Et la glace changea le monde
par Bill Bryson

Et la glace changea le monde

La nourriture arriva longtemps avariée sur nos tables. Jusqu’au début des années 1840, précisément. Le commerce d’un produit miracle va alors bouleverser la cuisine, l’alimentation et l’agriculture : la glace. Où il est question de la filouterie des Norvégiens, d’un Bostonien irascible, de sorbet à l’asperge et du premier homard de Chicago.

Publié dans le magazine Books, mai 2014. Par Bill Bryson

Durant l’été de 1844, la « Société de la glace du lac de Wenham » – Wenham désignant un lac du Massachusetts – s’installa sur le Strand, une des plus grandes artères de Londres, et y exposa chaque jour un nouveau bloc de glace en vitrine. Personne en Angleterre n’avait jamais vu des blocs de glace aussi gros – en tout cas pas en été, et certainement pas dans le centre de Londres – ni aussi prodigieusement limpides et transparents. On pouvait réellement lire le journal à travers : un exemplaire était régulièrement placé derrière pour que les passants pussent voir de leurs yeux cette chose incroyable. La vitrine fit sensation, et les badauds prirent l’habitude de s’attrouper devant. William Thackeray mentionna la glace de Wenham dans l’un de ses romans. La reine Victoria et le prince Albert exigèrent qu’elle fût utilisée à Buckingham Palace et accordèrent à la société une patente royale. Beaucoup de gens se figuraient que Wenham était une immense étendue d’eau, à l’échelle des Grands Lacs. Le géologue anglais Charles Lyell était tellement intrigué que, au cours d’une tournée de conférences, il fit spécialement le trajet depuis Boston jusqu’au lac, quoique ce ne fût pas chose aisée. Il fut fasciné par la lenteur à laquelle fondait la glace de Wenham, et postula que cela avait à voir avec sa fameuse pureté. En fait, ladite glace fondait à la même vitesse que n’importe quelle glace. En dehors du fait qu’elle avait fait un long voyage, elle n’avait absolument rien de particulier. La glace de Wenham était un produit merveilleux. Non seulement elle se fabriquait toute seule et ne coûtait rien au producteur, mais elle était propre, renouvelable, et l’on pouvait se réapprovisionner indéfiniment. Les seuls inconvénients, c’est qu’il n’existait ni infrastructures pour la produire et la stocker, ni personne à qui la vendre. Si l’on voulait faire exister l’industrie de la glace, il fallait trouver le moyen de couper et d’extraire les blocs en grande quantité, construire des entrepôts, obtenir les permis commerciaux, s’adjoindre les services de compagnies maritimes et d’agents fiables, mais surtout créer la demande dans des endroits où l’on avait rarement, sinon jamais, vu de glace et où, selon toute probabilité, personne n’était disposé à payer pour en avoir. L’homme qui réalisa tout cela était un Bostonien de bonne famille au tempérament hardi, Frederic Tudor, pour qui faire de la glace un produit commercial devint une formidable obsession. L’idée même d’expédier de la glace de Nouvelle-Angleterre jusqu’à des ports lointains était tenue à l’époque pour complètement folle – « le caprice d’un esprit dérangé », écrivit l’un de ses contemporains. Le premier chargement de glace à destination de la Grande-Bretagne déconcerta tellement les fonctionnaires des douanes, qui ne savaient dans quelle catégorie la classer, que les trois cents tonnes de marchandise eurent le temps de fondre complètement avant d’être autorisées à quitter le quai. Quant aux armateurs, ils se montraient fort réticents vis-à-vis de telles cargaisons. La perspective humiliante d’arriver dans un port avec un bateau plein d’eau parfaitement inutile ne les enchantait guère. De plus, ils savaient que des tonnes de glace et d’eau mouvantes rendraient leurs navires instables et leur feraient courir un réel danger. Ces hommes, voyez-vous, avaient un certain sens de la navigation, et celui-ci reposait entièrement sur l’idée que l’eau devait rester à l’extérieur du bateau ; voilà pourquoi ils répugnaient à prendre un risque aussi inhabituel alors qu’on n’était même pas sûr qu’au bout du compte il existât un marché pour ce produit. Tudor était un homme étrange et difficile – « autoritaire, narcissique, méprisant à l’égard de ses concurrents et impitoyable envers ses ennemis », nous dit Daniel J. Boorstin. Il s’aliéna tous ses amis les plus proches et trahit la confiance de ses partenaires comme si c’était le but de sa vie. Presque toutes les innovations techniques qui rendirent possible le commerce de la glace furent en fait réalisées par son associé Nathaniel Wyeth, homme réservé, accommodant et d’une patience à toute épreuve. Lancer ce négoce coûta à Tudor des années de vaines tentatives et l’intégralité de sa fortune familiale, mais peu à peu la glace devint populaire et finit par…
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