Requiem pour le brouillard londonien
par Fiona MacCarthy
Temps de lecture 15 min

Requiem pour le brouillard londonien

Le dernier grand smog de Londres date de 1962, mais ce brouillard mythique, dû à la fois à la situation géographique de la capitale britannique et à la pollution atmosphérique, continue à vivre dans la mémoire de ses habitants. Néfaste pour la santé, il a beaucoup inspiré les artistes.

Publié dans le magazine Books, mars/avril 2018. Par Fiona MacCarthy

© Terence Spencer/The LIFE Picture Collection/Getty

« Le long des quais de la Tamise, la brume était parfois si dense qu’on avait même du mal à distinguer nos menottes emmitouflées. »

«Londres. La session judiciaire de la Saint-Michel vient de se terminer, et le Lord Chancelier siège à Lincoln’s Inn Hall. Implacable temps de novembre. Autant de boue dans les rues que si les eaux du Déluge venaient tout juste de se retirer de la surface de la terre et qu’il n’était pas exceptionnel de rencontrer un mégalosaure de quarante pieds de long se dandinant comme un lézard éléphantesque pour gravir la colline de Holborn. La fumée tombe des tuyaux de cheminée en une bruine molle et noire, traversée de flocons de suie aussi larges que des flocons de neige adultes, dont on pourrait croire qu’ils portent le deuil du soleil. » (1) Les lignes sur lesquelles s’ouvre le ­roman Bleak House, de Charles Dickens [dont le titre a parfois été traduit par La Maison d’Âpre-Vent], évoquent un phénomène propre au climat ­anglais, qui a duré depuis l’époque élisabéthaine jusqu’au début des années 1960, avec un pic dans les dernières années du XIXe siècle. Cet épais brouillard de Dickens en était venu à caractériser Londres au point que les visiteurs étrangers l’attendaient et se sentaient un peu floués s’il n’était pas au rendez-vous. Quand le président du Conseil des ­ministres de l’Union soviétique Nikolaï Boulganine se rend en visite officielle à Londres en 1956, il a eu le tact de féliciter ses hôtes – de façon certes un peu prématurée – sur les changements qu’a apportés au climat londonien la toute récente loi sur la qualité de l’air : « Il me semble que le brouillard londonien appartient désormais au passé. » Mais, dans les louanges de Boulganine sur le ciel bleu et pur et les journées ensoleillées de Londres, on sent malgré tout une pointe de décep­tion. Londres sans le brouillard n’est plus vraiment Londres. En quoi consistait exactement ce brouillard londonien dont certains d’entre nous gardent encore du fond de leur lointaine enfance un souvenir à la fois terrifiant et enchanteur ? Le long des quais de la Tamise, la brume était si dense qu’on ne pouvait même pas distinguer nos menottes emmitouflées. Le brouillard créait un monde sens dessus dessous à la Lewis Carroll, tout d’anarchie et de fantaisie, où les contrôleurs de bus marchaient devant leurs véhicules pour les guider à travers l’opacité. Un homme qui conduisait un éléphant de cirque pour un spectacle de Noël s’était perdu sur Haymarket. En 1952, lors d’un épisode presque exagérément symbolique, la ­brume s’était insinuée dans la Chambre des communes, et il avait fallu expédier les affaires d’État dans la panique. Une représentation de La Traviata avait dû être interrompue parce que le public ne pouvait plus voir la scène. Le chanteur et humoriste Bob Hope, dans un spectacle des années 1950 à Londres, plaisantait : « Excusez mon retard. Je me suis perdu dans le brouillard… J’ai voulu héler un taxi, mais je ne trouvais pas ma bouche. » L’« obscurité visible » de Milton prend une nouvelle signification quand Bob Hope distingue ­vaguement une lumière qui brille dans le brouillard et s’avère être le bout de sa cigarette. Dans sa passionnante étude très documentée, Christine Corton souligne tout ce que l’histoire du brouillard londonien a de cocasse et de sympathique, mais en même temps d’inquiétant et d’apocalyptique. Elle rappelle que Londres était exposé au brouillard parce qu’il était situé dans une cuvette entourée de collines emprisonnant l’humidité et la brume. Avec la lente expansion de la ville au Moyen Âge et sous les Tudors, au XVIe siècle, le problème est aggravé par les fumées polluantes des feux de bois et les émanations désagréables provenant de la combustion du « charbon de mer » – un charbon issu de gisements sous-­marins, récolté sur les plages et acheminé à Londres pour des usages domestiques et commerciaux. La reine Élisabeth Ire s’était dite « fort ­peinée et contrariée par le goût et la fumée du charbon de mer » – une déclaration royale en faveur de l’environnement en avance de quelques siècles sur les diatribes du prince Charles. Lorsque le diariste John Evelyn publie en 1661 sa fulminante dénonciation de la pollution londonienne, Fumifugium: or The Inconvenience of the Aer and Smoake of London Dissipated (« Fumifugium, ou le désagrément résultant de la dissipation de l’air et de la fumée de Londres »), le mal est déjà fait. Londres commence à être enveloppé dans ce qu’Evelyn ­décrit comme « des nuages de fumée et de soufre, pleins de puanteur et d’obscurité » – un phénomène dont certains d’entre nous gardent encore à ce jour le souvenir. Il y a toujours eu des gens pour savourer l’étrangeté des brouillards londoniens, lesquels s’étaient densifiés tout au long des XVIIIe et XIXe siècles. C’est avec délectation que lord Byron évoque ainsi dans Don Juan « la jungle des clochers, se hissant pour/ Passer à travers leur baldaquin de charbon ;/ Une coupole énorme et brune, qui couronne/ La tête d’un dément : c’est la ville de Londres. » (2) Les brouillards de Londres n’étaient déjà plus jaunâtres en raison du soufre qu’ils contenaient, mais brun-gris, voire noirs, assombris par les particules de suie qui flottaient dans l’atmosphère. Ce phénomène était dû pour partie à la pollution industrielle, mais surtout à la prolifération des cheminées et des fourneaux à charbon dans une ville où la population ne cessait d’augmenter. Quand l’écrivain Thomas Carlyle arrive à Londres en 1824, il écrit à son frère resté au pays : « Oh, si notre père pouvait voir Holborn dans le brouillard ! Couvé par cette vapeur noire, exactement comme de l’encre liquide. » On avait commencé à parer la brume londonienne d’affectueux qualificatifs romantiques, comme si elle représentait une sorte de prodige. Une obscurité d’encre enveloppait la ville tout entière. Comme l’observe Carlyle, « l’épaisse fumée obscurcit un espace de 30 miles carrés ». Ceux qui ont connu les brouillards londoniens n’oublieront jamais leur goût à la fois âcre et légèrement douceâtre, écœurant. Les toux hivernales produisaient souvent des crachats noirs, avec de petits grains de suie dans les glaires. Le fait est qu’on ingurgitait du brouillard ; il était ­devenu une sorte d’aliment, comme Joseph Haydn le constata à son arrivée à Londres en 1791, lorsqu’il se trouva face à un brouillard « si épais qu’on ­aurait pu l’étaler sur une tartine ». Dans un chapitre particulièrement passionnant, Christine Corton remonte à l’origine de l’expression « purée de pois », une façon gentille et affectueuse de désigner le brouillard londonien pour en apprivoiser l’épouvante. « Purée de pois » fait son entrée dans l’Oxford ­English Dictionary en 1849, citation d’Herman Melville à l’appui. La purée de pois en question n’était pas confectionnée avec des petits pois frais du jardin mais avec des pois cassés qui donnaient au potage sa teinte brun jaunâtre. La soupe de pois cassés et sa cousine, la bouillie de pois, constituaient l’alimentation de base du prolétariat urbain de Londres. L’idée sous-jacente était que le brouillard-purée de pois remplissait l’estomac. Il existait d’autres façons familières de nommer ce phénomène qui revenait sans surprise tous les hivers. Par exemple le « lierre de Londres », ­expression ­popularisée par Dickens dans Bleak House, où il parle du brouillard comme d’une plante grimpante, ­fuligineuse, parasite, toxique, menaçant d’étouffer la structure de la ville. On employait aussi une expression au sens plus douteux, la « particulière de Londres », qui figure dans le premier dictionnaire systématique d’argot, publié entre 1890 et 1904 par S. Farmer et W. E. Henley. Ils y commentent l’usage de « particulière » dans le sens de « maîtresse », « laissant peut-être entendre, observe Christine Corton, que le brouillard inspirait aux Londoniens des sentiments aussi contradictoires que ceux qu’éprouvent…
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