Soutenez la presse indépendante ! Abonnez-vous à Books, à partir de 8€/mois.

Et Churchill devint Premier ministre

En mai 1940, la Grande-Bretagne est en pleine crise politique. Pour succéder au Premier ministre Neville Chamberlain, deux hommes s’affrontent : lord Halifax, partisan d’un accord avec Hitler, et Winston Churchill. Voici comment ce dernier finit par s’imposer.

Il était évident pour tous les principaux acteurs de l’époque que l’heure était venue d’être dirigés par le seul qui avait vu juste sur Hitler et les nazis dès le début et non par les sermons de quelqu’un qui, tout pieux et honnête qu’il fût, s’était fourvoyé presque jusqu’au bout. Si les discours que prononçait Halifax à l’époque étaient bien vus et d’une grande noblesse d’esprit, ils n’avaient ni le feu ni la poésie de ceux de Churchill.

En déclarant tout de go à la Chambre des lords qu’il ne pensait pas que Halifax pût s’acquitter de ses fonctions de Premier ministre, il est clair que Churchill s’est véritablement emparé du poste, et non qu’on le lui a livré sur un plateau, comme il a préféré le faire croire dans ses Mémoires. Il n’y avait rien là que de parfaitement conforme à la manière dont il s’était comporté toute sa vie. Il s’était toujours lancé dans l’arène et n’avait jamais ressenti la moindre culpabilité ni le moindre embarras en réclamant ce qu’il estimait être son dû. Son voyage au Soudan sans l’autorisation de son régiment en 1898, son évasion de la prison de Pretoria en 1899, sa visite à Sidney Street en 1911, sa mobilisation de la marine sans l’aval du Conseil restreint en 1914, sa réquisition des navires de guerre turcs en août 1914, sa défense d’Anvers en octobre 1914, son ordre d’attaquer Koltas sans la sanction du gouvernement en 1919, ses pourparlers de paix avec Michael Collins en 1921 sans demander l’avis des députés conservateurs, son achat de Chartwell en 1922 sans l’accord préalable de [son épouse] Clementine, et son ordre au Cossack de partir à l’abordage de l’Altmark en février 1940 : tout cela constituait des occasions saisies, un passage à l’action sur-le-champ sans se soucier des conséquences. Son héros Napoléon jugeait que le succès était sa propre justification. Cela faisait plus de trente ans qu’il avait la réputation de courir après les portefeuilles ministériels, alors pourquoi en aurait-il été autrement pour le plus élevé d’entre eux, qu’il convoitait depuis encore plus longtemps ?

Churchill s’était mis en avant d’une manière considérée comme presque étrangère aux usages britanniques, et qui était fort loin du culte de l’amateur inspiré qui avait été inculqué à tant de ses contemporains et en vertu duquel les récom­penses de l’existence étaient censées leur tomber toutes cuites dans le bec. Reje­tant complètement cette attitude, Churchill avait refusé le poste de secrétaire financier au Trésor que lui offrait Campbell-Bannerman afin de représenter le Colonial Office aux Communes, de même qu’il avait refusé le poste de secrétaire principal à l’Irlande offert par Asquith en préférant attendre celui de ministre de l’Intérieur. Il s’était proposé comme Premier lord de l’Amirauté à Asquith en 1911 et ministre de la Défense à Lloyd George en 1919, à qui il avait exprimé son mécontentement de ne pas avoir été nommé chancelier de l’Échiquier en 1921. Il avait ouvertement manifesté son désir d’être fait ministre de l’Approvisionnement devant Baldwin aussi bien que devant Chamberlain, et, en avril 1939, il avait invité Margesson au restaurant pour l’informer « sans ambages de son puissant désir d’être appelé au gouvernement ». En 1940, il avait tout fait pour devenir ministre de la Défense, en fait, sinon en droit. Maintenant que le poste de Premier ministre était concrètement à sa portée pour la première mais aussi peut-être la dernière fois, il n’allait pas s’effacer derrière un partisan hésitant de l’apaisement et, à ses yeux, non qualifié en matière militaire. En outre, Churchill était authentiquement convaincu que sa présence aux commandes avait davantage de chances de préserver la Grande-Bretagne et son empire que celle de Halifax.

Car si Clementine avait fini, en juin 1937, par abandonner l’espoir de voir un jour son mari devenir Premier ministre, ce ne fut jamais son cas. Cet espoir l’avait animé et poussé même quand il semblait n’y avoir aucun chemin susceptible de le mener à Downing Street. « Dans les hautes fonctions que j’occuperai, il me reviendra de sauver la capitale et l’Empire », avait-il prédit devant Murland Evans quand il avait 16 ans. Au moment de la démission d’Eden, il s’était décrit comme le chef officieux de l’opposition et, au cours des huit derniers mois, il n’avait jamais pris la peine – peut-être à tort – de déguiser son ambition dévorante. Il avait la chance que la pénurie de talents au sein du monde politique britannique fût telle que, dès lors qu’on admettait qu’il fallait que Chamberlain s’en aille, il n’y avait pratiquement personne d’autre à part Halifax pour pouvoir prétendre au poste. Eden, Cranborne et Duff Cooper étaient les seuls ministres à avoir démissionné pour protester contre la politique d’apaisement prônée par Chamberlain, mais ­aucun n’avait suffisamment de poids à l’époque pour qu’on pût voir en lui un Premier ministre potentiel, pas plus que Leo Amery, John Anderson ou lord Chatfield. À 44 ans, Oliver Stanley était trop jeune. Lloyd George avait 77 ans, mais il était pour la paix et encore plus impopulaire que Churchill dans l’establishment. Il avait également salué en Hitler le « soldat inconnu allemand ressuscité ». De surcroît, aucun d’entre eux n’avait autant de fascination que Churchill pour la guerre et la haute stratégie – ni non plus sa soif de pouvoir. Par ailleurs, celui-ci était à la fois un homme du sérail qui avait été chancelier de l’Échiquier et ministre de l’Intérieur, et un étranger au sérail qui était resté éloigné des ministères pendant toutes les années 1930, hormis les quatre derniers mois. Son âge, 65 ans, n’était pas retenu contre lui, car il respirait l’énergie et remplaçait le septuagénaire Chamberlain.

La réunion de 16 h 30 se conclut donc sur un accord qui prévoyait que ­Chamberlain conseillerait au roi d’appeler Churchill si les travaillistes annonçaient le lendemain qu’ils refusaient de participer à un gouvernement dirigé par Chamberlain. Churchill et Halifax passèrent ensuite quelque temps ensemble dans le jardin du 10 Downing Street. Bob Boothby, qui était resté aux Communes toute la journée, écrivit le soir à Churchill en lui donnant la liste de ceux qui s’opposeraient à Halifax. « C’est un groupe très puissant », précisait-il, sans savoir que Halifax n’était plus en lice. En fait, les quatorze députés répertoriés ne constituaient qu’un assemblage hétéroclite d’obscurs sans-grade pour la plupart – tout sauf un groupe puissant.

Le temps manquait pour que l’on pût faire un appel public concerté pour que Churchill succédât à Chamberlain. Il revenait uniquement à celui-ci de décrocher la timbale par la seule force de sa personnalité et grâce au poids que lui donnait le fait d’avoir eu raison à propos d’Hitler. Le soir, à 20 h 30, en dînant avec Eden et Sinclair, Churchill, qui paraissait « calme et tranquille », leur annonça, selon Eden, que, dans l’hypothèse où les travaillistes ne voudraient pas se joindre à Chamberlain, le Premier ministre « conseillerait au roi de l’appeler ». En effet, « Edward [Halifax] ne souhaitait pas prendre la succession [vu] la trop grande difficulté de sa position au Parlement ». Il proposa le ministère de la Guerre à Eden, qui l’accepta avec gratitude.

Cela peut être déplaisant à admettre à notre époque plus égalitaire, mais Churchill est devenu Premier ministre au terme d’un processus qui était loin d’être démocratique. Il n’a pas été choisi par un vote du Conseil restreint, ni par le corps électoral national, ni même par un comité ou un cénacle élu par des députés, mais par le plus petit électorat autoproclamé imaginable : Chamberlain, Churchill, Halifax et Margesson. Tous quatre sortaient de coûteux collèges privés : deux de Harrow (Churchill et Margesson), un de Rugby (Chamberlain) et le dernier d’Eton (Halifax). Trois sur quatre de ces Anglais d’âge mûr venaient des classes supérieures (Margesson était le neveu d’un comte), et le père de Chamberlain, l’un des plus grands hommes d’État de la Grande-Bretagne victorienne, aurait sans aucun doute fini vicomte ou comte s’il n’avait pas été emporté par une crise cardiaque. Non seulement on ne demanda pas l’avis des travaillistes et des libéraux, mais l’unique personne requise pour confirmer le choix fait par cette minuscule cabale, totalement non représentative de la population britannique, était son monarque héréditaire non élu, le roi Georges VI. Si n’importe laquelle de toutes les grandes institutions politiques – le Conseil restreint, le Conseil privé, le Parti conservateur, la Chambre des lords – avait été consultée, c’est vraisemblablement Halifax qui aurait été désigné, surtout si l’on avait pris en compte les préférences de la City, de la BBC, du Times, de l’Église d’Angleterre et ainsi de suite. Churchill s’était mis en situation éligible par ses discours et ses allocutions radiodiffusées, par sa perception précoce de la menace nazie et par sa persistance à exhorter ses compatriotes à se préparer à la guerre, mais, en mai 1940, on se méfiait encore de son jugement dans de larges cercles de l’establishment britannique.

Le lendemain, vendredi 10 mai 1940, à l’aube, Hitler envahissait le Luxembourg, les Pays-Bas et la Belgique. L’offensive que Churchill avait prévue avec clairvoyance pour le printemps était maintenant déclenchée, même si personne n’aurait su prédire qu’elle aurait lieu au beau milieu d’une crise politique britannique de grande ampleur. Le Conseil restreint se réunit à 8 heures et apprit la tentative allemande de contournement de la ligne Maginot. Churchill eut l’idée de semer la zizanie en Allemagne en offrant l’asile en Grande-Bretagne à l’ex-Kaiser, qui vivait en exil aux Pays-Bas. (En fait, Guillaume II était ravi des conquêtes ­d’Hitler.) Au cours de la réunion, Chamberlain ne fit aucune allusion à son intention de démissionner, et à 11 h 30 il avait fini par conclure que la situation militaire était si grave qu’elle justifiait entièrement un report de sa démission. Il demanda à Attlee de publier une déclaration de soutien au gouvernement ; mais, quand celle-ci parut, elle ne parlait que de l’effort de guerre, sans mention de soutien au gouvernement en général ni au Premier ministre en particulier.

Sir Horace Wilson, secrétaire permanent au Trésor et chef de la fonction ­publique métropolitaine, que Chamberlain avait envoyé rencontrer Hitler pendant la crise de Munich, « s’indigna tout particulièrement » de la position des travaillistes. Mais Kingsley Wood expliqua sans ambages au Conseil restreint que l’offensive d’Hitler signifiait que désormais la pression sur Chamberlain pour qu’il cédât la place immédiatement avait augmenté, et non pas diminué. Hoare soutenait le Premier ministre, mais comme il l’écrirait : « Personne ne prit la parole pendant la séance à part moi. Edward [Halifax] parfaitement insensible. » Eden avait eu beau qualifier dédaigneusement Wood de « quelqu’un qui faisait penser à un utile notaire de famille », ce fut cependant ce politicien insignifiant qui, dans les faits, mit fin aux fonctions de Chamberlain. Cela allait bientôt lui valoir d’être nommé chancelier de l’Échiquier, tout comme le rapide changement de cap de Margesson lors de la réunion de la veille à 16 h 30 lui assurait d’être récompensé lui aussi par des fonctions importantes.

À Bournemouth, à 15 h 40, Attlee rencontra le comité exécutif national des travaillistes, qui tomba d’accord à l’unanimité pour que le parti entre au gouvernement, mais pas dirigé par Chamberlain. Attlee et Greenwood trouvèrent une cabine téléphonique dans l’hôtel, depuis laquelle ils communiquèrent l’information à Downing Street à 16 h 45 avant d’aller prendre le train de 17 h 15 pour la gare de Waterloo, à Londres.

Au cours de l’après-midi, des fidèles réunis autour du Premier ministre firent une nouvelle tentative pour persuader Halifax de changer d’avis. Le secrétaire chargé des relations avec le Parlement de Chamberlain, lord Dunglass, téléphona à « Chips » Channon au ministère des Affaires étrangères pour lui dire de demander à « Rab » Butler de faire revenir Halifax sur sa décision. Channon s’exécuta, comme il l’a raconté :

Je réussis à persuader Rab de se rendre au cabinet de Halifax pour une toute dernière tentative. Il apprit que Halifax s’était éclipsé pour aller chez le dentiste sans que Rab le voie – et il se pourrait bien que Valentine Lawford [le chef de cabinet de Halifax], qui avait omis de dire à Halifax que Rab l’attendait, ait joué un rôle négatif décisif dans l’histoire.

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

Channon en resta « prostré de dépit ». Il semble peu vraisemblable que Halifax serait allé chez le dentiste si le poste de Premier ministre avait encore eu un réel intérêt pour lui à ce stade. Chamberlain se rendit ensuite à Buckingham Palace, où le roi consigna leur entretien dans son journal :

J’ai vu le P. M. après le thé. Il m’a annoncé qu’il souhaitait démissionner pour permettre à un nouveau Premier ministre de former un gouvernement. J’ai accepté sa démission en lui disant à quel point je jugeais qu’il avait été traité avec une grande injustice et à quel point je regrettais que toute cette polémique ait vu le jour. Ensuite, nous avons abordé à bâtons rompus la question de son successeur. Bien sûr, j’ai suggéré Halifax, mais il m’a répondu qu’H n’était pas enthousiaste, car étant aux Lords il ne pouvait que hanter comme un spectre les couloirs des Communes, où tout le véritable travail législatif se déroulait. Cette information m’a beaucoup déçu, car je pensais qu’H était l’homme de la situation et que son titre de noblesse pouvait être mis en sommeil pour la durée voulue. Je savais qu’alors il n’y avait qu’une seule personne à qui je puisse demander de constituer un gouvernement, et c’était Winston. Quand j’ai demandé conseil à Chamberlain, il m’a dit que c’était Winston qu’il fallait appeler.

Il est difficile d’imaginer qu’ait pu se dérouler un entretien « à bâtons rompus » entre le roi et son Premier ministre sortant sur le nom du successeur, et ce en pleine guerre mondiale, mais, si l’on donne crédit à ces propos, Chamberlain n’a même pas eu à suggérer Churchill au roi, qui avait déjà deviné, malgré toutes ses réserves, qu’il représentait la seule autre possibilité. Ce fut donc Churchill qui fut appelé, le soir même, pour 18 heures. Il racontera la scène dans ses Mémoires :

Sa Majesté m’accueillit avec la plus extrême courtoisie en me priant de m’asseoir. Il me dévisagea quelques instants, intrigué, puis me demanda : « Je suppose que vous ne savez pas pourquoi je vous ai fait venir ? » Adoptant la même tonalité, je répondis : « Sire, je n’en ai pas la moindre idée. » Il se mit à rire, puis me dit : « Je veux vous demander de former un gouvernement », sur quoi je déclarai que j’acceptais bien volontiers.

Cette charmante anecdote, où le roi transforme en petite plaisanterie le fait de nommer un Premier ministre en temps de guerre à un moment où les Allemands passaient à l’offensive, a toujours été prise pour argent comptant. Or il apparaît clairement d’après les notes prises par le roi dans son journal qu’il était sincère en pensant que Churchill ne savait pas pourquoi il l’avait fait venir et qu’il prit au sérieux la réponse de Churchill à ce que ce dernier avait considéré comme une plaisanterie :

J’ai fait venir Winston et lui ai demandé de former un gouvernement. Il a accepté en me disant qu’il ne pensait pas que c’était la raison pour laquelle je l’avais fait venir. Il avait, bien sûr, imaginé que c’était une possibilité et il m’a cité le nom de certains de ceux à qui il demanderait d’entrer dans son gouvernement. Il était plein de fougue et de détermination pour accomplir les fonctions de Premier ministre.

— Ce texte est un extrait du livre Churchill, d’Andrew Roberts, paru le 27 août aux éditions Perrin. Il a été traduit par Antoine Capet.

LE LIVRE
LE LIVRE

Churchill de Andrew Roberts, traduit de l’anglais et préfacé par Antoine Capet, Perrin, 2020

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Non fiction Chez les militants de la neurodiversité
Extraits - Non fiction Comment sont nés les gangs salvadoriens
Extraits - Non fiction Sans pouvoirs publics, pas d’innovation

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.