Domestication
par Olivier Postel-Vinay

Domestication

20417-b1711c Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Olivier Postel-Vinay

« J’entrevois une possible inversion du rapport de force entre les femmes et les hommes – dans certains pays du moins », risque Emmanuel Todd dans ce numéro. On peut risquer davantage, et juger que l’inversion est déjà à l’œuvre. #BalanceTonPorc, version malheureuse du #MeToo américain, est moins l’annonce d’un renversement à venir que l’expression d’une transformation en cours. Réagissant à un récent article sur la voiture autonome, une lectrice canadienne écrivait à The Economist : « J’ai déjà une voiture autonome. Elle m’emmène où je veux ­aller, obéit à la plupart de mes injonctions, ne va jamais trop vite, ralentit ­devant des enfants, fait le plein chaque ­semaine et accom­plit tout cela avec une intel­ligence rudimentaire. C’est mon mari. »
On présente souvent l’évolution du rapport entre les sexes comme une question de droits. On parle d’égalité, on rédige des lois, on établit des quotas, comme dans les conseils d’administration des entreprises cotées – sous peine de sanctions. Ce n’est que l’écume. Sous l’écume la vague, sous la vague la marée.
Les relations de pouvoir entre les sexes varient beaucoup d’une espèce animale à l’autre. Parfois la femelle domine, jusqu’à l’exagération, comme chez cette baudroie de 1 mètre de long qui porte en bandoulière son mari de 15 centimètres. La variation s’observe aussi chez nos plus proches cousins : chez les bonobos, les apprentis Weinstein en sont pour leurs frais – contrairement à ce qui se passe chez les chimpanzés, à cet égard plus proches de nous. Difficile de savoir ce qu’il en était du rapport entre les sexes dans l’espèce humaine à ses débuts. Comme le rappelle Charlotte Perkins Gilman dans son roman Herland (1915) – dont nous faisons paraître ces jours-ci la traduction française –, de bons esprits ont projeté dans ce lointain passé le mythe d’une gynocratie.
Quoi qu’il en soit, la méchante révolution néolithique a installé durablement et comme figé la domination masculine. Mais c’est justement ce qui nous distingue des autres espèces : le rapport entre les sexes n’est pas seulement soumis aux gènes (la force physique, un cerveau XX ou XY), il est sensible à l’évolution culturelle. Aucun chimpanzé jamais n’écrira : « Les facultés ayant été uniformément partagées entre les deux sexes, la femme est appelée par la nature à toutes les fonctions » (Platon). Aucun chimpanzé (mâle) jamais n’inventera la pilule.
L’une des transformations les plus décisives de ces deux derniers siècles est en voie d’accélération : la « femelle humaine » (Simone de Beauvoir) a conquis (ou recouvré ?) la faculté de choisir son mâle. C’est l’une des raisons possibles de l’augmentation de la taille, car les femmes préfèrent les grands. La société indienne aujourd’hui tremble sur ses bases, tant est forte la pression des jeunes femmes pour exercer leur choix.
Une anthropologue néo-zélandaise, Helen Leach, a posé une question qui vaut le détour. L’être humain est un spécialiste de la domestication. Mais certains animaux, comme le chien, se sont domestiqués eux-mêmes. Et si un tel processus avait été à l’œuvre chez Homo sapiens ? Cela contribuerait à expliquer nos traits juvéniles par rapport à nos cousins chimpanzés, nos canines affaiblies, nos dents en désordre, la diminution tendancielle de la violence… et notre propension à la docilité. Si notre espèce s’est autodomestiquée, il y a toutes les raisons de penser qu’elle continue de le faire. Et dans ce contexte, que penser de la relation entre les sexes ? Ne peut-on la lire, aussi, dans le temps long, comme l’histoire d’une tension entre deux aspirations à domestiquer l’autre ? Selon cette grille de lecture, nous serions alors en train de vivre un moment captivant : après une longue période de domestication de la femme par l’homme (l’expression est de Charlotte Gilman), nous entrerions dans une phase de domestication de l’homme par la femme. Pour tendre vers un heureux équilibre ? Prenons le pari. « Il n’y aura pas de vainqueur dans la bataille des sexes, a dit Henry Kissinger. Les ennemis ont un peu trop tendance à fraterniser. »

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