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En marge de l’histoire de la Serbie,
les déshérités Grecs

Avec l’arrestation de Ratko Mladic revient l’horreur de l’histoire de la Serbie. Que d’événements depuis la Première Guerre mondiale ! Mais pour comprendre le soutien de bien des Grecs à la Serbie qui fut celle de Milosevic (ce qui nous paraît souvent incompréhensible), il faudrait savoir suivre le destin, un à un, de ces intellectuels apatrides qui sont parfois revenus dans leur pays, mais qui vivent aujourd’hui un peu partout dans le monde et contribuent beaucoup au succès scientifique des États-Unis. Cela nous met en mémoire le destin tragique qui a touché de nombreux Grecs, et nous rappelle que la poursuite de la guerre en Grèce après 1945 est un épisode presque entièrement occulté en Europe de l’ouest. Cet épisode, pourtant, explique encore beaucoup des alliances balkaniques souterraines, il fait comprendre pourquoi la Grèce soutient la Serbie, et il permet d’explorer pourquoi les Balkans ne font toujours pas partie de l’Union européenne. 
 
Mémoires et histoire, d’abord. La guerre civile inspire une littérature importante en Grèce, comme le livre de mémoires de Katina Tenda-Latifi, Ta apopaida («Les Déshérités», Exantas, non traduit en français), où l’on découvre l’horreur des massacres et l’extrême ambivalence des puissances occidentales après la victoire contre l’Allemagne. Ce livre est le récit d’une très jeune fille, qui témoigne de bien des illusions semblables à celles qui furent illustrées par André Malraux, à la fois généreuses et utopiques. Il raconte comment, à la suite de l’assassinat de son oncle et de dénonciations, elle s’est trouvée rapidement déportée, puis à la tête d’un bataillon de partisans de l’Armée Démocratique Grecque, perdant peu à peu du terrain, pour fuir ensuite par l’Albanie vers le monde communiste, et se retrouver enfin dans un long parcours d’apatride, avant l’amnistie de 1974 qui suivit la chute du régime des «Colonels». Ce moment de notre histoire a inspiré aussi, nous devons nous en souvenir, une part marquante du répertoire musical de Mikis Theodorakis, qui s’est dit bouleversé à la lecture de ces mémoires. Et ce texte, prélude à l’exil, nous montre aussi combien il serait important d’analyser, sans les diaboliser systématiquement,  les échanges, scientifiques en particulier, qui ont eu lieu avec l’Europe de l’est, en particulier dans le domaine médical, entre 1945 et 1980.

La vie romanesque des savants

La science et l’histoire se mêlent aussi souvent que l’histoire se mêle à la littérature. Il n’est pas nécessaire de revenir à Ambroise Paré pour trouver que les progrès de la chirurgie, de la neurochirurgie en particulier, ont été dus aux guerres. Et cela va beaucoup plus loin que la technique : Aleksandr Luria a ainsi « bénéficié » du nombre immense des blessés de Stalingrad pour explorer les fonctions du cortex frontal (en français : Les fonctions corticales supérieures de l’homme, PUF) et nous donner une vision qui sert encore aujourd’hui de référence. La vie des savants et médecins peut être romanesque. La guerre est prétexte à de nombreux écrits où la science est centrale: On célèbre aujourd’hui en Grèce l’histoire de Petros Kokkalis (1896-1962) avec la publication à Athènes de la monumentale histoire de sa vie. Ce spécialiste de la chirurgie cérébrale fut démis de ses fonctions en 1942 en raison de son refus de collaborer avec l’occupant nazi. Il devint ensuite chirurgien de guerre par la force des choses et ministre du gouvernement du maquis de la résistance grecque (1945-1949 : mais oui, souvenez-vous ! après la « fin » de la deuxième guerre mondiale). Interdit de séjour dans son pays, Kokkalis fit des avancées importantes en neurochirurgie, d’abord à Athènes avant la guerre, puis par les opérations qu’il dut réaliser sur les résistants blessés, dans les ténèbres et l’inconfort sinistre des grottes à la frontière de la Grèce et de l’Albanie. Privé de sa nationalité, il poursuivit son travail à l’Université von Humbolt, en Allemagne de l’Est. La fondation qui porte son nom, désormais liée à un empire commercial, a créé à Athènes un hôpital spécialisé en chirurgie du cerveau, mais aussi un centre de recherche et d’enseignement en informatique, associé à l’université de Harvard. Dans un pays comme la Grèce, où la participation du gouvernement à l’effort de recherche scientifique est très faible, c’est une contribution très importante et un retour de la Grèce vers la Science dont elle fut l’origine.
 
Références (en grec) :
Katina Tenda-Latifi, Ta apopaida, Exantas, 1999.
Voir aussi ce blog consacré à la grotte de Kokkalis, le lieu où Petros Kokkalis opérait les soldats blessés de la résistance grecque.
 

 

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