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Du Liberland à Pinel 1er roi des Ecréhous


Crédit : simonsimages

Un trentenaire tchèque s’est autoproclamé président du Liberland, une parcelle boisée de sept kilomètres carrés que ses voisins serbes et croates ne semblent pas avoir revendiquée. Dans Conquistadores et roitelets : rois sans couronne, l’historien de la fin du XIXe siècle, Marc de Villiers du Terrage dessine le portrait de plusieurs de ces chefs d’Etat farfelus, et notamment celui d’un certain Philippe Pinel. Voici l’histoire de celui qui devint roi, et unique sujet, des Ecréhous.

 

Encaisser des impôts passe, sans contredit, pour la prérogative la plus essentielle de tout gouvernement sérieux ; n’en devoir à personne indique, pour le moins, qu’on se trouve déjà au seuil du pouvoir. Grâce à ce très simple raisonnement, le bon Pinel, premier et dernier du nom, monta sur le trône des Ecréhous.

Cet homme simple apprit à beaucoup de savants géographes que point besoin n’était de se rendre aux antipodes pour découvrir quelques rochers n’appartenant encore à personne, et qu’il suffisait de s’éloigner de trois lieues des côtes de la Normandie pour rencontrer des îlots d’autant plus indépendants que deux grandes puissances en revendiquaient, également, la possession.

Entre Jersey et la presqu’île du Cotentin, à 12 kilomètres au sud-ouest de Carteret, émerge un archipel de récifs, véritable chapelet d’écueils justement redouté des navires, où n’abordent guère que des homardiers jersiais ou normands.

Ces îlots, qui s’étendent sur une longueur de deux lieues, s’appellent les Ecréhous. Jadis, avant un terrible raz de marée, qui eut probablement lieu vers le XIe siècle, ils se trouvaient reliés au continent; quand les habitants ne purent plus aller à pied sec entendre la messe à Port-Bail, les moines de l’abbaye du Val-Richer vinrent fonder, sur Maître-Ile, un établissement placé sous la juridiction du prieur de Saint-Martin de Jersey. Dès l’année 1309, le prieur était tenu de faire entretenir, toute la nuit, un feu destiné à empocher les barques de venir se briser sur les Ecréhous. Il n’y a pas encore bien longtemps, on voyait, dit-on, au fond de la mer, lors des grandes marées, les fondations de nombreuses constructions.

Maintenant, trois petites îles à peine peuvent être considérées comme habitables : Maître-ile, la Marmouttière et Blanque-Ile; encore, par gros temps, n’est-on pas toujours, sur la dernière, à l’abri des embruns.

« Les rares touristes, dit M. Boland, qui ont visité les Ecréhous arrivent en face d’une muraille ravinée, découpée, zébrée de petits couloirs et enclavée dans une myriade de rochers plus petits, qui se dressent en obélisques, en cônes, en dents de scie ; ce piton c’est la Marmouttière, le principal des Ecréhous, pour la plupart recouverts à marée haute ; on y débarque dans une crique mal abritée.»

Le roi des Ecréhous s’appelait Philippe Pinel, bien que la plupart de ses historiens l’aient baptisé John, le confondant avec son frère, plus connu sous le sobriquet princier de Tête de veau,

Philippe naquit dans l’île de Jersey, au mois d’octobre 1820, à Saint-Jean, patrie du bon poète Robert Wace, l’auteur de la Geste de Normands et du Roman de Rou. Sans doute le vieux chroniqueur avait pressenti la naissance de son futur compatriote quand il inscrivait, en tête de son œuvre :

Lunge est la geste des Normanz

Et à metre est grieve (difficile) en romanz…

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Après quelques années de grande navigation, Pinel renonça aux lointains voyages pour se livrer uniquement à la pêche. Trouvant que le poisson abondait dans les parages des Ecréhous, il vint se fixer à Maître-Ile en 1843. Longtemps seul habitant de ce rocher désert, la prescription finit par transformer son ermitage en royaume. Plus tard il passa à Blanque-Ile, comme disent les Jersiais, îlot relié à marée basse avec la Marmouttière par une chaussée de galets d’environ 100 mètres de long. Pendant les grandes tempêtes, Pinel, qui avait coutume de dire, en parlant de son royaume : « l’océan l’a mis là, la mer peut aussi bien l’enlever», se voyait parfois contraint de se refugier à la Marmouttière, où, au moyen de gros blocs de pierre, il s’était construit un abri cyclopéen.

Charles Frémine a jadis visité le palais de Pinel. « C’était, dit-il, une aire sablonneuse, de quelques mètres carrés, entourée de murs de granit brut avec pour plafond la toiture. Point de portraits et point d’images. Une cheminée, un fourneau de fonte avec quelques ustensiles de cuisine, deux escabeaux, une table de chêne, où, près d’une croûte de pain, traîne un morceau de poisson fumé. A droite de l’unique fenêtre, ouverte comme la porte au soleil couchant, et posés sur deux rayons, quelques ouvrages de liturgie, plus trois bibles dont une énorme avec explication et commentaires… Une grive dans une cage d’osier est son unique compagne… Deux rangs de pierres plates, plantées debout, forment l’alcôve, et du varech son lit. » Une citerne, un four, et une cage à poule complétaient les dépendances de cette royale installation.

Le respect de la vérité nous oblige à constater que l’excellent Pinel ne semble avoir été ni un anachorète ami de la solitude, ni même un enragé marin, amoureux de la mer sauvage. C’était, hélas ! un contrebandier incorrigible et un vieil ivrogne, qui avait transformé sa demeure en entrepôt pour la fraude que lui ou ses compères anglo-normands pratiquaient, en grand, sur la côte française. Ce petit profit, ajouté à celui de sa pèche, s’il ne l’enrichissait pas, lui permettait du moins de subvenir à ses besoins et surtout de ne jamais manquer de whisky, car le prince aimait à boire royalement. « C’était un homme petit, nerveux, solide, le visage tanné, velu, la tête coiffée d’une crinière noire et rude. »

Souverain absolu, il n’eut jamais d’autre sujet que sa femme, Jeanne Hamon, dite La Moignan; encore la reine se montra-t-elle rebelle, et préféra-t-elle retourner habiter Jersey.

« La solitude déplut à Mrs. Pinel qui, profitant un soir de la douce ivresse dans laquelle une bouteille de gin, apportée par des touristes, avait plongé le roi des Ecréhous, quitta l’îlot avec ses visiteurs et retourna à Jersey, pour y trouver cette société tant haïe de son époux. Lorsque les fumées de l’alcool se dispersèrent, le lendemain, rendant à son cerveau une lucidité momentanément disparue, et que le précaire souverain s’aperçut de la fugue de sa compagne, il en éprouva tout d’abord une certaine contrariété, mais bientôt la réflexion lui vint, et il ne conserva ni colère ni regret. Il se dit simplement que dorénavant il ne travaillerait que pour lui, au lieu de travailler pour deux. »

Roi de fait, il eut même, au mois de juillet 1868, les honneurs d’un couronnement solennel, en présence de M. Nicolle, député aux Etats de Jersey, de M. Noël, de M. Fool, touriste anglais, qui paya force Champagne et liqueurs alcooliques, et de quelques marins de Jersey. Un très aimable correspondant, M. P. Ahier, a bien voulu recueillir, de la bouche du dernier survivant de cette petite fête, la déclaration suivante :

« Je restîme alors là bas trois journées ; j’étions tous bragis (ivre) ; q’aunt au Roi, je le couronnîmes avec une couthonne (couronne) en fer. Sa femme, dite la Moignan, était vraiment une Jeanne Hamon » (Moignon, en patois jerseyen signifie une espèce de…)

Après un règne incontesté d’une quarantaine d’années, l’Angleterre, à la suite de contestations entre pêcheurs, revendiqua, en 1883, la possession exclusive des Ecréhous, et, malgré les protestations toutes platoniques de la France, en prit possession ou plutôt y fit acte de souveraineté.

Partout où débarquent les compatriotes de Thomas Cook, le premier bâtiment qu’ils construisent est une hôtellerie. C’est ce qui se passa à la Marmouttière : un insulaire y bâtit un hôtel, pauvre cantine d’ailleurs, qui ne parvenait même point, par son confortable plus que sommaire, à éclipser le misérable palais situé en face. Au-dessus de la porte se trouvait inscrit : « Ici on loge à pied et à cheval», les Hippocampes, sans doute !

Ce vide-bouteille à l’usage des pêcheurs servit néanmoins, de prétexte à l’intervention des autorités anglaises. Le connétable (maire) de Saint-Martin de Jersey se hâta de prendre, et de faire afficher sur les lieux, l’arrêté suivant :

« Messieurs les Pécheurs qui fréquentent les Ecréhous sont priés do ne point déposer d’immondices au-dessus du plein de Mars. Le Connétable : Lemprière. »

Et on dit qu’il n’y a qu’en France que tout est règlementé! Par cette ordonnance mémorable, l’Empire britannique venait de s’accroître considérablement. Dès lors, l’autorité du pauvre roi ne fut plus qu’un souvenir; bientôt les gabelous de Gorey osèrent même le traiter en simple citoyen et lui signifièrent sans ménagement de ne plus se livrer à la contrebande… du moins à Jersey.

Pinel dut se mettre à brûler du varech pour en vendre la cendre dans les îles normandes au prix de quatre shellings le sac. Ce commerce, même joint aux produits décroissants de sa pêche, ne pouvait enrichir le potentat déchu, ni même conjurer le vide endémique de sa cave. Le gin devint effroyablement rare aux Ecréhous, et le roi tomba malade. Un jour, des marins l’ayant trouvé au plus mal, le connétable de Saint-Martin le fit transporter de force à l’hôpital de Saint-Hélier. C’est là que s’éteignit doucement, le 17 décembre 1896. « Maître Pinel », faute d’huile sinon de whisky. « Son corps, dit un journal de Jersey, fut suivi à la tombe par un grand nombre de ses co-paroissiens.»

La mémoire de son règne passera à la postérité; on connaît le respect des citoyens anglais pour tout ce qui touche à ses souverains : aussi les compatriotes de ce roi contrebandier ont-ils conservé pieusement quelques reliques historiques de sa royauté.

Au musée de Saint-Hélier, on voit, dans une vitrine, à côté des fontes de pistolets du roi Charles II, qui séjourna à Jersey en 1649, un habit « donné par Sa Majesté la reine Victoria au roi des Ecréhous. »

Ce vêtement, en gros drap bleu, et semblable à l’habit du dimanche d’un matelot cossu, n’a pas dû ruiner la cassette royale. Il est vrai que Sa Très Gracieuse Majestés, sachant combien le tabac coûtait peu à son humble cousin, lui fit également cadeau d une belle pipe de bazar.

Pinel avait envoyé la reine Victoria un panier tressé de ses propres mains. Sa Majesté en échange lui fit remettre par M. Lemprière de Rozel, vicomte de Jersey, les objets dont nous venons de parler, accompagnés de la lettre suivante :

Osbome, 2i juillet 1890.

« Le général Sir Henry Ponsomby, par ordre de la Reine, est chargé de remercier M. Pinel du panier qu’il a offert à Sa Majesté. »

LE LIVRE
LE LIVRE

Conquistadores et roitelets. Rois sans couronne: du roi des Canaries à l’empereur du Sahara de Marc de Villiers du Terrage, Perrin et cie, 1906

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