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Esprit de géométrie, esprit de finesse

Raison poétique et raison scientifique ne sont pas vraiment séparables, même si certains nous imposent l’impression contraire. Pourtant, la séparation du monde intellectuel en domaines bien distincts, qui s’est construite, principalement depuis le milieu du XIXe siècle en France, est indiscutable. On la trouve déjà en germe dans la réflexion de Pascal qui réagissait – avec raison – contre la mécanisation du monde que la science du XVIIe siècle commençait à rendre concrète. Mais, j’espère le faire apparaître progressivement au cours de ces textes, la mécanique n’est pas la science, elle n’est rien d’autre qu’une vue étroite propagée par ceux que, curieusement, on a appelé Lumières. C’est la conséquence d’une observation bien simple : le déterminisme mécaniste, l’enchaînement des causes qui permettrait, à partir de prémisses bien établies, de prévoir le futur, est facile à comprendre par tous. La vraie finesse, qui apparaît en filigrane depuis le premier quart du XXe siècle, est qu’il ne faut pas confondre le déterminé et le prévisible. Et c’est ce qui permettra bientôt, j’en suis sûr, la recréation du lien nécessaire entre toutes les formes du savoir.

Créée en Grèce, la science était une réflexion sur l’inévitable dialogue entre la vérité et l’opinion. Fondée sur l’idée qu’on ne peut avoir accès direct à la vérité, mais qu’il est possible de construire des modèles du monde, la science se confondait avec la philosophie. Et Xénophane de Colophon affirmait que même si par chance on tombait sur la vérité il ne serait pas possible de le savoir. La science (philosophie) était alors la confrontation des prédictions du modèle avec la réalité, suivie de reconstructions à chaque fois que l’inadéquation du modèle devenait flagrante. Le modèle ne représentait donc qu’un type particulier, rationnellement organisé, de l’opinion, mais d’une opinion qui acceptait la réalité du monde. C’est ainsi qu’elle se trouvait nécessairement en continuité avec tout le reste de la rationalité humaine.

Deux cultures ?

La métaphysique n’est, avant les connotations modernes, bien sûr rien d’autre que le texte d’Aristote placé à la suite de son περι φυσεως, destiné à rendre compte de ce qu’est la réalité de la nature. Rien n’a changé depuis du point de vue du contenu. Aucun philosophe ne devrait pouvoir se dire tel s’il n’a une connaissance intime de la raison scientifique du moment. Pourtant tout a changé avec l’avènement du monde industriel et l’explosion de la technique. Charles Percy Snow en 1959 a prononcé une conférence célèbre, publiée peu après, The Two Cultures, où il décrivait cette situation en Grande Bretagne. En bref deux mondes s’y opposent, celui des lettres et des arts, et celui de la science, le premier monde méprisant (et ignorant) le second. Cette dichotomie, ce hiatus, était construit sur la remarquable hiérarchie sociale toujours vivante en Grande Bretagne (low class, lower middle class, middle class, upper middle class et upper class) qui se reconnaît à ses accents, à ses habitudes vestimentaires, à ses lieux de rencontre, et à ses centres d’intérêt. Il ne pouvait pas exister vraiment de scientifiques dans les classes supérieures. Et aujourd’hui encore il s’attache toujours un reste de mépris à l’égard de la science.

Cette vue repose sur l’idée erronée qu’il ne peut plus exister d’esprit universel. On l’entend souvent dire en effet. Or cela est entretenu par la confusion entre science et technique. Si les techniques croissent en nombre et sont en effet inaccessibles collectivement (chacun ne pourra en maîtriser dans sa vie qu’un très petit nombre), il n’en est pas du tout de même des concepts de la science. Les grandes questions sont les mêmes qu’il y a trois mille ans, et les progrès de la pensée qui les aborde sont lents, très lents. Il est donc parfaitement possible de trouver des esprits universels. Des dix catégories de la nature présentes chez Aristote et jusqu’au Moyen Âge, nous avons extrait quatre catégories (matière, énergie, espace et temps) et il est assez simple de comprendre (sans la technique associée) ce à quoi cela fait référence. Et si la biologie par exemple fait bien partie de la physique (j’y reviendrai régulièrement dans ces textes), ses grandes règles sont parfaitement accessibles, à condition de faire l’effort minimum que, de toutes façons, toute connaissance réclame. Les centaines de millions de pages des articles techniques qui font la biologie du moment se résument à quelques centaines de pages dès qu’on souhaite comprendre les grands principes. C’est d’ailleurs ce qui explique qu’on puisse, aujourd’hui, oser penser qu’il est possible de reconstruire la vie. Mais il faut, bien sûr, prendre le temps d’apprendre.

Ce qui reste quand on a tout oublié

C’est avec dépit que Snow remarquait que la science n’est pas une marque des classes supérieures britanniques. Il reste en effet un sentiment de supériorité a-scientifique ou anti-scientifique de la classe dominante, certainement fondé sur la paresse de l’oisiveté. C’est qu’il faut un effort intellectuel réel pour y avoir accès, et non être bien ou richement né. Bien d’autres idées intéressantes sont issues de son texte, cherchant à placer la science en contexte. Mais l’idée des scientifiques gauches et « incultes » s’est propagée un peu partout en Europe, à l’opposé, bien sûr, de ce qui nous dit l’histoire des sciences. Il en reste probablement un méfiance qui s’est concrétisée aujourd’hui dans une tout autre catégorie du public, celle des mouvements associatifs qui vomissent systématiquement la « techno-science » d’autant plus qu’ils n’y comprennent rien (le mot lui-même le démontre), et qu’ils n’ont pas, par ailleurs, l’histoire personnelle aristocratique qui leur aurait donné l’héritage esthétique revendiqué en Grande Bretagne.

Cette malheureuse situation n’est pas sans danger. Mettant ceux qui sont familiers de la science à l’écart, elle conduit à la création d’un pouvoir particulier, celui de ceux qui possèdent les concepts et l’accès à la technologie que les autres ne comprennent ni ne dominent. Si ce danger existe avec la physique et la mathématique, il est plus grand encore avec la biologie, car cette science nous concerne toujours plus directement, par notre environnement, notre alimentation et tout ce qui concerne notre santé. Il faut donc, loin de le mépriser, que le savoir correspondant soit répandu, et rendu aussi commun que le « ce qui reste quand on a tout oublié » d’Edouard Herriot. C’est dès l’enseignement primaire que cela devrait se faire.

 

C.P. Snow (1961) The two cultures and the scientific revolution (The Rede lecture, 1959), Cambridge University Press, traduction française par Claude Noël (1968) Les Deux Cultures, Jean-Jacques Pauvert, éditeur

 

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