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Les enfants de « la Bestia »

En 2014, des dizaines de milliers d’enfants venus du Mexique et d’Amérique centrale ont afflué aux États-Unis. Une romancière mexicaine de New York a servi d’interprète à plusieurs d’entre eux pour les aider à régulariser leur situation. Elle-même était en quête de la green card, le sésame pour résider sur le territoire américain. Récits croisés.


© Carlos Villalon / Redux / Rea

Mexique, 2011. Les migrants surnomment « La Bestia » les trains de marchandises sur lesquels ils se hissent au péril de leur vie pour gagner la frontière américaine.

«Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ? » C’est la première question du formulaire d’admission que l’on fait remplir aux enfants sans papiers qui traversent seuls la frontière. Ce questionnaire est produit devant le Tribunal fédéral de l’immigration, à New York, où je travaille depuis quelque temps comme interprète. Ma mission est de traduire de l’espagnol vers l’anglais les témoignages d’enfants menacés d’expulsion. Je pose les questions du formulaire une à une et l’enfant y répond. Je transcris ses réponses en anglais, je prends quelques notes que je donne et j’explique ensuite aux avocats. Ces derniers évaluent alors, en fonction des réponses au questionnaire, la possibilité qu’ils ont d’éviter au mineur une mesure d’expulsion et de lui obtenir un statut de résident en bonne et due forme. Si les avocats estiment qu’ils ont des chances de succès devant le tribunal, l’étape suivante consiste à trouver un représentant légal au mineur.

Mais une procédure simple en théorie ne l’est pas forcément dans la pratique. Les mots que j’entends au tribunal sortent de la bouche d’enfants – des bouches édentées aux lèvres abîmées –, et ils forment des récits confus et complexes. Les enfants que j’interviewe prononcent des mots réticents, des mots pleins de méfiance, qui disent les peurs enfouies et l’humiliation constante. Il faut traduire ces mots-là dans une autre langue, les transposer en phrases succinctes, les transformer en un récit cohérent et réécrire le tout dans un langage juridique clair. Le problème, c’est que les histoires des enfants sont toujours désordonnées, comme bégayées. Ce sont des histoires de vies à ce point dévastées et brisées qu’il est parfois impossible de leur imposer un ordre narratif.

« Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ? » Les réponses des enfants ­varient, même s’il est presque toujours question de retrouver un père, une mère ou un proche qui a émigré aux États-Unis avant eux. D’autres fois, les réponses ont moins trait à la situation dans laquelle ils sont qu’à celle qu’ils tentent de fuir : violence extrême, harcèlement par des bandes et des gangs de rue, maltraitance psychologique et physique, travail forcé. Ce n’est pas tant le rêve américain qui les motive que le désir plus modeste mais urgent de sortir du cauchemar dans lequel ils vivent depuis leur naissance.

 

Nous sommes pris dans une circulation dense sur le pont George-Washington en direction du New Jersey. Je me retourne pour jeter un coup d’œil à notre fille, qui dort ­allongée sur le siège arrière de la voiture. Elle respire et ronfle la bouche ouverte dans le soleil. Je me retourne de temps en temps pour la regarder, puis je me remets à étudier la carte routière. Au volant, mon mari ajuste ses lunettes et essuie sa sueur du dos de la main.

Nous sommes en juillet 2014. Notre périple, même si nous ne le savons pas encore, va nous mener de Manhattan jusqu’à Cochise, dans le sud-est de l’Arizona, tout près de la frontière mexicaine. Nous ­attendons depuis quelques mois de savoir si on nous accordera ou non la résidence permanente, la fameuse green card, dont nous avons fait la demande, et, dans l’attente de cette réponse, nous ne pouvons pas quitter le territoire des États-Unis.

En vertu de la terminologie légèrement insultante de la loi sur l’immigration américaine, depuis trois ans que nous vivons à New York, nous avons été des non-resident aliens (mot à mot, des « aliens non résidents », et, plus exactement, des « étrangers sans résidence permanente »). Aliens est le nom donné à toutes les personnes qui ne sont pas de nationalité américaine, qu’elles aient ou non le statut de résident dans le pays. Il y a par exemple des illegal aliens, des non-resident aliens et des resident aliens. En ce moment, nous sommes des pending aliens, puisque les autorités n’ont pas encore statué sur notre cas. Il nous est arrivé de plaisanter de façon un peu frivole sur les traductions possibles de notre entre-deux migratoire. Nous sommes des « extraterrestres en quête de résidence », des « écrivains en quête de séjour permanent », des « aliens permanents », des « Mexicains en attente ». Nous savions ce qui nous attendait quand nous avons décidé de solliciter la green card : les avocats, le coût, les longs mois d’incertitude et d’attente, et surtout l’impossibilité de sortir du pays tant que nous n’avions pas eu de réponse à nos demandes de titre de séjour.

Les jours qui ont suivi l’envoi de nos demandes ont été un peu bizarres, comme si, en déposant l’enveloppe dans la boîte à lettres, nous réalisions d’un coup que nous étions venus vivre dans un nouveau pays, même si en fait nous y habitions déjà depuis plusieurs années. Nous nous sommes sans doute posé, chacun à notre manière, la première question du formulaire : « Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ? » Nous ne savions pas comment y répondre au juste, mais nous nous sommes dit que, puisque nous allions nous établir aux États-Unis, il fallait au moins que nous connaissions un peu le territoire. Et c’est ainsi que, l’été venu, nous avons acheté des cartes routières, loué une voiture et quitté New York.

 

Le formulaire de demande de la green card ne ressemble en rien à celui que doivent remplir les enfants sans ­papiers. Quand on sollicite une green card, on doit répondre à des questions telles que : « Avez-vous l’intention de pratiquer la polygamie ? » ou : « Êtes-vous membre du Parti communiste ? », voire : « Avez-vous sciemment commis un délit de turpitude morale (1) ? » Même s’il ne faut rien prendre à la légère quand on demande l’autorisation de vivre dans un pays qui n’est pas le nôtre, car on est toujours dans une position vulnérable, et encore plus aux États-Unis, on ne peut éviter de trouver touchantes les préoccupations du formulaire de la green card et sa vision des grandes menaces du futur : libertinage, communisme, turpitude morale. Le formulaire a l’innocence du rétro, l’obsolescence des idéologies révolues, et rappelle le grain des films sur la Guerre froide que nous visionnions sur des cassettes Betamax. Le questionnaire pour les enfants sans papiers, lui, est froid et pragmatique. Il est plutôt rédigé en haute définition, et, à sa lecture, on ne peut s’empêcher de penser que le monde est devenu sacrément plus dur à vivre.

 

Avant de passer aux questions, l’inter­prète qui interroge les enfants sans papiers doit remplir une fiche de renseignements : nom, date et pays de naissance, nom du représentant légal aux États-Unis, nom de la personne qui héberge le mineur si ce n’est pas son représentant légal.

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Quelques lignes plus bas, deux questions flottent sur la page comme un silence gênant, suivies par des ­espaces vides :

Où se trouve la mère de l’enfant ? – – – –

Le père ?                                           – – – –

 

À mesure que nous roulons, la chaleur de l’été devient plus sèche, la lumière plus fine et blanche, les routes moins fréquentées. Depuis quelques jours, au cours de nos longs trajets vers l’ouest, nous suivons un sujet d’actualité à la radio. C’est une histoire triste qui nous atteint au plus profond de nous-mêmes mais qui reste à la fois lointaine, car inimaginable : des dizaines de milliers d’enfants qui ont émigré seuls depuis le Mexique et l’Amérique centrale ont été interpellés à la frontière. On ne sait pas s’ils vont être expulsés. On ne sait pas ce qu’on va faire d’eux. Ils ont fait le voyage sans leur père, sans leur mère, sans bagages ni passeport. Pourquoi sont-ils venus aux États-Unis ?

 

L’interprète pose ensuite la deuxième question du formulaire : « Quand es-tu entré aux États-Unis ? » La plupart des enfants sont incapables de donner la date exacte. Certains sourient, d’autres se renfrognent. Ils répondent : « L’année dernière », ou : « Il y a quelques jours », ou simplement : « Je ne sais pas. » Tous ont fui leur village ou leur ville, ont parcouru à pied des kilomètres et des kilomètres, ont nagé, couru, dormi ­cachés, sont montés à bord de trains de marchandises et de camions. La plupart d’entre eux se sont présentés d’eux-mêmes à la Border Patrol [police des frontières] quand ils ont traversé la frontière. Tous sont arrivés en quête de quelque chose ou de quelqu’un. En quête de quoi ? En quête de qui ? Le formulaire ne pose pas ces questions. En revanche il demande des détails précis : « Quand es-tu entré aux États-Unis ? »

 

Alors que nous approchons du Sud-Ouest, nous nous mettons à collectionner les journaux locaux. Ils s’entassent dans la voiture, sur le plancher, sur le siège arrière et sur la planche de bord côté passager. Nous cherchons des stations de radio qui parlent du sujet. Certaines nuits, dans les motels, nous faisons de brèves recherches sur Internet. Il y a des questions, des spéculations, des opinions, des théories : tous les médias en parlent. Qui sont ces enfants ? Où sont leurs parents ? Que va-t-on faire d’eux ? Rien n’est clair dans cette histoire à laquelle les médias vont vite donner le nom de « crise migratoire américaine 2014 ». Certains s’insurgent contre l’emploi de ce terme et préfèrent parler de « crise des réfugiés ».

Bien entendu, les positions varient ­selon les médias : il y en a qui dénoncent d’emblée les mauvais traitements infligés aux enfants migrants par la Border Patrol ; d’autres élaborent des explications complexes et même lucides sur les origines et les causes de cet afflux subit de mineurs non accompagnés. Certains médias soutiennent les manifestations de protestation contre leur arrivée.

Le terme de « clandestins » prévaut sur celui de « sans-papiers ». Sur un site Internet, la photo inquiétante d’un groupe de personnes brandissant des drapeaux et des fusils est accompagnée de cette légende : « Les manifestants, dont certains exercent leur droit à porter une arme en public, se rassemblent devant le Wolverine Center de Vassar, Michigan, où pourraient être hébergés des jeunes clandestins, pour exprimer leur consternation. » Une autre photo de l’agence Reuters montre un couple de personnes âgées assis sur des fauteuils de camping et tenant une pancarte où est écrit : « Illegal is a crime » (« L’immigration clandestine est un crime »). La légende explique : « Thelma et Don Christie, de Tucson, protestent contre l’arrivée de migrants sans papiers dans la localité d’Oracle, Arizona. » Je me demande ce qui a bien pu leur passer par la tête quand ils ont mis leurs fauteuils de camping dans le coffre de leur voiture ce matin-là, à Tucson. Je me demande de quoi ils ont parlé pendant les 80 kilomètres de trajet jusqu’à Oracle, et s’ils ont choisi un coin d’ombre pour s’asseoir et sortir leur pancarte. Avaient-ils noté « Manifestation contre les clandestins » dans leur agenda, à côté de « Messe » et avant « Bingo » ?

 

Certains journaux annoncent l’arrivée des enfants sans papiers comme ils annonceraient un fléau biblique. Attention ! Voilà les sauterelles ! Ces garçons et ces filles menaçants à la peau brune, aux yeux bridés et aux cheveux de jais couvriront la surface de la Terre. Ils tomberont du ciel sur nos voitures, sur nos maisons, sur nos jardins fraîchement tondus. Ils tomberont sur nos têtes. Ils envahiront nos écoles, nos églises, nos dimanches. Ils apporteront leur chaos, leurs maladies contagieuses, leur crasse sous les ongles, leur noirceur. Ils masqueront les paysages et les horizons, accableront l’avenir de mauvais présages et rempliront notre langue de barbarismes. Et, si nous les laissons rester chez nous, ils finiront par se ­reproduire.

Nous lisons des journaux, consultons des sites Internet, écoutons la radio et essayons de répondre aux questions de notre fille. La réaction des gens ­serait-elle différente si ces enfants avaient la peau plus claire, s’ils étaient de nationalités plus « cotées », si leur ascendance était plus « pure » ? Les considérerait-on davantage comme des personnes ? Comme des enfants ?

 

Dans un restaurant de bord de route à Roswell, Nouveau-Mexique, nous entendons dire que des centaines d’enfants, voyageant seuls ou avec leur mère, vont être expulsés vers le Honduras dans des avions affrétés par un millionnaire. Des avions bourrés d’aliens. La rumeur est en partie confirmée par un journal local : deux avions vont ­décoller d’un aéroport proche du ­célèbre musée des ovnis de Roswell, que notre fille veut ­visiter à tout prix. Le terme alien, qui nous faisait rire quand nous nous l’appliquions à nous-mêmes, prend tout à coup une autre coloration. Des mots qu’on a pu employer à la légère et de façon un peu irresponsable ­deviennent soudain toxiques : aliens. Le lendemain, en quittant Roswell, nous cherchons à savoir ce qui est arrivé à ces premiers expulsés de l’été. Nous trouvons juste quelques lignes dans une dépêche de Reuters sur l’arrivée des enfants à San Pedro Sula, des lignes qui semblent tout droit sorties d’un récit de l’absurde de Mikhaïl Boulgakov : « L’air content, les enfants expulsés ont quitté l’aéroport sous un ciel nuageux et une chaleur ­accablante. Ils sont montés un par un dans un bus, en jouant avec des ballons qu’on leur avait offerts. » Nous nous arrêtons un instant sur l’adjectif « content » et sur la description du temps qu’il faisait à San Pedro Sula. Mais il y a une image dont nous ne parvenons pas à nous défaire : c’est celle des enfants tenant ces ballons répugnants.

 

Pour distraire notre fille, nous lui racontons des histoires du Far West, du temps où des pans entiers de cette région des États-Unis appartenaient encore au Mexique. Je lui parle du ­bataillon de saint Patrick, un régiment d’Irlandais catholiques qui avaient émigré aux États-Unis pour servir de chair à canon dans l’armée américaine mais qui changèrent de camp pour combattre aux côtés des Mexicains lors l’intervention américaine de 1846 2. Son père lui parle de Geronimo, de Cochise, de Mangas Coloradas et des autres Apaches chiricahuas qui furent les derniers Amérindiens à se rendre aux visages pâles. La reddition des derniers chefs chiricahuas, en 1886, après des ­années passées à ­batailler aussi bien contre les tuniques bleues que contre l’armée mexicaine, ­parachève le long processus d’application de l’Indian Removal Act [loi de déplacement des Indiens], voté par le Congrès des États-Unis en 1830, et qui consistait à exiler les Amérindiens dans des réserves. Il est curieux – ou sinistre plutôt – que l’on emploie encore aujourd’hui le terme removal pour parler de l’expulsion des migrants « clandestins » – des barbares basanés qui mettent en péril la paix blanche de la grande ­civilisation du Nord et les ­valeurs ­supérieures du Land of the Free [pays de la liberté].

Lorsque nous sommes à court d’histoires, nous nous taisons et fixons la route toujours rectiligne. Quand nous traversons des villages et que nous parvenons à capter la radio, nous cherchons à avoir des nouvelles de la crise. Tout résiste à une explication rationnelle, mais, peu à peu, nous recueillons des fragments du drame qui se joue de l’autre côté de la membrane poreuse qu’est devenue notre voiture de location.

Par moments, quand notre fille s’endort, je me retourne pour la regarder ou j’écoute sa respiration. Je me demande si elle survivrait entre les griffes des coyotes. Que se passerait-il si on la déposait sur la frontière si impitoyable de ce pays ? Si elle devait traverser ce désert toute seule ou entre les mains d’agents des services de l’immigration ? Je ne sais pas si elle saurait survivre.

 

Les questions 5 et 6 du formulaire sont : « Quels pays as-tu traversés ? » et « Comment es-tu arrivé jusqu’ici ? » À la première, la plupart répondent « le Mexique », mais d’autres mentionnent aussi le Guatemala, le Salvador, le Honduras, en fonction de l’endroit où ils ont commencé leur périple. À la seconde, la plupart répondent avec une fierté mêlée d’horreur : « La Bestia » [la Bête].

Plus de 500 000 migrants mexicains et centraméricains empruntent chaque année des trains de marchandises que l’on surnomme collectivement La Bestia. Bien entendu, ces trains ne prennent pas de voyageurs, si bien que les personnes prennent place sur des wagons de fret à toit plat ou sur l’attelage entre les wagons.

À bord de La Bestia, les accidents, ­mineurs, graves ou mortels, sont monnaie courante, qu’ils soient dus aux ­déraillements fréquents, à des chutes nocturnes ou à un moment d’inattention. Et quand ce n’est pas le train lui-même qui est le danger, la menace provient des passeurs, des voyous, des policiers ou des militaires, qui harcèlent, escroquent ou agressent souvent les passagers. « On y entre vivant, on en sort momie », dit-on à propos de La ­Bestia. Certains le comparent à un ­démon, d’autres à une sorte de pompe qui, à la moindre inadvertance, vous aspire dans les entrailles métalliques du train. Mais les gens décident malgré tout de courir le risque. Ils n’ont pas tellement le choix, à vrai dire.

L’itinéraire a changé ces dernières années, et le trajet débute désormais soit à Arriaga, dans l’État du Chiapas, soit à Tenosique, dans l’État de Tabasco. Le train chemine lentement jusqu’à la frontière mexicano-américaine, soit par l’est, en longeant le golfe du Mexique jusqu’à Reynosa, située à la frontière sud-ouest du Texas, soit par le centre-ouest, jusqu’à ­Ciudad Juárez ou Nogales, situées respectivement à la frontière du Texas et de l’Arizona.

 

Tandis que nous nous dirigeons du sud-ouest du Nouveau-Mexique vers le sud-est de l’Arizona, nous ne pouvons plus feindre d’ignorer l’ironie dérangeante de notre voyage : nous ­effectuons en sens inverse le trajet des enfants dont nous suivons le sort de si près.

À mesure que nous approchons de la frontière mexicaine et que nous délaissons les grands axes au profit de routes secondaires, nous n’apercevons pas un seul migrant, enfant ou adulte. Nous trouvons, en revanche, des indices de leur présence fantasmagorique, présente ou future. Sur un chemin de terre qui mène d’une localité nommée Shakespeare, dans le Nouveau-Mexique, à un hameau baptisé Ánimas, et de là à Apache, dans l’Arizona, nous apercevons les traces discrètes des piquets que plantent des groupes de bénévoles pour signaler aux migrants la présence de bidons d’eau potable. Mais, en arrivant à Ánimas, nous commençons aussi à voir les troupeaux de camionnettes de la Border Patrol, comme de funestes étalons blancs filant vers l’horizon. De temps à autre, nous nous faisons doubler par des pick-up, et nous ne pouvons nous empêcher de penser qu’au volant se trouvent des hommes à la carrure ­imposante, des hommes à la longue barbe ou au crâne rasé et tatoués de toutes parts, des hommes armés de pistolets et de fusils, comme la Constitution les y autorise.

À Douglas, localité dantesque à la frontière de l’Arizona et de l’État mexicain de Sonora, nous nous perdons dans des rues tracées en cercles concentriques qui portent des noms évoquant ­l’Ancien Testament ou une secte pseudo-­satanique : limbes des ­Patriarches, sentier du Sang. Dans les stations-service et les aires de repos, nous préférons ne dire à personne que nous sommes mexicains, au cas où. Mais la police des frontières nous ­arrête plus d’une fois, lors de contrôles inopinés, et nous devons montrer nos passeports, arborer un large sourire et expliquer que nous sommes en ­vacances. Nous devons leur confirmer que, oui, nous sommes des écrivains, c’est tout – même si nous sommes aussi des Mexicains –, et que nous sommes juste là en vacances.

Ils cherchent toujours à savoir ce que nous faisons et ce que nous écrivons. Nous mentons un peu : nous sommes en train d’écrire un western. Nous sommes en train d’écrire un western et nous sommes dans l’Ari­zona pour ses grands ciels, son silence et ses étendues désertes – cette seconde partie de ­l’explication est un peu plus véridique que la première. En nous rendant nos passeports, un agent nous dit avec ­sarcasme : « Alors comme ça, vous venez de New York pour trouver l’inspiration ? » Et comme il n’est pas question de contredire quelqu’un qui est muni d’un ­insigne, d’un pistolet et d’un ­répertoire de railleries méprisantes, nous nous bornons à répondre : « Yes, sir. »

Car comment expliquer que ce n’est jamais l’inspiration qui pousse à raconter une histoire, mais plutôt un mélange de rage et de clarté ? Comment dire : non, nous ne trouvons aucune inspiration ici ; nous trouvons un pays magnifique et brisé et, puisque nous y vivons, nous sommes nous-mêmes un peu brisés et honteux, et nous cherchons peut-être à expliquer ou à justifier notre présence ici.

Nous remontons les vitres et poursuivons notre route. Pour nous faire oublier le mauvais quart d’heure avec la police des frontières, je lance une playlist en mode aléatoire. Une chanson revient souvent : c’est Straight to Hell, des Clash. Cette chanson est devenue en quelque sorte le leitmotiv de notre voyage. La fin de la dernière strophe me tord ­l’estomac :

« No-man’s-land
There ain’t no asylum here
King Solomon he never lived
round here. » (3)

 

— Ce texte, paru dans le mensuel mexicain Gatopardo en novembre 2016, est un extrait de son dernier livre, Los niños perdidos. Il a été traduit par Isabelle Lauze.

Notes

1. Aux États-Unis, un crime of moral turpitude (CMT) peut valoir aux ressortissants étrangers de perdre leur statut de résident et d’être expulsés. Un document des Services de l’immigration et de la citoyenneté (Uscis), traduit en français à l’intention des « nouveaux immigrés », précise : « Les délits de turpitude morale […] sont les délits commis dans le but de voler ou de frauder ; les délits au cours desquels des dommages corporels sont perpétrés ; les délits où un comportement imprudent résulte en des dommages corporels graves ; ou les délits d’abus sexuels. »

2. La guerre américano-mexicaine (1846-1848) est appelée « guerre mexicaine » aux États-Unis et « intervention américaine » au Mexique. Au terme de ce conflit déclenché par l’annexion du Texas par les États-Unis, le Mexique fut contraint de céder les territoires correspondant aux actuels États du Nevada, de l’Utah, de l’Arizona, du Colorado, du Nouveau-Mexique et de la Californie.

3. « No man’s land/ Il n’y a pas de refuge ici/ Le roi Salomon n’a jamais vécu dans le coin. »

LE LIVRE
LE LIVRE

Los niños perdidos. Un ensayo en cuarenta preguntas de Valeria Luiselli, Editorial Sexto Piso, 2016

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