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Égypte – La colère des coptes

Il ne fait pas bon prendre des libertés avec la religion, dans le monde arabe, et pas seulement avec les musulmans. En témoigne la fureur avec laquelle l’Église copte d’Égypte a réagi au roman de Youssef Zeidan Azazil (l’un des noms de Satan, en arabe comme en hébreu). En tête des ventes dans le pays depuis sa parution au printemps 2008, le livre en était déjà à son sixième tirage quand il a reçu, le 15 mars dernier, le Prix international de la fiction arabe, communément appelé le « Booker arabe », créé en 2007 par la Fondation des Émirats à Abu Dhabi, en association avec le célèbre Booker Prize britannique. Cette reconnaissance internationale, qui permettra notamment au livre d’être traduit en anglais, n’a fait qu’attiser davantage encore la colère de l’église copte, qui voit là une atteinte à la religion chrétienne et à certains de ses symboles. À travers son héros, Hypa, un moine égyptien du Ve siècle, Zeidan souligne en effet les querelles qui ont déchiré le christianisme des premiers siècles et les conflits interreligieux qui secouaient l’Empire romain. Récit des pérégrinations qui ont amené le moine à s’interroger sur sa foi, Azazil explore le débat qui agitait les premiers chrétiens sur la nature, divine ou humaine, du Christ. Cette question fondamentale divise
musulmans et chrétiens, et serait à l’origine du succès du livre selon les religieux coptes, qui accusent l’auteur de vouloir attiser les tensions communautaires en Égypte. Pour le musulman Youssef Zeidan, l’un des responsables de la bibliothèque d’Alexandrie et auteur de nombreuses études scientifiques sur la pensée islamique, le soufisme et l’âge d’or des Arabes, il n’y a pourtant rien là qu’« une traduction aussi fidèle que possible de manuscrits du Ve siècle, retrouvés il y a une dizaine d’années près d’Alep, au nord de la Syrie, dans lesquels le moine égyptien Hypa raconte son histoire étonnante dans une période trouble ». Ce n’est pas l’avis du clergé copte. « Après l’avoir qualifié de romancier “hérétique” en quête de célébrité, à l’instar de Dan Brown avec son Da Vinci Code ou d’Umberto Eco avec Le Nom de la rose, les hommes d’Église ont poursuivi leur campagne de dénigrement en accusant Zeidan d’avoir plagié le roman d’un écrivain britannique du XIXe siècle, Charles Kingsley, auteur, en 1853, d’Hypatia », rapporte le quotidien arabe de Londres Al-Hayat. Pourtant, comme le rappelle Mohamed Hamamsi sur le site d’actualité arabophone Elaph, « avant d’obtenir le Booker arabe, Azazil avait été salué par les plus grands critiques en Égypte et dans le monde arabe. En réponse aux attaques des religieux coptes, ils insistaient sur la valeur artistique du roman ». Le quotidien égyptien Al-Masri Al-Youm écrivait ainsi en juillet 2008 : « Outre la force et le plaisir que procure la lecture d’Azazil, on s’aperçoit au bout de quelques pages qu’il s’agit d’une œuvre réellement différente : une étude comparée des religions ou un voyage philosophique passionnant, profond et sincère, écrit dans une langue arabe raffinée. » C’est seulement au lendemain du prix, remarque Hamamsi, « que l’on s’est mis à douter de la qualité littéraire de l’œuvre, de la crédibilité de l’histoire et de la compétence littéraire de son auteur ». « La surprise vient aussi de ce que Zeidan n’appartient pas au monde littéraire traditionnel », ajoute Al-Hayat en rapportant un nouveau rebondissement dans la campagne anti-Azazil : la démission du grand éditeur libanais Ryad al-Rayes du jury du Booker arabe au lendemain de la remise du prix à Abu Dhabi. Mais tandis que religieux, critiques et éditeurs poursuivent la controverse, les ventes d’Azazil, elles, continuent de battre des records dans les librairies du Caire.
Azazil, de Youssef Zeidan, Éditions Dar Al-Shorouq, 2008.

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