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Delacroix, moderne antimoderne

L’auteur de La Liberté guidant le peuple était pétri de paradoxes. Les impressionnistes voyaient en lui un précurseur, mais il fut aussi le dernier à peindre de grandes œuvres dans la tradition de Michel-Ange. Pessimiste, il méprisait le progrès et la modernité. Ce dandy décontracté cachait une âme torturée.


©Jean-Gilles Berizzi/RMN-Grand Palais (musée du Louvres)

Le célèbre Autoportrait au gilet vert (1837). Snob assumé, Delacroix ne cachait pas son aversion pour la petite bourgeoisie, qui représentait à ses yeux une « barbarie entièrement nouvelle ».

L’autre jour, au Louvre, j’ai remarqué que La Liberté guidant le peuple attirait en permanence une petite foule de gens. Ils prenaient force photos, parfois des selfies devant le tableau. Aucun des chefs-d’œuvre de la peinture française accrochés à proximité, dont plusieurs Delacroix, ne suscitait une telle attention. Ce tableau de 1830, avec sa séduisante incarnation de la liberté, les seins nus et brandissant le drapeau tricolore, suivie par d’héroïques ouvriers et bourgeois, est devenu aux yeux du monde entier une image condensée de la France. Qu’il s’agisse ou non d’un bon symbole du pays, on aurait tort de le prendre pour guide pour comprendre les sentiments de Delacroix à l’égard de sa patrie, de ses traditions révolutionnaires et du monde moderne qu’il voyait se développer autour de lui à Paris. Le peintre a sans doute approuvé la liberté, mais nettement moins la fraternité et l’égalité. On trouve probablement un témoignage plus sûr de ses opinions dans le décor qu’il peignit sur le plafond en demi-coupole de la bibliothèque de la Chambre des députés : Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts. Une exposition à la National Gallery de Londres [que l’on peut voir jusqu’au 22 mai 2016] le présente comme un apôtre du modernisme, et à juste titre. Les impressionnistes et les postimpressionnistes vénéraient en lui un précurseur. Deux heures avant ma visite au Louvre, j’avais pu escalader l’échafaudage installé à Saint-Sulpice, où ses peintures sont en cours de restauration. À moins d’un mètre, les couleurs vives, vibrantes et les hardis coups de pinceaux évoquent étonnamment Van Gogh et Gauguin. Mais il est paradoxal de voir en Delacroix l’annonciateur de l’avant-garde des années 1880 ou 1890. C’était un pessimiste romantique, enclin à penser que toute civilisation est appelée à décliner pour laisser place à la barbarie. S’il serait exagéré de penser que Delacroix avait de la sympathie pour Attila, soutenait le grand critique d’art Kenneth Clark, le peintre a donné au chef des Huns, foulant aux pieds les restes de l’antique civilisation romaine, « la même irrésistible énergie » qu’aux lions et aux tigres qu’il aimait peindre. Né en 1798 et mort en 1863, Eugène Delacroix était, comme bien des grands créateurs, un écheveau de contradictions. Il aimait ardemment les grands fauves, et ses peintures de tigres, disait Clark, étaient des autoportraits plus ressemblant
s que tout autre représentation de ses propres traits. Cependant, dans la vie quotidienne, Delacroix était un dandy anglophile – l’un des premiers Parisiens à porter des vêtements coupés dans le style anglais – qui affectait un self-control glacial. « Le masque est tout », note-t-il en 1823 dans son journal.   Le contraste entre un maintien extérieur soigneusement composé et le bouillonnement de ses émotions a été résumé par son ami et admirateur Charles Baudelaire dans une métaphore célèbre : « Un cratère de volcan artistement caché par des bouquets de fleurs. » Il voulait, écrit Baudelaire ,« dissimuler les colères de son cœur » sous une façade glaciale ; dissimuler aussi « sa vulnérabilité et sa timidité », ajoute l’historien de l’art Lee Johnson. Delacroix a souffert toute sa vie d’une mauvaise santé, due peut-être à une tuberculose. Il était aussi embarrassé par une mauvaise digestion, peut-être liée à une grande tension nerveuse. Au travail, soigneusement emmitouflé dans une vieille veste boutonnée jusqu’au menton, en pantoufles et une écharpe autour du cou, il ne ressemblait ni à un tigre ni à un dandy. C’était un enfant de la Révolution, mais probablement illégitime. Son père officiel, Charles-François Delacroix, a été ministre des Affaires étrangères sous le Directoire. Il avait souffert d’impuissance pendant de nombreuses années, en raison d’une énorme grosseur sur l’un de ses testicules. Celle-ci lui fut enlevée grâce à une opération – bien entendu sans anesthésie – à la mi-septembre 1797. Eugène est né sept mois et demi plus tard. Une rumeur insistante veut que son père véritable ait été Talleyrand, qui succéda à Charles-François au ministère.   Ce dernier mourut en 1805, criblé de dettes. Le peintre a atteint l’âge adulte sous la Restauration, régime qu’il déplorait (d’où le soutien qu’il apporta aux révolutionnaires de 1830, qui renversèrent Charles X). Mais, comme les héros de son ami Stendhal, il ne déplorait pas seulement le caractère étouffant et la corruption du Paris des années 1820, mais aussi la modernité elle-même, avec ses nouveaux riches et sa culture de masse. « Je n’ai jamais aimé la foule, écrit-il en 1823, ni tout ce dont la foule se nourrit. » Avec le temps, son ire se concentra sur la bourgeoisie, souvent la bête noire des intellectuels et des artistes, en France comme ailleurs. « De tous ces hommes qui avaient un mépris profond, indéracinable pour les bourgeois, seul Flaubert allait plus loin que Delacroix, notera l’un de ses familiers. Ses manières parfaites dissimulaient mal son aversion pour les petits bourgeois, qui représentaient à ses yeux “une barbarie entièrement nouvelle”. » En d’autres termes, c’était un snob, socialement et intellectuellement. À ses yeux, le goût du commerce et l’amour du plaisir avaient fait main basse sur « l’âme humaine ». Quand on mentionnait devant lui l’idée de progrès, « la grande chimère des temps modernes », il demandait où étaient les équivalents contemporains d’un Raphaël ou d’un Phidias. Delacroix a pourtant connu bon nombre de génies. Frédéric Chopin, Stendhal, Charles Baudelaire et George Sand faisaient partie de son cercle (il connaissait Balzac mais ne l’aimait guère). Il vivait à cet égard un autre paradoxe : un initié qui regardait de l’extérieur. Il voyait dans les journalistes l’une des plaies de l’ère moderne ; en particulier les critiques d’art, lesquels étaient, il faut l’admettre, absurdement sévères pour son travail. Delacroix suscitait l’hostilité de tout le milieu artistique. Il ne fut élu à l’Académie des beaux-arts que vers la fin de sa vie et après sept tentatives. Il recevait cependant des commandes généreuses par l’intermédiaire d’amis comme l’homme politique et écrivain Adolphe Thiers.   Cela explique que certaines de ses œuvres les plus majestueuses soient aujourd’hui cachées dans des monuments publics. Au palais Bourbon, la peinture représentant Attila n’est que l’extrémité de tout un cycle, au début duquel on voit Orphée enseignant aux Grecs « encore sauvages » les arts de la civilisation. Il y a aussi au plafond de la bibliothèque du palais du Luxembourg, siège du Sénat, une représentation d’une scène de l’Enfer de Dante. Autre paradoxe : Delacroix est à bien des égards le dernier artiste à peindre des œuvres monumentales destinées au public dans la lignée des Raphaël ou des Michel-Ange. Ses réalisations tardives à Saint-Sulpice sont les dernières œuvres murales religieuses de la tradition européenne, mais elles ont été peintes par un agnostique désespéré. « Après la mort, on ne trouve que la nuit », dit-il à George Sand. Il se disait d’accord avec Voltaire, pour qui « l’homme est né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude ou dans la léthargie de l’ennui ». En ce sens aussi, peut-être, il anticipait la condition de l’âge moderne.   Cet article est paru dans The Spectator le 23 janvier 2016. Il a été traduit par Olivier Postel-Vinay.
LE LIVRE
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Delacroix and the Rise of Modern Art de Patrick Noon et Christopher Riopelle, National Gallery, 2015

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