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Droit de réponse d’André Burguière

Dans son dernier numéro, Books s’est fait l’écho de la recension
de l’ouvrage d’André Burguière, L’Ecole des Annales, parue dans
la London Review of Books
(=> lire «
Les historiens français refont leur histoire »
). Richard J. Evans,
professeur à Cambridge, y accuse notamment l’historien français d’être «
incapable de prendre du recul par rapport à l’histoire qu’il analyse et
de se libérer des nombreux mythes qui la figent ». Considérant que les
affirmations contenues dans l’article de Books (qui ne fait que
rapporter les critiques émises par Evans dans la London Review of
Books
) « ont un caractère insultant » et tout en reconnaissant ne
pas avoir « encore lu l’article du distingué professeur de l’université
de Cambridge dans la London Review of Books », André Bruguière a
demandé un droit de réponse. Le voici : 

Déconstruction d’une démolition

A propos de l’article de mars-avril 2010, «  Les historiens français refont leur histoire », paru dans Books, je tiens  d’abord  à signaler plusieurs points où Evans et/ou son commentateur français me font dire ce que je n’ai pas dit.

1/ Je n’ai jamais prétendu que le courant des Annales ne concernait que les historiens français et l’histoire de France. J’ai rappelé plus longuement que ne le fait Evans les efforts de Bloch et Febvre pour constituer, autour de leur revue, un réseau international de collaborateurs et publier, dans une perspective comparatiste, des articles concernant des terrains européens ou extra européens qui débordaient le cadre hexagonal. J’ai évoqué le fait (qu’Evans me reproche d’ignorer) que leur projet de revue d’histoire économique et sociale rejoignait des entreprises étrangères, germanophones plus anciennes ou anglophones comme celles qu’il cite. Il me faut préciser en revanche que la revue des Annales n’a pas été « lancée à Oslo » mais simplement annoncée au Congrès historique d’Oslo. Emporté par son adhésion sympathique à l’ouverture internationale des fondateurs des Annales, notre recenseur a peut-être confondu le lieu de naissance des Annales avec le lieu de publication des Caractères originaux de l’histoire rurale française de Marc Bloch, publié effectivement à Oslo en 1931.

Si je préviens dans la préface de mon livre que j’ai choisi par commodité, de suivre le parcours historiographique du concept de mentalités, car c’est là le sujet précis du livre, principalement chez les historiens français, j’ajoute qu’on pourrait  retrouver des parcours analogues ( liés ou non à l’école des Annales) avec  passage à une histoire structurale strictement économique et sociale et  retour aux mentalités sous la forme élargie de ce qu’on nomme aujourd’hui anthropologie historique, en Grande Bretagne, aux Etats-Unis, en Italie, en Allemagne, en Espagne et… ailleurs. Je maintiens en revanche que les controverses historiographiques ont conservé curieusement, malgré la multiplication des réseaux et des colloques internationaux, un caractère assez national et j’en propose une explication.

 Je reconnais volontiers l’horizon trop hexagonal des recherches des historiens français, c’est mon seul point d’accord avec Evans, si on les compare en particulier à celles des historiens anglais ou américains. Je ne m’en exclus pas et je le déplore. Le courant des Annales n’a pas su assez inverser la tendance. Mais s’il y a un certain retour à l’hexagone dans les Annales après la deuxième guerre mondiale, il ne tient ni à Febvre comme semble le penser Evans, ni à Braudel. Il est dû à l’influence de Labrousse sur la nouvelle génération d’historiens, longuement évoquée dans mon livre, dans  l’effort de celui-ci pour « départementaliser » ou « régionaliser » l’analyse sérielle des données françaises. J’ajouterai cependant qu’il y a au moins une institution française aujourd’hui où les historiens de la France sont minoritaires par rapport à ceux d’autres aires culturelles, en général extra-européennes : c’est l’EHESS grâce aux efforts successifs de Febvre, Braudel et des présidents qui leur ont succédé.

2/ Evans me reproche d’avoir voulu démontrer et donc d’avoir surestimé la  continuité de l’école des Annales. De l’observatoire que j’ai choisi (la trajectoire de la notion de mentalités), je montre en réalité le contraire.  Je récuse néanmoins  l’hypothèse d’Evans qui attribue à Braudel l’abandon de la notion de mentalités. Il s’intéresse assez peu aux  faits religieux. Mais son approche  des pratiques socio-économiques est à la fois spatialisée et… culturelle. Je crois avoir montré qu’il avait largement préparé le terrain, à cet égard, au « tournant anthropologique » de l’Ecole des Annales. C’est encore une fois Ernest Labrousse, dont Evans semble ignorer l’œuvre et l’influence, qui a écarté les mentalités de son modèle d’analyse strictement socio-économique.

Il me faut revenir sur les relations entre Marc Bloch et Lucien Febvre dont nos recenseurs me reprochent d’avoir éludé les aspects embarrassants en particulier sous l’occupation. J’ai peut-être accordé une place excessive à cet épisode pour un livre dont le propos n’était ni biographique, ni institutionnel mais essentiellement conceptuel. Je l’ai fait parce que les différences et les désaccords entre les deux historiens expliquent largement l’hétérogénéité de « l’esprit des Annales » qui a protégé le courant du dogmatisme mais non de certaines contradictions. Je ne crois avoir rien dissimulé de leurs désaccords à propos de la continuation de la revue, sans le nom de Marc Bloch, sous la loi de l’occupant. J’ai essayé d’éviter le simplisme et d’exposer honnêtement tout le dossier ; comme l’a fait Bertrand Müller dont je partage entièrement le point de vue. Je laisse  à M. Paul Freyer, dont je n’ai pas lu la lettre adressée à la rédaction de la London Review of Books , la responsabilité de son témoignage. J’ai lu de prés le chapitre consacré par Philippe Burin à Lucien Febvre dans son livre La France à l’heure allemande. Je n’y ai pas trouvé la  moindre  pièce nouvelle au dossier, mais beaucoup de sous entendus, de propos polémiques qui n’ont pas grand chose à voir avec le raisonnement historique.

J’en viens au fond de l’accusation. M. Evans et son commentateur me soupçonnent, sans apporter de preuve sérieuse, de proposer une interprétation apologétique de l’histoire des Annales parce que je fais partie de l’équipe directrice de la revue.  J’affirme au contraire dans ma préface que le fait d’appartenir à la direction des Annales ne me qualifiait ni ne me disqualifiait en rien pour étudier l’histoire intellectuelle de la revue et surtout du courant dont elle a été le vecteur. Il me suffisait  pour faire un vrai travail d’historiographie de lire de  prés les numéros de la revue antérieurs à la guerre ou immédiatement postérieurs à elle ainsi que les œuvres des historiens qui ont été influencés par elle, au lieu de me contenter de mes souvenirs ou des idées toutes faites sur les Annales ; ce que font hélas nombre d’historiens, y compris parmi ceux qui se veulent proches des Annales . C’est aussi ce que semble avoir fait M. Evans pourtant réputé pour avoir consacré une partie de son œuvre à l’historiographie.  S’il avait fait cet effort, s’il avait en outre lu sérieusement et complètement mon livre, il n’aurait pu ressortir, comme il le fait, tous les clichés simplistes sur la stratégie de l’auto célébration  de Febvre ou de Braudel.

Un dernier point : M. Evans craint que je n’aie cité le livre de Lutz Raphael, Die Erben von Bloch und Febvre sur l’ école des Annales  de 1945 à 1980, sans l’avoir lu. C’est peut-être l’usage à Cambridge. Mais à Paris, on ne doit mentionner en principe  dans une bibliographie « scientifique » que les textes que l’on a utilisés ou consultés. Je tiens donc à rassurer le professeur Evans et son commentateur. Je lis l’allemand. J’ai lu le livre de Lutz Raphael que j’apprécie, bien que sa perspective institutionnelle et sociologique ne soit pas ici exactement la mienne. Je connais même assez bien l’auteur avec lequel j’ai participé à plusieurs colloques.

André Burguière

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