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L’emprunt contre la pauvreté


Le Nain Louis (1600/1610-1648). Paris, musÈe du Louvre. RF2081.

C’est là l’une des conséquences dramatiques du Covid-19 : d’ici la fin de l’année 2021, jusqu’à 150 millions de personnes dans le monde pourraient basculer sous le seuil d’extrême pauvreté, estime un rapport de la Banque mondiale publié mercredi 7 octobre.
La pauvreté n’est pas un état mais un risque, rappelle l’historienne Laurence Fontaine dans L’économie morale. Dans l’Europe préindustrielle, ce risque pesait sur 50 à 70% des foyers citadins : des malades incapables de gagner leur vie aux journaliers menacés par la moindre fluctuation du prix du pain, en passant par les artisans, commerçants et paysans jamais à l’abri d’une crise économique, d’une épidémie ou d’une guerre, et même certains nobles.

Pour éviter la pauvreté, le crédit est une stratégie largement déployée, note Fontaine, et ce alors même que pèse un interdit religieux sur le prêt usuraire. Les aristocrates dans le besoin recourent aux services de « dames à la toilette » qui écoulent vêtements ou bijoux, les pères de famille accumulent les crédits auprès du boulanger… On emprunte à ses proches, aux commerçants, au propriétaire de son logement ou des terres qu’on travaille, et lui fait de même.
« Il faut souligner que si les historiens peuvent travailler sur ces paysans et ces citadins surendettés et analyser leurs inventaires après décès, c’est parce que, malgré leur surendettement, ces hommes sont morts dans leur village ou dans leur quartier et non pas sur les routes de l’errance après avoir été expropriés : pour saisir bétail et récoltes, les créanciers auront attendu qu’ils meurent », écrit Fontaine.

Ce système de crédit interpersonnel repose en effet sur le modèle du don. Le créancier ne cherche pas à gagner de l’argent, mais de la reconnaissance et le maintien de son rang. Et pour le débiteur, accéder au crédit, c’est avoir la confiance de quelqu’un, c’est être un membre reconnu de la société.  Ainsi dans Le Tiers Livre de Rabelais, quand Pantagruel propose à Panurge de payer ses dettes, celui-ci refuse car il ne veut pas se retrouver abandonné.
Mais en parallèle, certains ont parfois besoin de se libérer de ces contraintes sociales, et le prêt à intérêt se répand, et ce jusqu’à ce que tombe l’interdit sur l’usure. Dans les faits, il est même parfois difficile de distinguer le crédit marchand du crédit comme don. Et si le premier finit par s’imposer, ce n’est que pour passer d’une fiction à une autre, estime Fontaine : de la fiction du crédit comme preuve d’amour chrétien à celle du crédit comme concrétisation de l’égalité entre les individus.

À lire aussi dans Books : « Dette, la faute des économistes », novembre 2011.

LE LIVRE
LE LIVRE

L’économie morale : Pauvreté, crédit et confiance dans l’Europe préindustrielle de Laurence Fontaine, Gallimard, 2008

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