Éloge des chasseurs-cueilleurs
par Olivier Postel-Vinay

Éloge des chasseurs-cueilleurs

olivier postel-vinay Publié dans le magazine Books, mai 2019. Par Olivier Postel-Vinay

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile », écrit Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Deux siècles plus tard, l’accusation se précise : l’invention de l’agriculture a été « la plus grande erreur de l’humanité ». On doit la formule au physiologiste et géographe américain Jared Diamond. Il l’a lancée en 1987 et l’a développée dans son best-seller mondial De l’inégalité parmi les sociétés.

La thèse entrait en résonance avec les travaux de certains anthropologues, à commencer par l’Américain Marshall Sahlins. En 1966, lors d’un congrès, il expliqua que les chasseurs-cueilleurs, loin de vivre une existence misérable, jouissaient de beaucoup de temps libre pour se reposer et se livrer à des activités non productives. Ils représentaient selon lui « la première société d’abondance ». L’idée a pris. En 1969, à l’ère de la contre-culture et du New Age, le magazine Time consacra un éditorial aux Sans (ou Bochimans) du Kala-hari : « Ce peuple vit confortablement, ils sont pacifiques, heureux et en sécurité […]. Cet Éden existe réellement. » L’hebdomadaire se fondait sur les travaux d’une famille d’anthropologues, les Marshall, qui avaient vécu auprès des Ju/’hoansis (aussi appelés !Kungs) au nord de la Namibie et du Botswana.

Les Ju/’hoansis ont été à nouveau étudiés par un anthropologue britannique, James Suzman. Il en a tiré en 2017 un livre qui a rencontré un vif succès 1. Coincé entre l’appétit des agriculteurs et celui des éleveurs, soumis aux inévitables intrusions des États, le monde des Sans est hélas en train de disparaître. C’est d’autant plus dramatique, écrit-il, que ce peuple présente un modèle d’humanité dont nous ferions bien de nous inspirer. D’après les travaux de généticiens et d’archéologues, les Sans sont les derniers représentants du plus vieux peuple de la Terre. Ils vivent dans le Kalahari depuis quelque cent quarante mille ans. C’est « la société la plus aboutie de l’histoire humaine ». Or leur mode de vie ne semble guère avoir évolué depuis au moins soixante-dix mille ans. Et quel mode de vie ! Ils ne « travaillent » que quinze à dix-sept heures par semaine (chasse et cueillette). Le reste du temps, « ils vaquent aux tâches ménagères, jouent, se font la cour, confectionnent des cadeaux, s’occupent des enfants et racontent des histoires ». Ils sont « farouchement égalitaires », veillant scrupuleusement à répartir les rations de viande. Le « pilier central » de cette société ? « Ne travailler que pour satisfaire les besoins immédiats. » Ils ne stockent et n’accumulent rien. Bref, ils n’ont pas été contaminés par cette satanée « révolution de l’agriculture », qui nous a « contraints à privilégier le travail » et a fait de nous les « otages de la croissance ». Autrement dit, « ils nous donnent une idée de la façon de nous organiser à l’avenir », conclut Suzman.

Son livre a été salué par une presse quasi unanime. Dans un article paru dans The New Yorker sous le titre « Le procès de la civilisation », le journaliste et romancier britannique John Lanchester en fait un éloge vibrant, joint à un éloge non moins vibrant du livre du politologue et anthropologue américain James C. Scott, Homo domesticus, qui défend la même thèse et auquel nous consacrons notre dossier ce mois-ci. Les deux livres mettent en cause « cette nouvelle technologie sinistre qu’on appelle l’écriture », observe le journaliste. Tel est l’esprit du temps.

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