Les enfants de « la Bestia »
par Valeria Luiselli

Les enfants de « la Bestia »

En 2014, des dizaines de milliers d’enfants venus du Mexique et d’Amérique centrale ont afflué aux États-Unis. Une romancière mexicaine de New York a servi d’interprète à plusieurs d’entre eux pour les aider à régulariser leur situation. Elle-même était en quête de la green card, le sésame pour résider sur le territoire américain. Récits croisés.

Publié dans le magazine Books, mai / juin 2017. Par Valeria Luiselli

© Carlos Villalon / Redux / Rea

Mexique, 2011. Les migrants surnomment « La Bestia » les trains de marchandises sur lesquels ils se hissent au péril de leur vie pour gagner la frontière américaine.

«Pourquoi es-tu venu aux États-Unis ? » C’est la première question du formulaire d’admission que l’on fait remplir aux enfants sans papiers qui traversent seuls la frontière. Ce questionnaire est produit devant le Tribunal fédéral de l’immigration, à New York, où je travaille depuis quelque temps comme interprète. Ma mission est de traduire de l’espagnol vers l’anglais les témoignages d’enfants menacés d’expulsion. Je pose les questions du formulaire une à une et l’enfant y répond. Je transcris ses réponses en anglais, je prends quelques notes que je donne et j’explique ensuite aux avocats. Ces derniers évaluent alors, en fonction des réponses au questionnaire, la possibilité qu’ils ont d’éviter au mineur une mesure d’expulsion et de lui obtenir un statut de résident en bonne et due forme. Si les avocats estiment qu’ils ont des chances de succès devant le tribunal, l’étape suivante consiste à trouver un représentant légal au mineur. Mais une procédure simple en théorie ne l’est pas forcément dans la pratique. Les mots que j’entends au tribunal sortent de la bouche d’enfants – des bouches édentées aux lèvres abîmées –, et ils forment des récits confus et complexes. Les enfants que j’interviewe prononcent des mots réticents, des mots pleins de méfiance, qui disent les peurs enfouies et l’humiliation constante. Il faut traduire ces mots-là dans une autre langue, les transposer en phrases succinctes, les transformer en un récit cohérent et réécrire le tout dans un langage juridique clair. Le problème, c’est que les histoires des enfants sont toujours désordonnées, comme bégayées. Ce…

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