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Dans la peau de Keva, Tchèque et Rom

« Si tu n’es pas sage, les Tsiganes vont venir te chercher ! » La menace sert en République tchèque à calmer les enfants désobéissants. Une BD part en guerre contre ce racisme ambiant. Keva, une Praguoise de 21 ans, est l’héroïne du premier tome.

Keva bavarde avec une amie à une station de tramway. Un train arrive dans un bruit fracassant et les deux jeunes femmes à la peau brune s’y engouffrent. Une passagère blonde et corpulente les montre du doigt : « La fille, là, derrière, elle a l’air d’une pute. » Au même moment, le conducteur freine, Keva perd l’équilibre et lui marche sur le pied. Elle s’excuse à voix basse. L’autre réplique en lui écrasant les orteils. Les cris fusent dans le wagon, jusqu’à ce que la blonde descende, non sans avoir craché au visage de l’ennemie en guise d’au revoir. Keva n’a ni la stature ni la musculature d’un personnage de bande dessinée classique. Plutôt menue et discrète, elle est l’un des trois antihéros de la trilogie graphique qui vient de sortir à Prague, Histoires. Trois histoires vraies, racontées par les protagonistes eux-mêmes : Keva, 21 ans ; Albina, 40 ans ; et Ferko, 60 ans. « J’étais curieuse de voir de quoi ma vie aurait l’air en BD », confie Keva. La jeune femme ne connaissait pas vraiment la facture d’une bande dessinée quand Máša Boˇrkovcová, spécialiste des Roms, et Markéta Hajská, anthropologue, lui ont proposé de raconter sa vie en récit graphique. Mais toutes les trois se fréquentaient depuis longtemps : Máša Boˇrkovcová a rencontré Keva il y a plusieurs années, quand elle s’occupait d’un camp de vacances pour enfants roms. Markéta Hajská a pour sa part mené des recherches sur les Roms de Slovaquie orientale et donné des cours de soutien scolaire aux enfants de la minorité quand elle était étudiante. C’est ainsi qu’elle a rencontré Keva et sa famille. Avec une subvention européenne et l’aide de leur ami dessinateur Vojtˇech Mašek, les deux Praguoises ont eu l’idée de concevoir un récit documentaire sous forme graphique. Un procédé encore inédit en République tchèque, dont Markéta Hajská explique l’efficacité : « La bande dessinée ne restitue pas seulement les paroles. Les images rendent aussi l’atmosphère des scènes. Nos livres montrent à quoi ressemblent les villages roms, ils permettent de voir l’expression des visages… » Et avec Keva, Albina et Ferko, les auteurs ont choisi des personnalités issues de milieux différents, au sein des minorités roms de République tchèque et de Slovaquie. « Dans une grande ville comme Prague, l’entente entre les Tchèques et les Roms est possible », affirme Markéta Hajská. « Nous devons commencer à parler des Roms en tant qu’individus et pas seulement en tant qu’ethnie », renchérit Máša Boˇrkovcová. Avec leur trilogie, toutes deux espèrent faire découvrir la vraie vie des Roms aux Tchèques, et favoriser ainsi une meilleure compréhension mutuelle. Le format de la bande dessinée s’adresse particulièrement aux jeunes, qui n’auraient jamais l’idée d
ouvrir un livre sur les Roms. Les planches, dessinées à partir de photos d’enfance de Keva, ne suivent pas un ordre chronologique. Les différentes scènes de sa vie sont entrecoupées de flash-back et de rêves pas toujours enchanteurs. Elle y évoque le foyer pour enfants, la discrimination scolaire, les déménagements incessants, les bagarres, les insultes, la criminalité et l’amour. Avec dix millions de personnes, les Roms sont la minorité la plus importante d’Europe. Mais leur intégration reste très problématique. Le président français Nicolas Sarkozy a fait la une des journaux au cours de l’été et de l’automne derniers en procédant à l’évacuation de camps illégaux et en expulsant de nombreux Roms vers la Roumanie et la Bulgarie. Mais les institutions européennes attirent depuis longtemps l’attention sur les discriminations dont est victime cette minorité en Europe de l’Est. La République tchèque est emblématique à cet égard. Keva y est née le 6 septembre 1989, prématurée de deux mois. Quand ses parents la ramènent chez eux le 17 novembre, la « révolution de velours » commence à Prague. Beaucoup de Roms en seront les victimes : « Bon nombre d’entre eux travaillaient dans l’industrie sous le communisme. En 1990, ils furent les premiers à être licenciés », rappelle Máša Boˇrkovcová. Après la scission de la Tchécoslovaquie, en 1993, s’est également posé le problème de la nationalité. De nombreux Roms slovaques ne pouvaient plus prétendre aux prestations sociales ou à un logement en République tchèque. Keva, ses neuf frères et sœurs, son père (agent de sécurité) et sa mère (femme de ménage) souffraient, eux, de la nouvelle donne économique. La famille, qui avait un appartement dans la capitale, a dû s’installer dans une nouvelle cité de la banlieue praguoise.   « Vous êtes sûre d’avoir de quoi payer ? » Les Roms vivent, généralement, dans une société parallèle à celle des Tchèques. Les contacts entre les deux mondes tournent souvent au conflit, car les préjugés sont tenaces. « Si tu n’es pas sage, les Tsiganes (1) vont venir te chercher », s’entendent dire les enfants désobéissants. Et la plupart des Tchèques, du maçon au professeur d’université, considèrent la paresse comme le trait dominant des Roms. Quand la mère de Keva, qui pense être enceinte, va voir son médecin, il ne l’ausculte même pas. « Encore ! », constate-t-il simplement. Quand, dix mois plus tard, son ventre n’en finit pas de grossir sans aucun bébé à l’horizon, le médecin ne bouge toujours pas le petit doigt. Il faudra attendre l’intervention d’une assistante sociale pour lui permettre de faire une échographie, qui révèle une énorme tumeur, et d’enfin se faire soigner. Les Roms ressentent dès l’enfance le stigmate de leur origine : au début des années 1990, deux des frères et sœurs de Keva font l’école buissonnière. Tous les enfants de la famille sont en conséquence placés dans un foyer, Keva y compris. La petite fille n’a qu’un an et demi. « Je ne me souviens que du moment où ils m’ont mise dans un petit lit, raconte-
t-elle. C’était terrible. » Elle restera là neuf mois. À l’école, sa première institutrice était une authentique raciste doublée d’une alcoolique. Rapidement, la petite fille curieuse d’apprendre commence à sécher la classe et atterrit dans une école spécialisée, comme beaucoup d’autres enfants Roms (2). Jusqu’à récemment, Keva était serveuse de café. L’interroge-t-on sur sa nationalité ? « Pour les étrangers, je suis une Tchèque qui a la citoyenneté du pays, explique-t-elle. Mais quand un Tchèque me pose la question, je réponds que je suis Rom. » Beaucoup le voient aussi à son visage. Il y a quelque temps, la jeune femme a voulu acheter six robes pour les demoiselles d’honneur de son mariage, la vendeuse tchèque du magasin l’a regardée avec mépris en lui demandant : « Vous êtes sûre d’avoir de quoi payer ? » « Je ne crois pas », a répondu Keva avant de quitter la boutique. « Je croise de plus en plus de néonazis, la situation est de pire en pire ici », résume-t-elle. Les statistiques lui donnent raison : d’après une étude de l’Union européenne publiée fin 2009, les Roms tchèques se sentent plus discriminés que n’importe quelle autre minorité ou groupe de migrants en Europe. Les chiffres sont en partie déformés, s’est défendue la directrice du bureau gouvernemental des affaires roms, Gabriela Hrabanová. « La marginalisation s’est plutôt accentuée ces dix dernières années, reconnaît-elle cependant. Mais, en ce qui concerne le niveau de vie réel des Roms, la République tchèque n’est certainement pas à la dernière place en Europe. » De ce point de vue, Keva ne se plaint pas. Elle travaille parfois comme femme de chambre dans des hôtels. Pendant son temps libre, elle sort avec ses amies, va au cinéma, en discothèque ou fait du shopping. Mais, même si elle vit comme les Tchèques de son âge, elle peine à imaginer une réconciliation. « On ne peut pas changer grand-chose à cette situation, parce que nous gênons les Tchèques, tout simplement », dit-elle. Sa propre histoire contredit pourtant en partie ce pessimisme : le soir du 31 décembre 2009, Keva a rencontré un ouvrier tchèque, Marek. En avril, elle a emménagé chez lui et ses parents. Ils viennent de se marier, lors d’une fête éblouissante rassemblant cent trente invités. Où aucune tradition rom n’a été oubliée.   Cet article est paru sur Kulturama.org le 1er octobre 2010. Il a été traduit par Morgan Corven.
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