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Histoire
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La double peine des juifs de Theresienstadt

Ce camp devait servir de vitrine au régime nazi. Pour les déportés, il est devenu un abîme de dilemmes moraux. Les SS y avaient confié aux juifs eux-mêmes la gestion des affaires courantes – et donc la tâche de désigner ceux qui allaient être exterminés.


© United States Holocaust Memorial Museum, courtesy of Ivan Vojtech Fric

Hiver 1944. Des déportées des Pays-Bas à leur arrivée au camp de Therensienstadt. Entre novembre 1941 et aveil 1945, quelque 141 000 personnes y seront internées.

Le camp de concentration de Theresienstadt [ou Terezín], situé à une soixantaine de kilo­mètres au nord de Prague, occupe une place unique dans le dispo­sitif d’extermination des nazis. Bien que sa principale raison d’être soit de regrouper les juifs de Tchécoslovaquie, d’Autriche et d’Allemagne en vue de leur déportation vers les camps de la mort en Pologne, les nazis le présentent au monde extérieur comme une colonie juive gouvernée par ses habitants afin de faire croire qu’ils débarrassent la société allemande des juifs de ­manière ­humaine et civilisée. Le camp possède sa propre administration, composée de ­déportés juifs qui, sous le contrôle ­absolu des SS, doivent mener à bien ces deux ­missions à la fois. Et c’est ce qui fait de ­Theresienstadt, comme le souligne l’écrivain et historien tchèque H. G. Adler, « la plus horrible des danses macabres de l’histoire de la persécution des juifs sous Hitler ». Commençons par les chiffres : entre novembre 1941 et avril 1945, quelque 141 000 personnes sont déportées à Theresienstadt. Pendant cette période, 33 500 d’entre elles y trouvent la mort, le plus souvent des suites de maladies et de malnutrition. Sur les 88 000 prisonniers déportés de Theresienstadt vers l’Est, seuls 3 500 ont survécu ; les autres ont été assassinés à Auschwitz ou dans d’autres camps. Seulement 2 400 ont réussi à s’échapper ou ont été remis à des pays neutres. Et lorsque, à la veille de la capitulation de l’Allemagne, les SS remettent les clés du camp à la Croix-Rouge, il reste 17 500 survivants. Dans les dernières semaines de la guerre, des milliers de détenus provenant d’autres camps de concentration seront transférés à Theresienstadt, mais très peu d’entre eux (un peu moins d’un sur six) survivront. L’un d’eux était Hans Günther Adler (1910-1988), écrivain et universitaire pragois qui avait pour langue maternelle l’allemand, comme de nombreux juifs tchèques. Et c’est dans cette langue qu’il a eu une carrière féconde de poète et de romancier, même s’il a vécu la majeure partie de sa vie en Grande-Bretagne. Il a été déporté avec sa famille à Theresienstadt en février 1942. Son épouse, Gertrud, médecin et chimiste, a dirigé le laboratoire médical du camp ; lui n’a occupé que des postes subalternes dans l’administration de Theresienstadt. En octobre 1944, ils ont été déportés à Auschwitz, dans l’un des derniers convois au départ de Theresienstadt. Gertrud aurait pu survivre, mais elle refusa de se séparer de sa mère et mourut avec elle dans une chambre à gaz (1). Sélectionné pour les travaux forcés, Adler a survécu à Auschwitz et à plusieurs autres camps avant de retourner à Prague après la fin de la guerre. En tout, dix-huit membres de sa famille avaient péri dans la Shoah. Lorsque Adler arrive à Theresienstadt, il se dit qu’il ne survivra pas mais décide que, au cas où il y parviendrait, il consignera par écrit ce qu’il a vécu. Il a pu récupérer un certain nombre de notes et de documents qu’il y avait laissés avant d’être déporté à Auschwitz. Il a continué à accumuler des éléments après sa libération, avant d’émigrer en Grande-­Bretagne en prévision de la prise de pouvoir communiste en Tchécoslovaquie en 1947. Le principal fruit de ce travail est l’ouvrage Theresienstadt 1941-1945, ­publié une première fois en allemand en 1955 ; une édition augmentée a suivi en 1960. Il a été réédité en 2005 avec une postface de son fils, Jeremy Adler, né après guerre, et finalement traduit en anglais en 2017. Ce livre de plus de 800 pages soigneusement annotées, comprenant de nombreux documents et témoignages originaux, est un monumental travail d’information, d’analyse et de réflexion morale, pénible à lire mais historiquement indispensable (2). L’ouvrage est divisé en trois parties – histoire, sociologie et psychologie. La deuxième, qui comporte douze chapitres sur chaque aspect de la vie du camp, est de loin la plus fournie. Les sources primaires d’Adler – documents officiels, courriers administratifs, tableaux statistiques, protocoles organisationnels et juridiques et témoignages d’autres ­détenus – occupent près de la moitié de l’ouvrage. Cette avalanche de données entraîne le lecteur dans la réalité d’une situation pathologique et sert l’intention d’Adler de traiter le sujet comme s’il était un anthropologue culturel plongé dans une communauté étrangère. Mais lorsque nous arrivons à ses propres observations et commentaires, nous ne sommes plus dans la science sociale sans parti pris. Ce qu’Adler écrit est imprégné de jugements de valeur, et sa tentative de tirer une leçon morale de la façon dont se sont comportés ces hommes et ces femmes face à des circonstances ineffables est l’un des objectifs premiers de son ouvrage. À l’automne 1941 débutèrent les déportations vers la Pologne de juifs d’Allemagne, d’Autriche et du protectorat occupé de Bohême-Moravie (correspondant à l’actuelle République tchèque moins les Sudètes, qui avaient été annexés par l’Allemagne en 1938 à la suite des accords de Munich). Les camps d’extermination furent construits et entrèrent en acti­vité dès décembre 1941, mais les nazis réussirent à les garder secrets un certain temps. Même si on ignorait le sort qui attendait ceux qui étaient déportés vers l’Est, le simple mot « convoi » faisait tressaillir tous les juifs. Pour l’instance représentative de la communauté juive de Prague, la Jüdis­che Kultusgemeinde (JKG), l’ouverture d’un camp près de la capitale tchèque semblait donc moins alarmante. Adler écrit : « Les responsables de la JKG se sont dit que tout ­valait mieux que la déportation en Pologne, et, comme le Reichs­vereinigung der Deutschen Juden de Berlin [l’Association des juifs d’Alle­magne, fondée par les ­nazis], ils espéraient au moins retarder les déportations. La suite des événements allait décevoir ces espoirs. Depuis le début, deux possibilités s’offraient à eux. 1) Décider en mars 1939 [lorsque les nazis ont démantelé la Tchécoslovaquie et marché sur Prague] de dissoudre toutes les institutions juives et de détruire entièrement leur ­documentation et leurs archives, même au péril de leur vie. 2) Prendre des ­mesures destinées à retarder le pire, en négociant habilement et en trouvant des ­arrangements avec l’occupant. C’est cette seconde voie qui a été suivie jusqu’à la mort, entraînant un enchevêtrement de compromissions encore plus terrible. » Hans Günther Adler se garde bien de condamner ce choix. Pour lui, le problème est ailleurs. Theresienstadt était une ville de garnison fortifiée bâtie sous les Habsbourg. Ses baraquements vides permirent de caser un grand nombre de prisonniers lorsque le site fut transformé en ­ghetto. Le camp a abrité jusqu’à plus de 58 000 personnes en septembre 1942 (aujourd’hui, ­Terezín est une petite loca­lité tchèque de quelque 3 000 habi­tants). La sur­population et les conditions ­sanitaires rendaient la vie dans le camp atroce. Les hommes et les femmes étaient logés séparément, à l’exception des membres du Conseil juif des anciens, le nom de l’administration interne du camp, qui avaient le droit de vivre en famille. Mais le camp était de facto géré par une poignée de SS (une vingtaine) et gardé par 120 gendarmes tchèques. La plupart des prisonniers n’avaient pratiquement pas de contact avec les SS, et ces derniers ont rarement tué un juif à l’intérieur du camp. Seuls le président du Conseil des anciens et son adjoint avaient le droit de s’adresser au commandant du camp ; ils lui faisaient des rapports quotidiens et recevaient ses ordres. Au début, ce conseil était essentiellement composé de membres de la JKG de Prague, mais, après l’arrivée de convois d’Allemagne et d’Autriche, des responsables juifs de Berlin et Vienne se sont joints à eux (3). Les SS donnaient leurs ordres oralement, jamais par écrit, mais l’administration juive du camp les exécutait à l’aide d’une multitude de documents tellement détaillés que le papier venait souvent à manquer. Au sein de cette machine coercitive, la riche culture des juifs d’Europe centrale continuait à s’exprimer. Certains prisonniers avaient emporté leurs instruments de musique, et ils pouvaient donner des concerts. Les compositeurs continuaient à composer, les ­artistes à peindre, les écriva
ins à écrire. Des spécialistes de nombreux ­domaines donnaient des conférences. Adler lui-même avait organisé un hommage à Kafka à l’occasion du 60e anniversaire de sa naissance. Mais une bureaucratie complexe contrôlait les aspects pratiques et matériels de la vie du camp et l’épou­vantable corruption qu’elle rendait possible équivalait, dans ce contexte, à une mise à mort. La principale obsession des prisonniers, outre de ne pas faire partie du convoi suivant, était la nourriture. Le régime alimentaire suffisait à peine à survivre et ceux qui étaient chargés de la préparation et de la distribution des maigres rations quotidiennes en prélevaient une partie pour eux-mêmes et leurs alliés. Ce qui avait pour résultat que les autres – notamment les plus faibles et les plus âgés – en étaient réduits à mourir de faim. Quelques membres de l’administration ont lutté, sans grand succès, contre ces abus. C’est l’un des nombreux exemples que donne Adler du manque d’huma­nité et de soli­darité dans les situations désespérées : « Même s’ils tenaient le coup physiquement, les gens se livraient presque irrémédia­blement à une lutte de tous contre tous, et seules des personnes ­dotées d’un solide sens moral ont su ne pas sacrifier leur âme. » Une autre forme d’échec moral se faisait jour lorsque l’administration locale devait désigner ceux qui feraient partie des prochains convois : « Cela se passait de la manière suivante. Eichmann donnait des instructions au “bureau” des SS à Theresienstadt, concernant le nombre de convois et de personnes, la date, les principes généraux, assorties de quelques “directives particulières”. Le commandant du camp, parfois en compagnie d’autres officiers SS, donnait des indications plus précises au Conseil des anciens sur les tranches d’âge, les pays d’origine et les autres catégories de personnes à cibler en priorité ou au contraire à protéger. […] Les SS n’allaient pas plus loin dans le choix des victimes, laissant entièrement, ou en grande partie, cette responsabilité aux juifs. » Le choix était fait par le « service transports » de l’administration du camp. Jusqu’aux derniers départs, à l’automne 1944, où, en l’espace d’un mois, deux tiers des détenus furent expédiés à Auschwitz, les membres du Conseil des anciens et leurs familles ne firent pas l’objet de déportation. D’autres tentaient désespérément de se trouver un poste qui les rendrait indispensables. Même s’ils ne connaissaient pas l’existence des chambres à gaz, tous redoutaient ce qui les attendait à l’Est. Puis, au début de 1943, les responsables de l’administration interne du camp apprirent la vérité de la bouche de quelques déportés qui s’étaient échappés d’Auschwitz. Mais ils gardèrent tous le silence, y compris le rabbin Leo Baeck, président d’honneur du Conseil des ­anciens, qu’Adler décrit comme une personne d’une droiture et d’une huma­nité ­exceptionnelles. Cette décision de cacher la vérité est stupéfiante à plusieurs titres. Elle est à la fois compréhensible et terrible, même si aucun d’entre nous ne peut savoir ce qu’il aurait fait en de pareilles circonstances. Adler, qui l’a certainement appris après la guerre, n’arrive pas à porter un jugement sur cette décision des anciens. Il réserve sa condamnation à ces individus qui, connaissant la vérité, ont non seulement essayé d’épargner leurs amis, mais aussi utilisé les convois pour se débarrasser de personnes qui leur causaient des difficultés. Ainsi, après avoir adressé au président du Conseil des anciens, Paul Eppstein, un rapport détaillé sur des cas de corruption flagrants dans la distribution de vivres, un employé du « service enquête » de l’administration, Vladimir Weiss, disparut avec sa famille dans le convoi suivant. Adler précise aussi que même quelqu’un comme lui, qui a toujours refusé tout poste à responsabilité, appartient néanmoins à ce qu’il appelle la « communauté de culpabilité » que le camp a créée. Ce sentiment est évidemment sincère, et il semble se rapporter à toute forme de participation à une entreprise dont le but ultime était le meurtre. Il est difficile de savoir comment les nazis auraient expliqué la disparition des juifs d’Europe s’ils avaient gagné la guerre. La politique d’extermination avait été gardée secrète depuis sa formulation à la conférence de Wannsee, en janvier 1942, et Adolf Eichmann parlait à l’époque de Theresienstadt comme d’un élément de la stratégie destinée à « sauver les apparences » face au monde. La duperie consistait par exemple à obliger certains des déportés à Auschwitz à écrire à leur arrivée des cartes postales pour rassurer leurs proches, cartes qui étaient ensuite envoyées à intervalles réguliers alors que leurs auteurs avaient été gazés. Maintenir ainsi le secret sur l’issue contribuait bien sûr à ce que les déportations se déroulent sans anicroche. Mais les nazis avaient sans doute aussi compris que, à la différence des conquêtes militaires et des premières mesures d’exclusion raciale, ce projet reposait sur des valeurs que même eux avaient du mal à défendre publiquement. Theresienstadt a servi de camouflage de plusieurs façons. Il a été présenté comme un camp de retraités pour des déportés d’Allemagne trop âgés pour les travaux forcés à l’Est. Il a accueilli un certain nombre de « notables » : des personnalités juives dont le sort pouvait susciter des inquiétudes au-delà de leur cercle familial et amical. À deux reprises, en 1944 et peu avant sa libération en 1945, le camp, décrit comme une « colonie juive », eut droit à des travaux d’« embellissement » afin d’être présenté à quelques visiteurs, dont des membres de la Croix-Rouge. Et il fit l’objet d’un film de propagande. Pour la première entreprise d’embel­lissement, lors de laquelle 7 500 détenus furent expédiés à Auschwitz afin de diminuer la densité de la population du camp, on astiqua les rues et les ­façades des ­baraques, on planta quelque 1 200 rosiers, on construisit un « pavillon des enfants » avec un bac à sable, une pataugeoire et un manège, et on doubla les rations quotidiennes. On organisa aussi des concerts, des spectacles de cabaret et des pièces de théâtre, un match de football et même un procès pour vol ­devant un tribunal juif. Tout avait été soigneusement préparé et ­répété à l’avance. Les premiers visiteurs internationaux, en juin 1944, furent deux représentants du gouvernement danois et un membre suisse de la Croix-Rouge internationale (il y avait dans le camp 400 juifs ­danois qui n’avaient pas pu échapper aux nazis lorsque le gouvernement de Copen­hague, averti de l’imminence d’une rafle, avait réussi l’exploit d’évacuer plus de 7 000 personnes vers la Suède, pays neutre). Le président du Conseil des ­anciens, Eppstein, fut présenté comme le maire de la ville. Il portait une ­jaquette et un chapeau melon mais avait un œil au beurre noir, résultat d’un coup ­administré quelques jours ­auparavant par le commandant du camp. Les visiteurs eurent droit de sa part à un discours soigneusement préparé ainsi qu’à une visite guidée du camp, et ne purent à aucun moment recueillir des informations par eux-mêmes. On pourrait penser que cette mise en scène aurait dû éveiller les soupçons des visiteurs. De fait, les ­Danois ont ­produit des comptes rendus prudents qui sont passés quasiment inaperçus. Le représentant de la Croix-Rouge lui, prit visiblement tout ce qu’il avait vu et entendu pour argent comptant, mais sa hiérarchie à Genève empêcha la diffusion de son rapport, jugé trop favorable. Dans un sens, la mascarade avait fonctionné, mais elle n’avait pas produit l’effet escompté en termes de propagande. Un film tourné en septembre 1944 décrit la vie dans le camp de la même manière idyllique. Il a été réalisé par trois prisonniers qui avaient des notions de cinéma, dont le célèbre acteur et réalisateur Kurt Gerron, qui fut déporté et gazé à Auschwitz peu après le tournage. Destiné à un public étranger, ce film ne fut jamais distribué. Seuls quelques extraits passèrent aux actualités cinématographiques allemandes, pour opposer la vie agréable de ces juifs (pour la plupart déjà morts) aux privations ­endurées par les soldats du Reich. Il n’est pas sûr que Theresienstadt ait amélioré l’image internationale de l’Allemagne. À la seconde visite de la Croix-Rouge, en avril 1945, Eppstein avait été fusillé par les SS, la guerre touchait à sa fin, et les visiteurs ne se laissèrent pas berner, malgré une nouvelle tentative ­d’embellissement. Lorsqu’il apparut que la défaite de l’Allemagne était inéluctable, les dirigeants nazis se divisèrent sur le sort à réserver aux juifs qui survivaient ­encore à Theresienstadt et dans d’autres camps. Assez curieusement, Heinrich Himmler faisait partie des modérés : il espérait utiliser les juifs comme monnaie d’échange dans les négociations à venir. Avec son autorisation, 1 200 juifs de Theresienstadt furent ainsi transférés vers la Suisse en février 1945. D’autres, suivant Hitler, entendaient poursuivre l’extermination jusqu’au bout. Eichmann était de ceux-là : il souhaitait que tous les juifs de Theresienstadt soient tués avant l’arrivée des Russes, mais son plan ne fut pas mis à exécution. Le livre d’Adler n’est pas autobiographique mais reste extrêmement personnel. Ce qui l’obsède, c’est l’interprétation morale et psychologique du comportement humain dans des circonstances extrêmes. Et il est persuadé qu’il y a quelque chose d’universel à tirer de ce qu’il a pu observer. Dans une lettre adressée à un ami peu après son retour à Prague en 1945 et citée dans la postface, il écrit ces lignes extraordinaires : « J’ai vécu des choses terribles, mais, puisque je les ai vécues, je ne les regrette pas et je ne pourrais pas m’en passer. » C’est l’amor fati, l’amour du destin nietzschéen poussé à l’extrême. Au regard de ce qu’Adler a vécu, il n’est pas surprenant qu’il ait une vision profondément pessimiste des êtres humains et de leurs institutions. Il écrit dans sa conclusion : « Les événements, les choses vécues et les crimes à Theresienstadt contiennent, de façon emblématique et extrêmement concentrée, la somme de toute la souffrance et de tout le mal qui sont à l’œuvre, de façon plus dispersée et moins visible, dans d’autres collectivités. Ce que ce camp a d’unique, c’est que tout ce qu’il y a de faussé, de dangereux, de stupide et de méchant chez les hommes et leurs institutions, et qui prolifère souvent en secret et orné de conventions ­esthétiques, est apparu à Theresienstadt de façon si troublante et dans une ­nudi­té si impitoyable que personne n’a pu passer à côté de cette réalité. » La seule conclusion positive qu’Adler tire de cette sombre expérience est qu’il existe un fondement moral auquel on peut en principe se référer. Il appelle cette qualité personnelle « humanité » (Menschlichkeit), une ressource intérieure qui permet aux individus suffisamment forts d’agir moralement en toutes circonstances, même les plus atroces. C’est à l’aune de ce critère qu’il juge les responsables juifs du camp et leurs compromissions avec les nazis : « Les dirigeants juifs du camp avaient une tâche extrêmement difficile. Même s’ils avaient été les plus intègres des hommes, cela n’aurait pas empêché la somme de leurs décisions d’être mauvaise dans l’absolu. S’ils avaient décidé d’opposer de la résistance, de répondre à ce mal absolu par le bien absolu, tout ce qu’ils y auraient gagné c’est leur propre anéantissement. Mais une quantité infi­nie de bien aurait pu être fait dans le cadre existant. Le projet spécifique que les SS avaient pour ce camp aurait pu être exploité au profit de milliers de personnes. C’est ici que, au-delà du caractère tragique de leur responsabilité, commence la culpabilité beaucoup plus terrible des dirigeants du camp [...]. Ils auraient pu combattre beaucoup plus énergiquement la saleté, la corruption, le vol et la pire forme de protectionnisme [...]. Ils n’ont presque rien fait pour améliorer les choses. » Adler leur reproche non pas d’avoir fait fonction d’instruments des nazis, puisqu’ils avaient fait le choix tragique de coopérer dans l’espoir vain de ralentir le rythme des déportations, mais de ne pas avoir fait preuve d’humanité dans la façon d’exercer leurs responsabilités. Et c’est la raison pour laquelle il a pro­testé, malgré la sévérité de ses conclusions, lorsque Hannah Arendt a cité son livre à l’appui de sa condamnation des responsables juifs pour collaboration. Quand Eichmann à Jérusalem parut en traduction allemande, Adler publia une réponse cinglante sous le titre « Mais que sait Hannah Arendt d’Eichmann et de la solution finale ? » (4). En affirmant que les responsables juifs auraient pu empêcher les exter­minations s’ils avaient agi autrement, accuse Adler, Arendt montre qu’elle n’a pas compris qu’ils étaient piégés. Il souligne également qu’elle se trompe sur le compte d’Eichmann (5). Lors de son procès, en 1961, il ne restait plus trace de son caractère démoniaque, qui avait pu se manifester uniquement sous l’effet de l’énorme pouvoir que lui avait conféré le régime nazi : « C’est l’Eichmann qui a agi dans le cadre du IIIe Reich qu’il faut juger aujourd’hui et non pas l’accusé gâteux qui se présente à nous quinze ou seize ans plus tard… Seuls, la plupart des êtres maléfiques n’ont guère de pouvoir, ils ont besoin de leur Hitler, faute duquel ils deviennent impuissants, perdent leur caractère démoniaque, s’éteignent pour devenir l’ombre d’eux-mêmes, des survivants aussi pitoyables que banals. » Adler ne partage pas l’avis de ceux qui voient dans la Shoah un cataclysme unique en son genre et incompréhensible dans l’histoire de l’humanité. Pour lui, il découle des caractéristiques d’individus et d’institutions politiques qui sont encore d’actualité : « Theresienstadt est encore possible. Il peut être imposé à grande échelle et, à l’avenir, les juifs, qui dans l’histoire des souffrances de l’humanité ont tant de fois été à leur corps défendant des signes annonciateurs et le peuple le plus à la merci des autres, pourraient ne pas être les seules victimes. Theresienstadt se présente non pas comme une expérience mais comme un présage funeste, et il a plus d’attrait que notre dégoût face à l’horreur est disposé à l’admettre. » Adler n’aurait pas été surpris des massacres et persécutions motivés par des raisons idéologiques qui ont eu lieu ­depuis. Pour lui, l’exercice du pouvoir dans les sociétés humaines crée la possibilité de faire le mal à grande échelle, et l’humanité héroïque individuelle est trop faible et trop rare pour s’y opposer. Dans sa postface éclairante et instructive, ­Jeremy Adler explique que son père avait des opinions anarchistes. Il semble avoir été convaincu que la morale ne pouvait résulter que des ressources intérieures des individus et qu’elle était absente des institutions. Mais aucune ressource intérieure ne peut être à elle seule la solution à ces problèmes. Si Adler a raison lorsqu’il affirme que la morale individuelle peut se manifester dans la plus monstrueuse des organisations coercitives, cela ne veut pas dire que c’est notre seule, ou même notre principale, ressource ­morale. D’autres institutions de contrainte, comme le respect de la légalité, peuvent incarner cette morale – ce qui peut, dans un certain sens, soulager la pression sur la ­morale individuelle dont Adler observe si implacablement la fragilité. Sa peur de la nature humaine est totalement justifiée au regard de son expérience de la cruauté et de l’avilissement les plus extrêmes. Et sa perception du danger que représente le pouvoir collectif l’a conduit à se méfier de l’État, une méfiance que même son long séjour dans la société relativement bienveillante de la Grande-Bretagne d’après guerre n’a pas réussi à faire disparaître. Pourtant, les institutions de la démocratie libérale, avec leur garantie des droits individuels, restent à ce jour la meilleure protection contre la lutte de tous contre tous et la capacité inépuisable de l’être humain à mettre en place l’exercice du mal par la force du pouvoir. Si la fragile humanité qui fait aussi partie de notre nature arrive à faire en sorte que les gens s’unissent pour préserver ce genre d’institutions, c’est bien là, et non dans la moralité individuelle, que réside sans doute notre plus grand espoir. — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 28 septembre 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
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Theresienstadt 1941-1945: The Face of a Coerced Community de Hans Günther Adler, Cambridge University Press, 2017

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