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De la démocratie en Amérique

« Dans les démocraties où la loi gouverne, il n’y a point de démagogues; et les citoyens les plus respectés ont la direction des affaires », écrit Aristote dans un chapitre sur « les différentes formes de démocratie » (Politique, livre XIII). Les démagogues surgissent quand « la loi » ne gouverne plus, c’est-à-dire quand les institutions ne sont plus respectées : quand les démocraties vont mal. C’est le cas aujourd’hui aux Etats-Unis et dans plusieurs pays d’Europe, dont la France. A l’origine, le démagogue (démos , le peuple et agogos, le guide), désignait tout meneur d’une faction populaire. La connotation négative est apparue très tôt. Une figure iconique est Cléon, qui profita de la peste et de la mort de Périclès pour instaurer à Athènes un pouvoir fondé sur la flatterie du plus grand nombre, le dénigrement des élites et la calomnie. Il est l’antithèse de Périclès, tel du moins que le présente Thucydide : « C’est qu’il avait, lui, de l’autorité, grâce à la considération dont il jouissait et à ses qualités d’esprit […]. Au lieu de se laisser diriger par la foule, il la dirigeait […] il ne parlait jamais en vue du plaisir, et il pouvait au contraire mettre à profit l’estime des gens pour s’opposer même à leur colère ».

Pour nous le comble du démagogue est bien sûr Hitler, porté au pouvoir par une démocratie allemande en crise. Bien d’autres figures du monde contemporain viennent à l’esprit, aux quatre coins du monde. Donald Trump et Ted Cruz en sont les incarnations les plus récentes.

Ce type de démagogue est souvent perçu comme une anomalie, l’expression d’une dégénérescence, une dangereuse monstruosité. Le démagogue est un furoncle qui éclot sur un corps démocratique atteint de déficit immunitaire. C’est vrai, mais n’épuise pas le sujet. Car les démagogues en titre n’ont pas le monopole de leur art. L’analyse avait été faite avant Aristote, par Socrate : dans la démocratie athénienne, les hommes politiques, au lieu « de parler dans tous les cas en ayant égard à ce qui vaut le mieux [pour la cité], entreprennent de faire plaisir aux citoyens, portés par le souci de leur intérêt personnel à peu se soucier de l’intérêt général ». Les électeurs, dit encore le philosophe, « c’est aux propos qu’on leur tient en conformité avec leurs propres dispositions d’esprit qu’ils prennent plaisir ; ils s’irritent de ce qui en est étranger ». L’homme politique est comme le poète tragique, « moins préoccupé de dire des choses susceptibles d’améliorer son auditoire que de plaire à la foule des spectateurs ».

Pour filer la métaphore médicale, le virus de la démagogie est à l’œuvre dans toutes les démocraties, même celles qui se portent apparemment le mieux. Il se reproduit à bas bruit et contamine non seulement les hommes politiques, mais tous ceux, personnes et institutions, qui traitent de sujets d’intérêt général, défendent une thèse et recherchent les faveurs du public. Le virus se multiplie indistinctement à droite et à gauche. En France le mot « démagogie » est apparu sous la Révolution. Comme le notera sobrement le Larousse un siècle plus tard, « la démagogie peut être cléricale ou socialiste, réactionnaire ou révolutionnaire ».

Dans les années 1930, beaucoup d’intellectuels et membres de la haute société allemande pensaient pouvoir contenir Hitler. La formule consacrée était « den Führer führen » (guider le guide). C’était évidemment une illusion. C’en est une autre de penser que la démagogie est réservée aux grands bretteurs. Elle est omniprésente. A y regarder d’un peu près, chaque jour apporte son lot de propos ou de gestes illustrant la prégnance du virus. C’est la démagogie soft. La démagogie hard risque de prendre l’avantage quand la situation se dégrade. Mais la première occupe le paysage en permanence, et manifestement n’immunise pas contre la seconde. La question se pose plutôt de savoir si elle ne lui prépare pas le terrain. A force de vouloir faire plaisir, de flatter les goûts et les penchants du plus grand nombre, de si peu faire appel à l’intelligence, de reculer devant le moindre accès de colère, on habitue beaucoup d’électeurs à l’idée que l’avantage revient à ceux qui parlent le plus fort. Pire, que toute demande est recevable. En jouant ce jeu médiocre, l’establishment politique contribue aussi à se discréditer. La démagogie soft fait le lit de la démagogie hard.

Cet article est paru initialement dans Libération le 3 février 2016.

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