
par Anna Katharina Schaffner
Temps de lecture 15 min

Les contrebandiers de Vilnius

Pour mieux piller le patrimoine culturel de la « Jérusalem de Lituanie », les nazis avaient enrôlé de force des érudits juifs. Certains d’entre eux sont parvenus à mettre des manuscrits et objets précieux en lieu sûr.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Anna Katharina Schaffner
Parce que la question du bien et du mal a rarement été aussi peu équivoque que dans le cas des nazis et de leurs victimes, la résistance contre le IIIe Reich incarne ­encore aujourd’hui l’acte d’héroïsme moderne par excellence. Et la figure du résistant occupe toujours une place importante dans l’imaginaire collectif parce que ceux qui se sont élevés contre l’oppression nazie ont risqué leur vie – et souvent celle de leurs proches – pour défendre des convictions humanitaires ou politiques. Les poètes et érudits juifs de Vilnius (1) (aujourd’hui capitale de la Lituanie) qui sont au cœur de The Book Smugglers, de ­David Fishman, ont de toute évidence risqué leur vie, mais pour une ­raison beauco­up moins ­habituelle : ils étaient prêts à mourir pour des livres et des manuscrits. En plus d’assassiner des millions de juifs européens, les nazis ont mené une guerre systématique contre leur patrimoine culturel, pillant, confisquant, détruisant et transférant une quantité considérable de livres et d’objets vers le prétendu Institut de recherche sur la question juive de Francfort. Cet organisme de Judenforschung (recherche sur les juifs), clairement antisémite, avait pour mission de mieux connaître les mœurs et les coutumes de l’ennemi et de légitimer en des termes pseudo-­scientifiques la persécution et, en fin de compte, le projet ­d’extermination des juifs d’Europe. La ville de Vilnius faisait partie de la Pologne avant que l’Union soviétique s’en empare en 1939, à la faveur du pacte germano-­soviétique. Deux ans plus tard, les troupes allemandes entraient dans la ville. Considérée comme la capitale culturelle des juifs d’Europe de l’Est, la « Jérusalem de Litua­nie » se révéla un excellent terrain de chasse pour l’Einsatz­stab Reichsleiter Rosenberg (ERR), une section du Parti national-socialiste chargée de la confiscation de biens culturels (2). Un article paru dans le Wilnaer Zeitung, l’organe ­local de l’occupant allemand, ­décrit sa mission en ces termes glaçants : « Au combat politico-­militaire contre la juiverie et le bolchévisme fait suite à présent une autre bataille : celle de la recherche scientifique. Nous ne devons plus nous contenter de combattre nos ennemis, nous devons percer à jour leur être profond, leurs intentions et leurs objectifs… Les hommes de l’Einsatzstab sont les troupes de choc de la science. » Étant donné la quantité d’objets de culte juif à Vilnius mais ­également le manque de connaissances linguistiques et culturelles de ses membres, l’ERR devait s’en ­remettre à des érudits ­locaux pour les ­aider à identifier les livres et les ­manuscrits de ­valeur. En 1942, un groupe d’intellectuels et d’écrivains fut ­recruté à cet effet dans le ghetto de ­Vilnius. Y figuraient notamment les poètes Shmerke Kaczerginski et Avrom (Abraham) Sutzkever. Ils furent contraints de travailler à l’Institut scientifique yiddish de Vilnius (Yivo), qui se trouvait à l’extérieur du ghetto et où la plupart…
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