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Les dix ans qui ont fait basculer l’Europe

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Que s’est-il donc passé ? En 2005, l’Union élargie aux pays de l’ancien bloc de l’Est baignait dans l’euphorie. Se nourrissant des ratés du libéralisme économique, les populistes menacent aujourd’hui non seulement le projet européen, mais aussi la démocratie libérale.

 


© Bryan Smith / Zuma / Rea

Le Parti pour la liberté (PVV) du tribun populiste Geert Wilders n’a pas obtenu le score escompté aux législatives de mars 2017 aux Pays-Bas. Mais son discours anti-islam a contaminé le débat politique.

Si j’avais fait le choix de me faire cryogéniser en janvier 2005, je me serais assoupi comme un Européen heureux. Avec l’élargissement de l’Union européenne à de nombreuses démocraties postcommunistes, le rêve d’un « retour dans l’Europe » qu’avaient caressé mes amis de l’est du continent à la chute du mur de Berlin en 1989 venait de se réaliser. Les États membres de l’UE s’étaient mis d’accord sur un nouveau traité constitutionnel, appelé Constitution européenne. Le projet sans précédent d’une union monétaire avançait en dépit du profond scepticisme qu’il m’inspirait, à moi et à tant d’autres. On pouvait voyager sans entrave d’un bout à l’autre du continent, sans contrôles aux frontières au sein de l’espace Schengen et avec une monnaie unique en usage dans toute la zone euro. C’était fabuleux. Comme si on avait de nouveau ouvert en grand les fenêtres d’un ancien palais plongé dans la pénombre : les rayons du soleil y chassaient l’obscurité pour inonder de lumière Madrid, Varsovie, Athènes, Lisbonne et Dublin. On avait le sentiment que la périphérie de l’Europe rejoignait le cœur historique du continent, constitué par l’Allemagne, le Benelux, la France et le nord de l’Italie. Les jeunes Espagnols, Grecs, Polonais et Portugais parlaient avec optimisme des nouvelles perspectives que leur offrait « l’Europe ». Même le très eurosceptique Royaume-Uni, à l’époque gouverné par Tony Blair, voyait avec enthousiasme son avenir se dessiner dans cette union. Et puis il y a eu la Révolution orange en Ukraine. En regardant les manifestants pacifiques de Kiev agiter le drapeau euro­péen avec ses étoiles jaunes sur fond bleu, je pouvais entonner mentalement l’hymne européen – « L’Ode à la joie » de Beethoven. Mais, si je venais à me réveiller en 2017 de mon sommeil cryogénique, je crois que je ne survivrais pas au choc. Aujourd’hui, partout où mon regard se porte je ne vois que crise et désintégration : la zone euro est chroniquement dysfonctionnelle, la radieuse Athènes croule sous la misère, de jeunes Espagnols titulaires d’un doctorat en sont réduits à travailler comme serveurs à Londres ou à Berlin, les enfants de mes amis portugais cherchent du boulot au Brésil ou en Angola, et la périphérie de l’Europe s’éloigne irrémédiablement de son centre. La Constitution européenne a fait long feu, après avoir été rejetée par référendum en France et aux Pays-Bas. Cette fabuleuse liberté de mouvement dont bénéficiaient les jeunes Polonais et autres ressortissants d’Europe centrale et orientale a largement contribué à ce que mon pays, le Royaume-Uni, vote par ­référendum en faveur d’une sortie pure et simple de l’UE. Et avec le Brexit se profile la perspective de me faire dépouiller de ma citoyenneté européenne trente ans après 1989.   Un jeune héros libéral de 1989, ­Viktor Orbán, est aujourd’hui un national-­populiste qui mène la Hongrie vers l’auto­ritarisme et encense ouvertement le modèle « illibéral » de la Russie de Vladimir Poutine et de la Chine de Xi Jinping. Les contrôles aux frontières à l’intérieur de l’espace Schengen ont été rétablis (provisoirement, bien sûr) en ­réponse à l’afflux de réfugiés de Syrie, d’Irak et d’Afghanistan – des pays où notre soi-­disant politique étrangère commune s’est révélée être à peine plus que du bla-bla. Et, pour couronner le tout, la courageuse tentative d’aller jusqu’au bout de la Révolution orange en Ukraine s’est soldée par l’annexion militaire de la Crimée par la Russie et le déclenchement d’un violent conflit dans l’est de l’Ukraine – des événements qui évoquent davantage l’Europe de 1939 que celle de 1989. Cette spectaculaire éclipse européenne soulève des questions intéressantes sur la périodisation historique et sur la manière dont les historiens sont influencés par l’époque dans laquelle ils vivent. L’une des meilleures histoires de l’Europe au XXe siècle, Le Continent des ténèbres, de Mark Mazower, paru en 1998 (1) est, dans une certaine mesure, une exception tant son auteur assume le fait de l’avoir écrit en contrepoint du libéralisme triomphant des années 1990. Mais même Mazower conclut que, à la différence d’autres époques historiques ou d’autres parties du monde, aujourd’hui « les habitants du continent jouissent d’une remarquable combinaison de liberté individuelle, de solidarité sociale et de paix ». Peu d’historiens ont été plus sceptiques que l’Américain Tony Judt à l’égard des banalités autosatisfaites de l’européisme libéral. Il les dissèque dans une série de conférences publiées en 1996 sous le titre « Une grande illusion ? » (2). Cela ne l’empêche pas d’être optimiste : « Peu l’eussent prédit soixante ans plus tôt, mais le XXIe siècle pourrait bien appartenir encore à l’Europe », écrit-il en conclusion de son magistral opus, Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945, publié justement en cette année 2005 si ­euphorique (3). J’ai toujours eu des doutes sur la périodisation suggérée par le titre du livre de Judt, qui fait s’étendre l’après-guerre de 1945 à 2005. À chaque époque, les événements ont des causes et des effets plus étalés dans le temps que le laissent penser des jalons précis. Il me semble plus convaincant de faire aller la période de l’après-guerre en Europe de 1945 à 1989 ou, au plus tard, à 1991, avec la chute de l’Union soviétique. La période qui suit la chute du mur de Berlin en 1989 peut être appelée « après-Mur ». Mais alors la question se pose : sommes-nous toujours dans cette période ou bien a-t-elle pris fin pendant mon sommeil cryogénique imaginaire, quelque part entre le pic de 2005 et le point bas actuel ? Ces jalons historiques sont toujours contestables, mais on peut raisonnablement supposer que la crise financière de 2008-2009, qui a débuté aux États-Unis pour s’étendre rapidement à l’Europe, a ouvert une nouvelle période caractérisée par trois crises majeures – crise du capitalisme, crise de la démocratie et crise du projet européen. Ces césures historiques s’accompagnent toujours d’éléments de continuité. L’essor pacifique constant de l’Allemagne en est un. Sa réunification rapide et paisible lui a donné, selon l’expression de l’historien Fritz Stern (4), une « deuxième chance » inattendue en 1989-1990, dont elle a su tirer le meilleur profit. Et cela a certainement fait plaisir à Stern, ce brillant chroniqueur de l’épanouissement intellectuel de l’Allemagne du début du XXe siècle, de constater que, un siècle plus tard, le rayonnement politique et économique de son pays s’accompagne d’un regain d’influence intellectuelle. Aujourd’hui, certaines des analyses les plus incisives sur l’Europe et ses tourments viennent d’Allemagne. Témoin l’historien Philipp Ther. Son dernier livre s’intitule dans son édition anglaise Europe since 1989: A History, et l’auteur affirme dans la préface avoir voulu prolonger le travail de Judt en mettant davantage l’accent sur « l’histoire sociale et économique ». Il ne s’agit pourtant pas d’une histoire de l’Europe dans son ensemble. Dans l’index, aucune entrée pour Giulio Andreotti – et une seule pour François Mitterrand. C’est plutôt une histoire de l’Europe centrale et orientale postcommuniste avec un long chapitre comparatif sur l’Europe du Sud. Il y est aussi beaucoup question de l’Allemagne. Contrairement à celui de Judt, cet ouvrage s’articule autour d’une thèse centrale que le titre original rend mieux : Die neue Ordnung auf dem alten Kontinent: Eine Geschichte des neoliberalen Europa (« Le nouvel ordre sur le Vieux continent : une histoire de l’Europe néolibérale »). Son sujet est l’impact des politiques néolibérales sur les sociétés de l’Europe postcommuniste.   Philipp Ther estime qu’un « train néolibéral », mis sur les rails dans la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher et les États-Unis de Ronald Reagan, a commencé sa « traversée de l’Europe en 1989 ». Il précise qu’il utilise le
mot « néolibéralisme » comme un « terme neutre et analytique » et fait bien la distinction entre l’histoire intellectuelle de ce concept et le contexte sociopolitique dans lequel il a été mis en œuvre. Mais son exposé des principaux piliers de l’idéologie néolibérale n’est pas totalement neutre (les italiques sont de moi) : « Une foi aveugle dans le marché comme arbitre de la plupart des interactions ­humaines ; une confiance irrationnelle dans la rationalité des acteurs du marché ; un mépris pour l’État toujours jugé « tentaculaire » ; et l’application uniforme des recettes économiques du consensus de Washington » (5). Il affirme que les principaux préceptes du néolibéralisme tels qu’appliqués en Europe de l’Est ont été la libéralisation, la dérégulation et la privatisation, que ces mesures ont eu un effet dévastateur sur la cohésion sociale et ont contribué à l’aggravation des inégalités. Cette critique appelle plusieurs ­réserves. La première, comme le note prudemment Philipp Ther lui-même, c’est que, pour une économie, il y a pire que de subir de transformation néolibérale : c’est de ne pas en subir. Regardons les piètres résultats de l’Ukraine, de la Russie et de la Roumanie. En 1989, la Pologne avait à peu près le même PIB par habitant que l’Ukraine ; un quart de siècle plus tard, il est trois fois supérieur. De façon encore plus éloquente, il souligne que le PIB par habitant de la Pologne, qui représentait environ 10 % de celui de l’Allemagne unifiée en 1991, est passé à 53 % en tout juste vingt ans. Ensuite, son utilisation du terme « néolibéralisme » comporte un risque de surévaluation de sa dimension idéologique. Oui, il y a bel et bien eu des « thatchériens de l’Est » tels Václav Klaus, le père des réformes économiques en République tchèque – et Klaus était même plus « thatchérien » que Thatcher elle-même. Mais ce n’était pas un mouvement idéologique de masse, à l’instar du communisme ou du fascisme des années 1920 ou 1930, menés par des leaders qui croyaient passionnément et dogmatiquement en leur « isme ». La plupart des ceux qui ont mené une politique néolibérale après 1989 l’ont fait par pragmatisme, par manque d’alternative crédible. Ce fut, par exemple le cas du premier chef de gouvernement de la Pologne postcommuniste, Tadeusz Mazowiecki, qui était plutôt jusque-là un chrétien social. Je me souviens aussi de Bronislaw Geremek, figure influente du mouvement Solidarność devenu par la suite ministre des Affaires étrangères, expliquant son adhésion à la fameuse « thérapie de choc » en Pologne par une métaphore. Vois-tu, me disait-il, l’économie dirigée et nationalisée est comme un immense bunker. Alors pour le démolir, il faut un bulldozer géant. Ils auraient été ravis d’avoir au final une version sociale-démocrate scandinave du capitalisme. Mais il leur fallait d’abord bâtir ce capitalisme sur les ruines du bunker communiste. Ce qui m’amène à formuler ma dernière réserve. Ther a beau jeu d’ironiser sur le fameux TINA de Mme Thatcher (acronyme de There Is No Alternative, « Il n’y a pas de plan B »). Ou de noter, amusé, que l’adjectif alternativlos (sans alternative) a été désigné « mot allemand le plus laid de 2010 ». Mais quel était au juste le plan B ? Pouvait-on s’y prendre autrement pour bâtir une économie de marché ? Les historiens ne sont pas tenus d’explorer des scénarios contrefactuels, mais lorsqu’ils le font cela enrichit considérablement leur réflexion. Cela dit, je pense que Ther expose une idée importante. Les élites réformistes issues de la dissidence, notamment les personnalités venant de la gauche démocratique, sont allées très loin dans leur adhésion aux idées d’une transformation (néo)libérale radicale de l’économie. Ther cite l’exemple de l’ancien dissident polonais Jacek Kuroń. Il aurait pu aussi ajouter que, à la fin de sa vie, Kuroń avait amèrement regretté d’avoir soutenu, en tant que ministre du gouvernement de Mazowiecki, un libéralisme économique qui a eu des conséquences aussi douloureuses – notamment pour beaucoup des ouvriers qui avaient été la colonne vertébrale de Solidarność. Mais, comme le disait Adam Michnik, le rédacteur en chef historique de l’influent quotidien Gazeta Wyborcza, « j’ai le cœur à gauche mais le portefeuille à droite ». L’intelligentsia urbaine et libérale de la Pologne aurait à tout le moins pu adopter un langage moins méprisant envers ceux qui faisaient les frais de cette transition économique. Ils auraient pu aussi faire davantage pour faciliter la reconversion des travailleurs anciennement employés par les entreprises d’État, et mener, lorsque le budget le permettait, une politique sociale plus active. Que les nouveaux dirigeants de la Pologne aient « le cœur à gauche » n’était pas patent pour ces millions de Polonais des petites villes et des campagnes pauvres devenus des habitants de seconde zone après le passage du bulldozer du libéralisme économique. Ces hommes et ces femmes, il faut le souligner, étaient aussi en décalage par rapport au libéralisme sur des questions de société telles que l’avortement, l’égalité des sexes et l’orientation sexuelle, qui sont survenues avec l’ouverture vers l’Europe de l’Ouest. Ils constituent le cœur de l’électorat grâce auquel les ­populistes du parti Droit et Justice (PiS) ont conquis la majorité absolue en 2015, en alliant une idéologie catholique et nationaliste, typique de la droite, et de généreuses promesses de protection sociale et d’intervention de l’État dans l’économie, typiques de la gauche. Pour résumer, on pourrait dire que la réaction aux conséquences du libéralisme économique et sociétal menace aujourd’hui les acquis du libéralisme politique. Philipp Ther suggère aussi que, dans l’esprit de certains Européens de l’Ouest, l’Europe du Sud est en train de supplanter l’Europe de l’Est dans le rôle de « l’Autre » arriéré et imaginaire. Il en veut pour preuve l’acronyme PIGS [« porcs » en anglais], utilisé pour désigner quatre pays débiteurs de la zone euro : le Portugal, l’Italie, la Grèce et l’Espagne (dans sa version initiale, cette insulte s’écrivait avec un deuxième I, celui de l’Irlande, qui a réussi à s’extraire de ce groupe). Mais le chapitre de Ther sur l’Europe du Sud sonne un peu comme un Roi Lear où il ne serait pas question du roi, tant il passe ­rapidement sur ce qui constitue le cœur de la tragédie de cette partie du continent, à savoir les gros défauts de conception de la zone euro et les remèdes inadaptés proposés par les pays créditeurs de l’Europe du Nord, notamment l’Allemagne. On retrouve ce thème dans les livres de Claus Offe, Hans-Werner Sinn, Joseph Stiglitz et François Heisbourg (6). Venus d’horizons idéologiques et de pays très différents, ils s’accordent néanmoins à penser que la zone euro dans sa forme actuelle est une grave erreur – un projet de monnaie unique sans ministère des Finances commun et réunissant tant bien que mal dix-neuf économies très disparates. Destinée à renforcer l’unité européenne, cette « monnaie commune qui ne convient à personne » [« one size fits none »] ne fait que diviser l’Europe (7). Elle a contribué à raviver une terrible rancœur entre la Grèce et l’Allemagne et entraîné un ressentiment généralisé, tant au nord qu’au sud du continent. Si l’on poursuit la politique actuelle, l’Europe du Sud vivotera au mieux pendant des années encore dans la zone euro, avec une croissance faible, un taux de chômage élevé et un sentiment de désespoir acquis.   Ces quatre auteurs proposent des ­remèdes différents. Avec une ­clarté toute cartésienne, Heisbourg écrit : « L’euro dans sa forme actuelle étant la principale cause du problème, la solution consisterait à l’abolir froidement et d’un commun accord. » C’est logique, mais est-ce réaliste ? Pour Offe, en ­revanche, « l’euro est une erreur mais revenir ­dessus en serait une plus grave encore ». Stiglitz et Sinn proposent, quant à eux, un pot-pourri de réformes plus ou moins radicales que je ne peux détailler ici, faute de place mais aussi de compétences ­techniques. L’une des solutions, toutefois, serait que l’Allemagne d’Angela Merkel et de Wolfgang Schäuble cesse de traiter l’économie comme une branche de la théologie. Offe remarque avec justesse qu’en allemand « budget » se dit Haushalt, ce qui signifie littéralement « ménage » et évoque la rigueur proverbiale avec laquelle les épouses teutonnes tiennent leur maison, tandis que le mot pour désigner la dette, Schuld, veut également dire « faute ». La presse allemande, souligne Offe, qualifie souvent les PI(I)GS de « pécheurs budgétaires ». Ou, pour paraphraser la Bible : le salaire du péché est la dette. La maladie chronique de la zone euro a alimenté les populistes de gauche et de droite, du sud et du nord. Le parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) était à sa création un mouvement antieuro avant de gagner en popularité en tant que formation anti-immigrés, à la faveur de la vague de réfugiés de 2016. Et je n’ai même pas encore abordé cette crise des réfugiés qui continue de secouer la société allemande ; ni la crise du Brexit, la crise ukrainienne, la menace frontale que représente désormais la Russie de Vladimir Poutine pour la démocratie et la sécurité en Europe, la crise du terrorisme (en France, l’une des principales cibles du terrorisme islamiste, l’état d’urgence est toujours en vigueur), la crise démographique et cette peur du lendemain qui mine de nombreux jeunes Européens – les représentants de ce qu’on appelle le « précariat ». Autant de volets distincts mais complémentaires d’une crise existentielle globale qui met en ­péril l’ensemble du projet européen d’après guerre. Et tous nourrissent les métastases du populisme.   En décembre 2016, l’Autriche a choisi de ne pas élire président le populiste d’extrême droite Norbert Hofer, mais ce dernier a tout de même obtenu 46 % des suffrages. Le même jour, en plein débat sur les dangers du « trumpisme », l’Italie a voté non au référendum sur la réforme constitutionnelle proposée par le Premier ministre réformiste Matteo Renzi, qui a dû démissionner de son poste. C’est le Mouvement 5 étoiles, la formation ­populiste du comique Beppe Grillo, qui en a tiré profit, renforçant ainsi les craintes d’une instabilité accrue, notamment dans le secteur bancaire fragile de la troisième économie de la zone euro. J’ai employé à plusieurs reprises le mot « populiste » sans prendre le temps de le définir. Mais n’est-ce pas un terme extensible et fourre-tout que l’on utilise surtout pour désigner les partis, mouvements et candidats présidentiels que l’on n’aime pas ? Qu’est-ce que le populisme ? C’est la question à laquelle tente de ­répondre l’excellent petit livre de Jan-Werner Müller, un universitaire ­allemand qui enseigne à Princeton (8). Müller rappelle que Richard Hofstadter avait donné un jour une conférence intitulée « Tout le monde parle de populisme mais personne ne peut en donner la définition ». Müller fournit pourtant, à mon sens, le meilleur effort pour donner à ce terme une ­définition actuelle et cohérente [lire aussi l’entretien avec Andreas Pantazopoulos, ci-dessous]. Les populistes affirment parler au nom du « peuple » et, selon eux, cette filiation directe leur donne une légitimité supérieure à toute autre forme d’autorité politique, que ce soit la Cour constitutionnelle, le chef de l’État, le Parlement ou les instances locales et régionales. La formule de Donald Trump « Je suis votre voix » est un grand classique du populisme. Comme l’est aussi la réponse du Premier ministre turc lorsque l’UE a ­estimé qu’Ankara avait franchi une ligne rouge en portant atteinte à la liberté de la presse : « C’est le peuple qui trace les lignes rouges », a-t-il rétorqué. Ou encore cette manchette du Daily Mail, qualifiant trois des juges de la Haute Cour d’« enne­mis du peuple » parce qu’ils avaient statué que le Brexit devait être validé par le Parlement. Au même moment, l’extrême droite nationaliste en Pologne justifiait la tentative de limiter les pouvoirs de la Cour constitutionnelle dans le pays au motif que le peuple est « souverain ». L’autre caractéristique importante des populistes est qu’ils désignent comme « le peuple » ce qui n’en est qu’une partie. Une phrase prononcée par Trump en pleine campagne électorale l’illustre à merveille : « Ce qui est vraiment important, c’est l’unité du peuple. Parce que les autres gens ne comptent pas. » (9) L’ancien dirigeant du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (Ukip), Nigel Farage, a salué le vote en faveur du Brexit comme une victoire des « gens ordinaires », des « gens bien », des « vrais gens ». Les 48 % d’entre nous qui ont voté le 23 juin 2016 pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l’UE ne sont donc ni ordinaires, ni bien, ni même vrais. Les « autres gens », où qu’ils soient, doivent désormais se tenir à carreau : les Mexicains et les musulmans aux États-Unis, les Kurdes en Turquie, les Polonais en Grande-Bretagne, les musulmans et les juifs partout en Europe, mais aussi les Roms, les réfugiés, les migrants, les Noirs, les femmes, les cosmopolites, les homosexuels, sans parler des « experts », des « élites » et des « médias dominants ». Bienvenue dans le monde du trumpisme triomphant. Le populisme, écrit Müller, est l’ennemi du pluralisme. Sa cible est la démocratie libérale avec son système de contre-pouvoirs sociaux et constitutionnels qui empêchent toute « tyrannie de la majorité » de prendre le dessus sur les droits individuels. Et constituent des garde-fous pour les minorités, l’indépendance de la justice, le pluralisme et l’indépendance des ­médias et la vigueur de la société civile. Müller rejette le terme « démocratie illibérale », au motif qu’il permet à des gens comme Viktor Orbán de clamer que la Hongrie a juste une autre forme de démocratie, différente mais tout aussi authentique. Mais ce qu’Orbán fait en Hongrie – sa prise de contrôle des ­médias, par exemple – est une atteinte à la démocratie elle-même.  Cela étant, nous avons véritablement besoin à mon sens d’un terme pour décrire ce qui se passe lorsqu’un gouvernement issu d’un scrutin démocratique s’en prend aux fondations de la démocratie libérale sans avoir pour autant instauré une dictature – ni même avoir l’intention de le faire. Si la période de l’après-mur de ­Berlin s’arrête en 2009, dans quelle époque vivons-­nous donc aujourd’hui ? Nous ne le saurons pas avec certitude avant dix, vingt ou trente ans. À la fin d’une mauvaise journée pour l’Europe – et il y en a eu en pagaille en 2016 –, on a envie de se faire cryogéniser en attente de jours meilleurs. Mais il n’est pas possible de rester immobile. Non, nous qui croyons à la liberté et au libéralisme, nous devons combattre l’avancée des armées du trumpisme. Pour mettre toutes les chances de notre côté, nous devons d’abord comprendre ce qui, dans le libéralisme économique et sociétal de l’époque post-Mur mais aussi dans le changement technologique, a créé autant de ressentiment chez autant de personnes pour qu’elles votent à présent pour des populistes qui, en retour, vont mettre en péril les fondements mêmes du libéralisme politique. Une fois le bon diagnostic établi, les libéraux de gauche comme de droite doivent élaborer des actions politiques ainsi qu’un discours, accessible et attrayant, afin de pouvoir regagner la confiance de ces électeurs. De l’issue de cette bataille viendra le nom que l’on donnera à la période sans nom que nous vivons aujourd’hui.   — Cet article est paru dans The New York Review Of Books le 19 janvier 2017. Il a été traduit par Alexandre Lévy.
LE LIVRE
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Europe since 1989: A History de Philipp Ther, Suhrkamp, 2014

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