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Politique
Temps de lecture 15 min

« Démocratie illibérale », mode d’emploi

Ancien libéral et opposant au régime communiste, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán est devenu l’artisan d’un système de plus en plus autoritaire, clientéliste et corrompu. Son discours, nationaliste et anti-européen, lui vaut même quelques sympathies au sein de l’UE.


© Bloomberg Finance LP / Getty

« Viktor Orbán est animé par une volonté stupéfiante de gagner », dit du Premier ministre hongrois l’un de ses anciens camarades. Ici en avril 2014, au lendemain de sa victoire aux législatives.

En 2010, un institut de sondages tout ce qu’il y a de sérieux indiquait que plus de 70 % des Hongrois esti­maient qu’ils vivaient mieux sous le communisme. Cette proportion élevée pouvait en grande partie s’expliquer par la nostalgie d’une époque de plein-­emploi et de protection sociale pour tous. Huit ans plus tard, les Hongrois sont en mesure de vérifier par eux-mêmes si le régime communiste était meilleur, tant leur vie d’aujourd’hui ressemble à celle d’avant 1989. Ils vivent dans un État à parti unique, la Fidesz, qui, depuis 2010, a réécrit la Constitution et ­remanié le système électoral de sorte qu’il ne pourra pas être facilement délogé du pouvoir. À part quelques publications confidentielles, les ­médias sont sous le contrôle de l’État et les journalistes pratiquent de nouveau l’autocensure. La séparation des pouvoirs n’est plus, avec une Cour constitutionnelle inoffensive et des ­députés aux ordres votant tout ce que le gouvernement leur soumet. L’économie est en panne et maintenue sous perfusion par les subventions de l’Union euro­péenne. Émigrer à l’Ouest semble la seule ­solution pour de nombreux jeunes – pas moins de 500 000 Hongrois travaillent aujourd’hui à l’étranger.
Le pire aspect de la Hongrie de la Fidesz est toutefois le désengagement politique. Comme dans les dernières années du régime communiste, les gens sont mal à l’aise lorsqu’on parle politique ; ils affectent un manque ­d’intérêt ou essaient de changer de sujet. Pourquoi ? En partie parce qu’ils sont désabusés ; en partie aussi parce qu’ils ont peur. Exprimer des opinions dissidentes dans la Hongrie d’aujourd’hui peut nuire aux perspectives de carrière, au renouvellement d’un contrat, aux chances de remporter un marché ou de trouver un emploi. Cela peut également susciter l’intérêt soudain du fisc et des torrents d’insultes sur les réseaux sociaux.
La Hongrie n’était pas censée en ­arriver là. Au début des années 1990, elle semblait être le pays d’Europe le plus à même d’effectuer une transition réussie et sans heurts vers la démocratie. Une droite et une gauche modérées ­alternaient au pouvoir. Puis, dans la première décennie du nouveau siècle, la vie politique hongroise a déraillé.
Le fossé s’est progressivement ­creusé entre la gauche et la droite pour se transformer en une sorte de « guerre civile froide », empoisonnant le débat politique et rendant toute recherche de consensus impossible. Les gouvernements des deux bords ont lourdement endetté le pays et dû procéder, à partir de 2008, à des licenciements économiques et des réductions de salaire. Avant même de lancer leur programme d’austérité, les socialistes se sont effon­drés de manière spectaculaire : en 2006, le Premier ministre de gauche Ferenc Gyurcsány a fait scandale en avouant, dans des propos enregistrés à son insu, que son parti avait menti sans relâche afin de rester au pouvoir. Plus tard, cette même année, les célébrations tant ­attendues du 50e anniversaire de la révolution de 1956 ont dégénéré en batailles de rue au cours desquelles la police s’en est prise violemment aux manifestants, essentiellement de droite. Les socialistes ne se sont jamais remis des accusations de mensonge et de ­cautionnement de la violence d’État. Aujourd’hui encore, la gauche reste divisée et incapable d’incarner une ­opposition crédible. C’est le parti fasciste Jobbik qui joue de plus en plus ce rôle.
Pour Paul Lendvaï, toutefois, un homme porte la responsabilité d’avoir fait de la Hongrie un État à parti unique : le dirigeant de la Fidesz et actuel Premier ministre Viktor Orbán. Lendvaï, qui a quitté la Hongrie après 1956, a passé sa vie à écrire sur la politique hongroise, essentiellement pour le Financial Times et la radio-télévision publique autrichienne ORF. Il fait souvent l’objet de campagnes de dénigrement dans la presse hongroise, et sa ­notice Wikipédia a été réécrite de façon à le présenter comme un informateur des services secrets communistes. De toute évidence, ce que Lendvaï dit dans sa nouvelle biographie d’Orbán doit être pris au sérieux.
Viktor Orbán apparaît sur la scène politique en 1989, lorsque, en sa qua­lité de représentant de la jeunesse hongroise, il prend la parole le 16 juin à l’occasion de la réinhumation du leader communiste de la révolte de 1956, Imre Nagy, et de quatre de ses camarades. Ancien secrétaire d’une branche locale des Jeunesses communistes, Orbán ­dénonce le communisme, le système du parti unique et, comme d’autres intervenants, demande le retrait des troupes soviétiques de Hongrie. Ce discours lui donne une certaine visibilité, et, l’année suivante, il est élu député de la petite Alliance des jeunes démocrates (Fidesz), dont il est le chef de file. À cette époque, la Fidesz comme Orbán affichent des positions libérales sur l’économie, l’éducation et la politique sociale. Lendvaï reproduit des extraits de plusieurs discours d’Orbán dans lesquels il dénonce l’« idée nationaliste » et le populisme, qu’il considère contraires au libéralisme qu’il défend.

Dans les années 1990, la Fidesz se déplace progressivement du centre vers la droite, récoltant au passage le vote conservateur et ne boudant plus la rhétorique nationaliste. À l’issue des législatives de 1998, elle devient le premier parti du pays et Viktor Orbán est nommé Premier ministre. C’est durant son premier mandat de chef du gouvernement qu’il apprend les astuces qui lui serviront plus tard à bâtir l’État à parti unique : manipulation des médias et mise sous tutelle de la presse, dénonciation des opposants pour de prétendus délits financiers, distributions de postes et d’avantages matériels aux amis et à la famille. Malgré une augmentation cynique des salaires des fonctionnaires et des avantages de dernière minute accordée aux retraités, la Fidesz perd de peu le scrutin de 2002. Mais, deux élections plus tard, face à des socialistes divisés et discrédités, Orbán et la Fidesz sont de retour.
Pour essayer de comprendre le phénomène Orbán, Lendvaï interroge notamment le sociologue András Bozóki, un ancien compagnon de route du Premier ministre : « Depuis le tout début, Orbán était animé par une volonté stupéfiante, absolue, de gagner. […] En réalité, il n’y a que trois choses qui l’intéressent vraiment : le pouvoir, l’argent et le foot. Dans cet ordre-là. » Orbán va effectivement user de tous les moyens pour se maintenir au pouvoir, mais ni Lendvaï ni Bozóki ne comprennent vraiment pourquoi. ­Depuis 2010, les apparatchiks de la Fidesz ont pillé les caisses de l’État, accordé des contrats sur mesure et des postes lucra­tifs à leurs copains, qui leur ont renvoyé l’ascenseur en partageant avec eux leurs richesses nouvellement acquises. Comme l’explique Lendvaï, ce système a permis à Orbán de ­devenir la personne la plus riche du pays avec une fortune personnelle (détenue par des proches ou placée dans des ­sociétés-écrans) estimée à 650 millions d’euros. Ses amis et asso­ciés en affaires ont également financé un gigantesque stade de football dans son village natal et la construction d’une petite ligne ferroviaire pour y amener les spectateurs.
Tout cela est bien connu. Lendvaï en rappelle certains détails, d’autres figu­rent dans l’ouvrage de Bálint Magyar paru en anglais en 2016 sous le titre Post-Communist Mafia State: The case of Hungary (« Un État postcommuniste mafieux. Le cas de la Hongrie ») et dont l’édition hongroise date de 2013. Il y a trois ans, six hauts fonctionnaires hongrois, dont le patron de la Direction générale des impôts de l’époque, ont été interdits de séjour aux États-Unis à cause de suspicions de corruption. L’ambassadeur néerlandais à Budapest n’y est pas allé par quatre chemins : « Nous ne pouvons pas financer la corruption. Nous ne pouvons pas maintenir en vie un gouvernement corrompu », a-t-il déclaré en août 2017 à propos des fonds que son pays verse à la Hongrie via l’Union européenne.

Si Orbán perdait le pouvoir, beaucoup de Hongrois se retrouveraient derrière les barreaux. Alors il doit s’accrocher, en utilisant des méthodes de plus en plus extravagantes pour renforcer l’hégémonie de la Fidesz et s’inventer de nouveaux ennemis afin de rallier le soutien populaire. Les migrants, l’Union européenne, le milliardaire et philanthrope d’origine hongroise George ­Soros, les ONG étrangères, l’université d’Europe centrale de Budapest, tous ont été diabolisés ces deux dernières années, caricatures géantes placardées sur des panneaux d’affichage et campagnes de presse calomnieuses à l’appui.
Comme beaucoup d’autres polito­logues, Lendvaï cherche à déterminer si le régime d’Orbán est « autoritaire », s’il est une « semi-dictature », « une expé­rience néocollectiviste et néocommuniste » ou, comme Orbán l’a qualifié lui-même, une « démocratie illibérale ». De fait, toutes ces étiquettes accréditent ce qui est probablement la principale caractéristique de son régime : la ­cleptocratie.
Le vigoureux patriotisme d’Orbán tout comme ses critiques inces­santes de l’UE lui ont valu des amis en ­Europe de l’Ouest, où on le prend pour un partisan du Brexit et un conservateur pur jus. Lorsqu’il s’adresse à un public occi­dental, Orbán joue volontiers sur ce dernier registre. Une de ses tribunes, ­publiée dans la Hungarian Review de janvier 2017 [lire « Vitrine médiatique » ci-dessous], illustre bien sa démarche : il dénonce la Commission européenne, qu’il compare à un « nouveau Polit­buro », défend le droit des États membres à exercer leur souveraineté, notamment sur la question des frontières, se demande si la démo­cratie peut s’exporter et diagnostique une crise des élites. En revanche, ses discours à usage ­interne sont ­incendiaires, moqueurs et émaillés d’allu­sions ­antisémites bien identifiables par les Hongrois, comme la dénonciation des « prédateurs », « spécu­lateurs » et autres « insatiables capitalistes internationaux » qui menaceraient le pays.
En outre, sous d’autres lati­tudes, les conservateurs ne nationalisent pas les fonds de pension privés, n’infligent pas des impôts rétroactifs aux entre­prises étrangères et ne portent pas ­atteinte à l’indépendance de la justice. Orbán, si. Il n’est pas plus conservateur que les dirigeants étrangers qu’il courtise désormais : Poutine (« Il faut revoir de fond en comble la politique de sanctions »), Erdoğan (« un de mes amis personnels ») et le président Aliev, dont le pays, l’Azerbaïdjan, est devenu un « modèle » pour Orbán : « Stable, prévisible et prospère. »
— Cet article est paru dans The Times Literary Supplement le 27 octobre 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.

Pour aller plus loin

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LE LIVRE
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Orbán, Europe’s new strongman de Paul Lendvaï, Hurst, 2017

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