« Éolien: une belle illusion », un numéro spécial de Books à ne pas manquer ! Découvrez son sommaire.

Comment sont nés les gangs salvadoriens

La Mara Salvatrucha 13 et Barrio 18 n’en finissent pas de semer la terreur au Salvador. Tout a commencé à Los Angeles dans les années 1980. Des jeunes réfugiés salvadoriens ostracisés se sont constitués en bandes, avant d’être expulsés vers leur pays d’origine.

Même mort, Miguel Ángel Tobar ne connaîtra pas la paix. Sept hommes essayent de le mettre en terre ce dimanche 23 novembre 2014. Il est midi au cimetière d’Atiquizaya, dans la région occidentale du Salvador, petit pays d’Amérique centrale. Le soleil tape directement sur les crânes et, que l’on bouge ou pas, on transpire.

 

La mère de Miguel Ángel Tobar, une toute petite vieille aux cheveux gris, est restée tranquille pendant que le beau-père et les frères du mort creusaient la tombe. Mais à présent que son fils descend dans le cercueil de planches fines, la petite vieille se jette au sol, crie, demande pourquoi, pourquoi aussi jeune. Pourquoi ça recommence. Pourquoi un autre fils. Pourquoi un autre meurtre.

 

Le cercueil, offert par la mairie, n’a pas de vitre. C’est souvent le cas, par respect pour les familles qui ne veulent pas garder le souvenir d’un corps défiguré. S’agissant de Miguel Ángel Tobar, ce n’est pas le cas. Ses assassins n’étaient pas aussi habiles que lui au pistolet et ils ont dû vider leurs chargeurs pour l’atteindre, à six reprises, pendant qu’il s’enfuyait. Les trois balles qui lui ont perforé le crâne l’ont fait dans des endroits discrets, comme derrière l’oreille. […]

 

À cinq tombes de là, quatre membres de gang, des pandilleros, surveillent en jouant aux dés. Le cimetière est contrôlé par la Mara Salvatrucha 13 (MS 13) et ce n’est pas un secret. […] L’enterrement d’un pandillero, peu importe sa pandilla, son gang, est normalement un moment de trêve […]. Ceux qui ont voulu le tuer laissent le mort en paix. Mais aujourd’hui cette règle fragile a été oubliée.

 

Deux autres pandilleros sortent des toutes petites maisons qui bordent un des côtés du cimetière et viennent rejoindre les quatre autres qui lançaient les dés sur la tombe. Ils arrêtent de jouer et se lèvent pour regarder. Un autre surgit et passe à quelques mètres du groupe endeuillé. C’est un garçon pâle et maigre qui semble avoir revêtu sa tenue de pandillero de gala : un petit melon noir et rond à la Charlot ; un grand tee-shirt blanc rentré dans un large pantalon noir en toile, serré à la taille par une cordelette ; des tennis blanches […] qui prétendent être des Nike Domba. Le garçon maigre crache au pied du cercle de gens et cherche du regard quelqu’un à défier. Personne ne lève les yeux. Un pandillero se place de l’autre côté du groupe en train d’enterrer Miguel Ángel Tobar. Les proches de Miguel Ángel Tobar savent qu’ils sont encerclés. Le beau-père, les yeux dans le vague, murmure : « Ça peut chauffer. » […]

 

Miguel Ángel Tobar, le pandillero qui a trahi son gang, a eu des adieux conformes à sa vie. Dans un pays pareil, il n’y a pas de paix possible pour un homme tel que Miguel Ángel Tobar, El Niño de Hollywood.

 

C'est gratuit !

Recevez chaque jour la Booksletter, l’actualité par les livres.

 

Miguel Ángel Tobar a été membre de la Mara Salvatrucha 13. Un membre sanguinaire de ce qui est aujourd’hui le gang le plus nombreux et le plus redouté du monde, le seul gang que le département du Trésor des États-Unis a inscrit sur sa liste noire, à côté des Zetas mexicains ou des yakuzas japonais. C’est le gang qui, deux ans de suite – 2015 et 2016 –, a condamné le Salvador à être le pays le plus meurtrier du monde. Pour se faire une idée, si en 2015 le Mexique a été horrifié d’atteindre un taux de 18 homicides pour 100 000 habitants, le Salvador a, lui, connu un taux de 103 pour 100 000 habitants. Ne parlons même pas des États-Unis. Leur taux tourne autour de 5. D’après les Nations unies, quand on dépasse 10 homicides pour 100 000 habitants, on peut parler d’épidémie.

 

On peut supposer que Miguel Ángel Tobar aurait été de toute façon un assassin sans pitié ; qu’il aurait de toute façon fini enterré sans pierre tombale au milieu d’hommes qui ne pleurent pas et de femmes qui s’évanouissent dans un cimetière poussiéreux de la région occidentale du Salvador. On peut supposer que tout serait arrivé quand même si Miguel Ángel Tobar n’avait pas rencontré la Mara ­Salvatrucha 13. Mais ce n’était pas le cas.

 

Ils étaient faits l’un pour l’autre. Ils se ressemblaient tellement…

 

Avant d’être El Niño de Hollywood, Miguel Ángel Tobar était un enfant perdu, à demi orphelin, à la fin d’une guerre qui avait tout dévasté. À la fin du grand massacre qui avait duré plus de douze ans, alors que les restes des morts étaient encore tout fumants, des centaines d’hommes expulsés des États-Unis sont arrivés avec un projet.

 

Les expulsés, les premiers apôtres de La Bête – ainsi qu’El Niño de Hollywood appelait son gang –, ont proposé à Miguel Ángel Tobar, et à des centaines de milliers comme lui, un nouveau destin. Une nouvelle guerre. Une nouvelle cause. La guerre contre les « gonzesses », les « dix merdes », les « dix-huit de mon cul ». Un ennemi-­miroir qui les reflétait et les agressait : les pandilleros de Barrio 18. Miguel Ángel Tobar est entré de plain-pied dans une famille qui a remplacé le groupe dysfonctionnel au sein duquel il était né. Cette nouvelle famille aux membres rudes lui a offert une raison de rester en vie. Cette raison était la mort elle-même. La guerre.

 

Mais cette guerre entre des gamins-miroirs a commencé bien avant la naissance de Miguel Ángel Tobar, à des milliers de kilomètres du cimetière poussiéreux et oublié d’Atiquizaya.

 

 

Dans les années 1970, les Salvadoriens ont débarqué en masse dans le sud de la Californie. Pas une migration lente, au compte-gouttes, famille par famille. Mais une succession d’arrivées massives. Les Salvadoriens fuyaient, ils ne migraient pas, et dans ce cas-là c’est ainsi que ça se passe. Tu emportes le peu que tu as pu rassembler en une nuit et sans savoir exactement où tu arriveras. L’important n’était pas tant d’arriver que de cesser d’être là. […]

 

Beaucoup de ces migrants étaient de très jeunes gens qui avaient déjà connu la guerre. Les processus de recrutement au Salvador ne dépendaient pas d’une lettre arrivant chez toi le jour de ta majorité, comme cela s’est passé pour les jeunes Américains pendant la guerre du Vietnam. Non. Au Salvador, la méthode était la chasse à courre. Les camions de l’armée entraient dans les quartiers pauvres et une meute de soldats attrapait au lasso des enfants et des adolescents qui étaient ensuite rasés, brièvement entraînés et envoyés dans les montagnes pour tuer et mourir.

 

Dans ces montagnes vivait la guérilla. Une guérilla qui recrutait aussi les enfants et les adolescents. Bon nombre de ces jeunes guerriers, après avoir vu la mort de près, ont fui vers la Californie. Un réseau des nouveaux arrivants s’est constitué là-bas. Les uns commençaient à attirer les autres. La masse a fait de la Californie la Terre promise.

 

« Nous voulions fuir la guerre. Cesser la guerre. Mais là-bas nous avons trouvé un autre tas de problèmes », dit un membre vétéran de Barrio 18, arrivé en Californie dans les années 1980, après avoir passé plus d’un an à combattre la guérilla dans les montagnes du Salvador.

 

Los Angeles, la ville où la majorité a débarqué, était tout sauf un endroit pacifique où planter tranquillement des racines. Une autre guerre se livrait là-bas, une guerre menée aussi par des jeunes gens.

 

Les gamins salvadoriens qui se sont retrouvés dans les écoles ont vécu un enfer. Ils ne parlaient pas anglais et ils ont presque tous été inscrits dans des classes spéciales […]. Mais la langue n’était pas le seul problème. Ces gamins étaient probablement capables de remonter facilement un fusil d’assaut M-16 […]. Mais ils n’avaient aucune idée de qui était Abraham Lincoln […]. Ils connaissaient le secret des racines comestibles quand tu as épuisé ta ration et que tu es au combat, mais ils ignoraient tout des racines carrées.

 

Si les cours étaient déjà une souffrance pour les Salvadoriens largués, les récréations étaient un vrai cauchemar. Les enfants jouaient au baseball ou au football américain, des jeux qu’ils ne comprenaient pas. D’autres – certains issus de migrations antérieures, comme les Mexicains – étaient organisés en groupes qui se battaient et utilisaient un système complexe de symboles avec leurs mains. Ils étaient membres d’une chose jusque-là inconnue pour les Salvadoriens : des gangs. Il y en avait de tous les genres. La majorité était formée de Mexicains ou de descendants de Mexicains, ce qui ne les empêchait pas de passer leur temps à s’agresser, en une sorte de jeu très sérieux où certains trouvaient la mort. Les toilettes et les couloirs des écoles étaient striés de graffitis indéchiffrables, des symboles indiquant la présence de tel ou tel gang. Les sorties d’école, les retours à la maison étaient chaotiques. Il fallait savoir par où passer, ou risquer de traverser un espace interdit et de se faire casser la figure. Pour les membres de ces gangs, les nouveaux arrivants étaient des victimes parfaites. Ils n’étaient pas organisés, étaient très pauvres et représentaient surtout une concurrence superflue. Les Noirs et leurs bandes constituaient déjà un problème assez grand, pas besoin en plus de s’embêter avec ces sauvages. […]

 

C’est certainement la violence de ce rejet qui a poussé les nouveaux arrivants à s’unir. Ils marchaient en groupe. Ils ne comprenaient pas L. A., et la ville ne les comprenait pas. Pourtant, la ville avait un secret qui allait les surprendre.

 

AC/DC, Slayer, Black Sabbath… Du heavy metal. De la musique forte, dure, si différente des rancheras et des ballades qu’on entendait dans les villages au Salvador. Ces morceaux transgressifs résonnaient dans les bas quartiers qu’habitaient les migrants, et, même s’ils ne comprenaient pas toujours les paroles, les jeunes comprenaient l’euphorie qui se dégageait des basses poussées à fond. Ils comprenaient enfin quelque chose à l’intérieur du grand chaos qu’étaient pour eux les États-Unis. Et ces sombres et frénétiques décibels de heavy metal ont été une sorte de dérivatif. […]. Les cheveux longs, les chaînes, les bottes noires sont devenus des signes de reconnaissance. […]

 

En 1979, parmi les Salvadoriens, il existait déjà une grande quantité de groupes qui tournaient autour du heavy metal et du satanisme. On les connaissait sous le nom de stoners. C’était en fait tout un mouvement. De nombreux groupes se faisaient appeler stoners.

 

Les Salvadoriens, pour se distinguer une fois pour toutes de l’ensemble des autres groupes, ont inventé un nom. La Mara Salvatrucha Stoner ou MSS. Un nom qui renvoie au monde du spectacle. Dans les années 1960 est arrivé en Amérique centrale un film, Quand la marabunta gronde (en anglais, The Naked Jungle), avec Charlton Heston. L’histoire d’un grand propriétaire dont le patrimoine en Amazonie est dévoré par des millions de fourmis en furie. [Son] impact a été si fort qu’il a généré un langage. Le mot majada, expression typiquement salvadorienne pour désigner familièrement tout groupe de personnes, a été remplacé par marabunta, ou simplement par mara. Sans la moindre connotation criminelle au début. Quant au terme salvatrucha, il s’agit d’un nom générique pour nommer les Salvadoriens en 1855, durant la guerre des habitants de l’Amérique centrale contre les flibustiers américains menés par William Walker.

 

La Mara Salvatrucha Stoner était tout sauf un groupe organisé. Il s’agissait de petites cellules autonomes, avec très peu de relations entre elles. Mais, à la différence des autres groupes de jeunes stoners, ils n’ont jamais été innocents. Ils étaient des fans absolus des paroles satanistes des groupes de heavy et black metal. […] À la fin des années 1970, il n’était pas rare de rencontrer des mareros stoners dépeçant des chats, scellant des pactes de sang et invoquant Satan sur les tombes des cimetières […].

 

L’idée de La Bête est née dans ces premières années. Au début, elle venait directement de certains titres de heavy metal, comme The Number of the Beast, d’Iron Maiden […]. Mais par la suite, le terme s’est beaucoup élargi, est devenu polysémique. Pour les premiers mareros, La Bête était synonyme du gang, mais c’était aussi le lieu où se retrouvaient les membres tombés au combat et ceux qui étaient assassinés par le gang. Comme le Valhalla des anciens Vikings, La Bête est une sorte de demeure pour le repos des âmes guerrières. Et […] c’est aussi une créature qui réclame du sang.

 

C’est ainsi que la bête est devenue La Bête.

 

Il n’est pas facile de parler avec des pandilleros vétérans de ces années de transition, quand ils sont passés du statut de victime à celui de caïd. Leurs souvenirs sont flous. Cela s’est produit sans que personne ne le remarque vraiment, comme un changement naturel. Comme grandir. […]

 

Une chose est claire en tout cas : dès la fin des années 1970, les membres de la Mara Salvatrucha Stoner ont cessé d’être des victimes. L’époque où les réfugiés salvadoriens étaient les souffre-douleur des bandes de Mexicains ou de chicanos dans les écoles était révolue. Les membres de la MSS étaient devenus des gros bras attendant avec impatience les provocations. L’union a fait leur force.

 

La musique était l’âme des bas quartiers de la ville. Des groupes ont surgi, presque gangs qui s’appelaient party gangs. L’un de ces groupes se nommait les Drifters. Ils s’habillaient comme John Travolta dans Grease et écoutaient jour et nuit de la funk disco. Et ils cherchaient aussi la bagarre avec d’autres party gangs. C’était un défi. Relevé par la Mara Salvatrucha Stoner.

 

« Eux, là-bas, en Californie, croyaient savoir ce qu’était la violence. Fuck, no! La violence, la vraie, c’est nous qui la leur avons apprise », se souvient un vieux membre de la MSS assis dans un café du centre de San Salvador. Plus de vingt ans après avoir été expulsé des États-Unis, il se rappelle encore très nettement comment, en masse, les hommies salvatruchos ont envahi les rues de Los Angeles. Les Salvadoriens avaient l’expérience de la guerre. Ils en avaient fui une et ils n’ont pas hésité à se lancer dans une autre.

 

 

Dans les années 1970, le Salvador était une cocotte-minute. À l’intérieur, une guerre y cuisait à feu vif. Les groupes clandestins de gauche atteignaient la maturité et commençaient à s’exercer plus sérieusement. L’idée de la lutte armée était de plus en plus populaire dans les masses.

 

À l’autre extrémité, le gouvernement, composé de militaires putschistes d’extrême droite, défendait le pouvoir avec tout le sadisme qui a fait la réputation des militaires latino-américains. Leur arme principale était la Garde nationale, dont l’évocation fait aujourd’hui encore trembler les Salvadoriens. C’était un corps à la formation technique sommaire. Il opérait plutôt comme des gros bras au service de l’État et d’une petite élite de grands propriétaires de plantations de café. Dans les années 1970, leurs méthodes pour obtenir des informations consistaient, par exemple, à suspendre des seaux d’eau aux testicules de ceux qu’ils interrogeaient, ou à les rouer de coups jusqu’à ce qu’ils avouent où ils avaient planqué la vache volée ou la gourmette en or arrachée. C’étaient des méthodes très efficaces pour terroriser les bandits de l’époque ou les syndicalistes désarmés, mais peu utiles pour repousser une guérilla en plein développement. […] En 1975, les balles sifflaient souvent et dans les deux sens. Les enlèvements de grands patrons permettaient à la guérilla de se renforcer avec l’argent des rançons qui servait à acheter des armes. Elle trouvait une base arrière là où les manuels marxistes l’avaient le moins prévu : dans les communautés paysannes les plus isolées.

 

En 1979, tout a changé en Amérique centrale. Au Nicaragua, les trois mouvements de guérilla se sont unis pour défaire le régime d’Anastasio Somoza. C’était le signal qu’attendaient les mouvements de guérilla au Salvador. Il était possible d’instaurer un régime socialiste grâce à la lutte armée. Les combats ont redoublé. Les bases arrière paysannes se sont renforcées. Le gouvernement américain, redoutant de perdre toute cette arrière-cour, a augmenté son soutien au régime militaire salvadorien […]. À la fin de cette année, un service de renseignement d’État et un groupe d’infiltrés connu sous le sigle Orden (« Ordre ») avaient été mis en place. De l’autre côté, Cuba et le nouveau Nicaragua socialiste s’étaient empressés de soutenir l’insurrection salvadorienne. Tous ces efforts et toutes ces armes réclamaient des bras pour tirer. Dans un pays composé à plus de 60 % d’enfants, le résultat était prévisible. Des milliers de mineurs de moins de 15 ans ont été recrutés des deux côtés. […]

 

Le Salvador, un pays vingt fois plus petit que la Californie, s’est lancé avec ses armées adolescentes dans l’abîme dont il devait ressortir [à la fin de la guerre civile] en 1992 avec pour bilan plus de soixante-quinze mille morts et une immense quantité de personnes déplacées.

 

C’est avec des garçons tout droit sortis de cette folie que les gamins disco de Los Angeles, imitateurs de Travolta, ont voulu mesurer leur force… Ils croyaient que cela serait amusant.

 

— Ce texte est un extrait du livre El Niño de Hollywood, d’Óscar et Juan José Martínez, à paraître le 20 février aux éditions Métailié. Il a été traduit par René Solis.

LE LIVRE
LE LIVRE

El Niño de Hollywood. Comment les USA et le Salvador ont créé le gang le plus dangereux du monde de Oscar et Juan José Martínez, Métailié, 2020

SUR LE MÊME THÈME

Extraits - Non fiction Chez les militants de la neurodiversité
Extraits - Non fiction Sans pouvoirs publics, pas d’innovation
Extraits - Non fiction Brexit: les « Partout » contre les « Quelque Part »

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.