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Les États-Unis doivent leur naissance au rhum

L’eau-de-vie de canne à sucre est née vers le milieu du XVIIe siècle aux Antilles, peut-être sur l’île de la Barbade. Prisé par les marins et les corsaires, utilisé comme monnaie d’échange dans la traite des esclaves, cet alcool fut le déclencheur de la guerre d’indépendance des États-Unis.


© Collection British Library / Kharbine-Tapabor

Une distillerie de rhum sur l’île d’Antigua, colonie des Antilles britanniques. Lithographie tirée de l’ouvrage Ten Views in the Island of Antigua (1823), du peintre William Clark.

« Moi qui te parle, je me suis vu dans des endroits où il faisait plus chaud qu’au fond d’un four, où tout le monde crevait de la fièvre jaune, où la terre elle-même se soulevait en forme de vagues par l’effet des tremblements de terre ; est-ce que ton docteur a jamais rien vu de pareil ? Et je me tirais d’affaire grâce au rhum, au rhum tout seul. Le rhum était mon pain, mon vin, mon pays, mon ami, mon tout. » 1

Celui qui parle ainsi se nomme Bill Bones. Nous sommes au début du chapitre III de L’Île au trésor, de Robert Louis Stevenson, et, avant la fin de ce même chapitre, Bones, le vieux loup de mer, meurt d’une crise d’apoplexie. Et le lecteur comprend que, ça aussi, c’est à cause du rhum. Car le rhum – kill devil, « tue-diable » 2, comme on appelait cette eau-de-vie avant que son nom actuel s’impose – est, dans ce genre d’histoires, un élixir de vie et un réconfort de l’âme, mais aussi un poison et un neurotoxique.

De nos jours, le rhum redonne vie à des bars à cocktails poussiéreux. Sur la carte des boissons, les Havana Club, ­Zacapa et autres ont supplanté le whisky et le gin. Le rhum, disent les barmen, est le nouvel alcool tendance. Mais pour les historiens, le rhum est « de l’histoire en bouteille ». L’histoire du Nouveau Monde surtout : le rhum a enrichi les colons et asservi les peuples autochtones, abreuvé les flibustiers et les écumeurs de la mer des Caraïbes. Et c’est pour du rhum – et sa matière première, la canne à sucre – qu’a éclaté la première guerre commerciale entre l’Europe et les États-Unis, qui allait avoir des conséquences dramatiques.

« Je ne sais pas, écrit le deuxième ­président des États-Unis, John Adams, au sénateur William Tudor en 1818, ­pourquoi nous devrions avoir honte d’avouer que la mélasse a constitué un élément essentiel de l’indépendance américaine. Beaucoup de grands événements ont des causes beaucoup plus banales encore. »

Le rhum est produit à partir de la mélasse, qui est elle-même issue de la transformation de la canne à sucre. Et la canne à sucre est une plante dont la culture, la transplantation, la production et l’usage ont changé la vie de l’humanité comme peu d’autres. Sans doute originaire du Pacifique, elle s’est répandue il y a huit mille ans en Inde et en Perse. Avec l’expansion des Arabes, elle a gagné les régions fertiles d’Afrique du Nord et les îles du sud de la Méditerranée ainsi que le sud de la péninsule Ibérique. Par la suite, les Espagnols l’ont introduite dans les îles Canaries, et les Portugais aux Açores et à Madère.

C’est dans ce dernier archipel, plus précisément sur l’île de Porto Santo – où il avait épousé la fille du gouverneur –, que Christophe Colomb comprit qu’on pouvait s’enrichir avec le sucre. Il ex­porta le précieux produit vers sa ville natale, Gênes, et ailleurs. Et il est tout à fait logique qu’il ait apporté des boutures de canne à sucre sur l’île d’Hispaniola [Haïti] lors de son deuxième voyage aux Indes en 1493. Il ne pouvait pas deviner ce que cela allait provoquer.

Parce que la canne à sucre s’épanouit prodigieusement sous le climat tropical, les conquistadors défrichèrent des îles entières et de vastes pans de l’Amérique centrale et du Sud pour cette monoculture. Parce que les autochtones refu­saient d’être réduits en esclavage pour travailler dans les plantations de canne (et qu’ils se trouvaient sur la route des conquistadors), ils furent massacrés par millions. Et, parce que la culture et la transformation de la canne à sucre exigeaient un dur labeur et une main-d’œuvre considérable, des esclaves furent amenés d’Afrique pour trimer dans les plantations et les raffineries.

À ceux qui le produisaient, en revanche, le sucre a toujours procuré une fabuleuse richesse. En particulier lorsqu’on découvrit que l’on pouvait aussi tirer de l’argent d’un de ses déchets, une matière noire, visqueuse, collante, à l’odeur désagréable : la mélasse.

Le raffinage de quatre quintaux de sucre produit jusqu’à trois quintaux de mélasse et, avant le XVIIe siècle, on ne savait que faire de ce résidu, si bien qu’on le jetait à la mer. Quelqu’un, un jour, quelque part, découvrit qu’on pouvait distiller à partir de cette mélasse, pour peu qu’on la laissât fermenter suffisamment longtemps, une boisson à haute teneur en alcool. Étaient-ce les Espagnols sur Hispaniola ? Les Portugais au Brésil ? Les Français sur l’une de leurs îles des Antilles ?

 

Une chose est sûre, la fabrication de spiritueux est un savoir-faire relativement récent. La bière existe depuis environ douze mille ans, le vin depuis presque huit mille ans. Mais cela ne fait qu’environ mille deux cents ans que des savants arabes ont expérimenté pour la première fois la distillation du vin. Pendant longtemps, l’eau-de-vie de raisin resta le seul alcool fort connu.

Et puis, vers le milieu du XVIIe siècle, voilà que le rhum fait son apparition – dans les chopes des matelots qui longent les côtes du Nouveau Monde et dans les chroniques d’une île qui est devenue en très peu de temps le centre du boom sucrier : la Barbade.

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Un bon siècle plus tôt, les Espagnols et les Portugais ont déporté ou chassé les habitants de l’île, puis se sont désin­téressés de ce bout de terre dépeuplé qu’ils céderont en 1627 sans grande résistance aux Anglais. Ces derniers tentent d’abord leur chance avec le ­tabac, le coton et l’indigo, mais ce n’est que vers 1640, lorsqu’ils se consacrent exclusivement à la canne à sucre, qu’ils font de la Barbade la plus riche des colonies de l’Empire britannique. En 1627, 80 colons ont débarqué de ­l’Olive ­Blossom. Treize ans plus tard, 75 000 personnes vivent sur l’île. Parmi elles, le royaliste Richard Ligon.

En 1647, fuyant les troubles de la guerre civile anglaise et sans doute ­aussi ses créanciers, Ligon trouve refuge à la Barbade. Dans A True and Exact History of the Island of Barbados, publié en 1657, il raconte : « Nous distillons à partir de ce qui reste dans les chaudrons de cuivre un alcool fort que les planteurs appellent kill devil. » C’est « extrêmement fort, écrit-il, mais pas très agréable au goût […]. Les gens en boivent beaucoup ; trop même, parce que, souvent, cela les assomme et ils dorment par terre, ce qui, comme chacun sait, est inconfortable. » La consommation de rhum à l’époque à la Barbade était à peu près de dix gallons (ou 45,5 litres) par an et par personne, soit un huitième de litre par jour.

Il y a des chroniqueurs que cela ­n’inquiète pas. Le révérend gallois Griffith Hughes est de ceux-là. En 1750, dans son « Histoire naturelle de la Barbade », il décrit comment la chaleur tropicale altère le sang des hommes. « Seule la consommation quotidienne d’une grande quantité de diluants de toutes sortes, écrit-il, permet de fluidifier le sang et conserver la santé. » Et le rhum fait, à l’en croire, un excellent « ­diluant ».

Le révérend se faisait-il rétribuer – en rhum, peut-être – pour affirmer pareilles choses ? Une autre affaire, au XVIIIe siècle, laisse en tout cas penser que le lobby du rhum était déjà adepte du contenu sponsorisé : en 1770, la ­Société des planteurs et négociants des Antilles anglaises diffusa 3 000 exemplaires d’une brochure sur les vertus du rhum, « Essai sur les spiritueux et leurs effets sur la santé, où l’on compare la salu­brité du rhum et du ­brandy ». Comme on pouvait s’y attendre, le rhum est meilleur pour la santé.

Les barons du sucre se souciaient peu de tout cela. La plupart d’entre eux ­vivaient loin de la chaleur et des maladies tropicales, en Angleterre. Pendant que des administrateurs les représentaient sur les plantations, ils jouissaient de la vie à la cour et de leur influence au Parlement.

 

C’est à cette influence que des géné­rations de marins de la Royal Navy doivent d’avoir été régulièrement approvisionnés en rhum à bord des navires (une pratique qui n’a pris fin qu’en 1970). La loi sur les mélasses de mars 1733 fut ainsi promulguée sous la pression du lobby du sucre et du rhum des Antilles. Et cette « loi pour une meilleure protection et un renforcement du commerce des colonies sucrières de Sa Majesté en Amérique » devait devenir la première de ces « causes banales » de l’indépendance américaine dont parle John Adams. Les « colonies sucrières de Sa Majesté » avaient, en effet, un problème : l’activité y était tellement axée sur la canne à sucre qu’elles devaient importer presque toutes les autres denrées – le bois pour la construction et la fabrication des tonneaux, les céréales, la morue séchée, les salaisons, les légumes. Heureusement, on trouvait de tout cela dans le nord du Nouveau Monde, en Nouvelle-Angleterre. Les compatriotes anglais qui s’y étaient établis à partir de 1620, les Puritains, étaient, certes, un peu particuliers sur le plan religieux. Mais ils appréciaient le sucre et le rhum comme moyen de paiement. Les boissons alcoolisées, disaient-ils, étaient aussi, après tout, un don de Dieu. Pendant un temps, ce commerce Nord-Sud fonctionna à merveille.

Au bout d’un moment, les colons nord-américains se mirent à acheter de moins en moins de rhum et de plus en plus de mélasse afin de distiller eux-mêmes l’eau-de-vie.

Dès 1684, une distillerie avait ouvert à Providence, dans le Rhode Island, et, en 1688, le Massachusetts importa 156 000 gallons de mélasse en l’espace de six mois. Les barons du sucre continuaient à y trouver leur compte : une plantation pouvait encore couvrir ses dépenses rien qu’avec ce que rapportaient le rhum et la mélasse ; l’exportation de sucre était du bénéfice net. Et le rhum des Antilles avait une excellente réputation. Le tord-boyaux bon marché de Boston, seuls les crève-la-faim du Nord le buvaient, quand ils ne pouvaient rien s’offrir d’autre. Ils soûlaient les ­Indiens avec lorsqu’ils leur achetaient des fourrures. Et ils envoyaient des navires remplis de ce rhum de mauvaise qualité en Afrique de l’Ouest pour acheter des esclaves (« 112 gallons pour un esclave adulte, 48 pour une fille, 52 pour un garçon »).

Mais, lorsque les navires de la Nouvelle-Angleterre se mirent à délaisser de plus en plus les îles sucrières britanniques pour mettre le cap sur Haïti, la Guadeloupe, la Grenade ou la Martinique, les barons du sucre commencèrent à s’inquiéter. Ils savaient que les Français cultivaient aussi depuis peu la canne à sucre sur leurs îles mais qu’ils ne distillaient pas le rhum eux-mêmes : la métropole le leur avait interdit pour protéger les eaux-de-vie françaises. La mélasse française était ainsi bien meilleur marché pour les distillateurs de rhum nord-américains. En gros, elle ne leur coûtait que le transport.

En 1716 n’arrivaient plus dans le port de Boston que 72 000 gallons de ­mélasse britannique tandis que de plus en plus de rhum était distillé sur place. Il fallait faire quelque chose. Dans l’idéal, les barons du sucre ­auraient souhaité que Londres interdise aux ­colons nord-­américains tout commerce avec les ­Antilles françaises. Mais les repré­sentants des colonies sucrières ne ­parvinrent pas à imposer cette idée au Parlement. Le compromis fut la loi sur les mélasses : les colonies américaines devaient s’acquitter d’une taxe de 6 pence sur chaque gallon de mélasse importé de colonies non britanniques. Cela renchérissait de 100 % le coût de cette denrée.

Le journaliste canadien Wayne Curtis compare la loi sur les mélasses de 1733 à la limitation de vitesse à 80 km/h d’aujourd’hui 3. Les négociants et les distillateurs de rhum nord-américains en firent peu de cas. En pratiquant la contrebande autant que possible et, au besoin, en soudoyant les douaniers.

 

Officiellement, la Nouvelle-Angleterre importa, entre 1733 et 1763, le volume ridicule de 500 000 gallons de mélasse non britannique, alors que, dans le même temps, la production de rhum explosait : en 1738, on dénom­brait 8 distilleries de rhum rien qu’à Boston ; en 1750, il y en avait 63 et, en 1763, 159 dans l’ensemble de la Nouvelle-­Angleterre.

Cette même année venait de s’achever la guerre de Sept Ans, le tout premier conflit mondial de l’histoire. Et la Grande-Bretagne était ruinée : George Grenville, Premier ministre et chancelier de l’Échiquier, cherchait désespérément à renflouer les caisses de l’État. Lorsque, en septembre 1763, il reçut un rapport du service des douanes constatant le fiasco de la loi sur les mélasses, il comprit qui allait aider à assainir les finances publiques : les ­colonies nord-américaines. Après tout, la guerre avait aussi été menée dans leur intérêt. Grenville fit adopter la loi sur le sucre, qui entra en vigueur en 1764. Il ne s’agissait plus de réglementer le commerce, mais de procurer de nouvelles recettes fiscales à la Couronne.

Certes, la taxe à l’importation de la mélasse fut divisée de moitié, mais les habitants de l’Amérique britannique devaient désormais payer des droits de douane exorbitants sur le café, l’indigo, le sucre et le piment de Jamaïque, la soie, le vin et d’autres marchandises. Les acteurs politiques et économiques de la Nouvelle-Angleterre protestèrent, craignant l’effondrement du commerce avec la métropole si les colonies s’appauvrissaient. « Pas de taxation sans représentation », tel était leur cri de guerre : contrairement aux barons du sucre antillais, les colonies américaines n’étaient en effet pas représentées au Parlement britannique.

Mais la métropole restait intraitable. Après avoir apporté des amendements mineurs à la loi sur le sucre, elle imposa la loi sur le droit de timbre en 1765, qui taxait les documents officiels. Un an plus tard, ce texte fut abrogé en raison de la tempête de protestations qu’il avait suscitée. Mais, en 1767, les Townshend Acts imposèrent de nouvelles taxes sur les importations de thé, de peinture, de vernis, de papier, de verre et de cuir. En 1773, le Parlement britannique vota le Tea Act, qui visait à faire cesser la contrebande de thé des colonies néerlandaises vers la Nouvelle-Angleterre et à aider la Compagnie britannique des Indes orientales. Comme on le sait, c’est ce qui déclencha la guerre d’indépendance des états-unis.

La révolte contre les exploiteurs d’outre-Atlantique grondait dans les ­tavernes, qui s’étaient multipliées en Nouvelle-Angleterre encore plus vite que les distilleries. On s’y retrouvait, on y débattait, on s’y échauffait, on y évacuait sa colère à grandes gorgées de rhum. Et on y organisait la résistance. On recensait 90 tavernes à Boston en 1769. Une vingtaine de leurs tenanciers, ainsi qu’un producteur de rhum sur deux, étaient membres d’une organisation ­secrète, les Fils de la Liberté. C’étaient eux qui avaient le plus à perdre des lois fiscales britanniques. Lorsque finalement, le 16 décembre 1773, des Bostoniens déguisés en Indiens prirent d’assaut le port de Boston et jetèrent par-dessus bord trois cargaisons de thé de la Compagnie britannique des Indes orientales, dans les tavernes on en eut la certitude : derrière cette révolte, connue sous le nom de Boston Tea ­Party, il y avait les Fils de la Liberté. Et cela aussi, c’était grâce au rhum.

 

— Cet article est paru dans Die Zeit le 25 juillet 2019. Il a été traduit par Baptiste Touverey.

Notes

1. L’Île au trésor, traduction d’André Laurie, Hetzel, 1911.

2. Kill devil a donné « guildive » en français. « L’eau-de-vie qu’on tire des cannes est appelée guildive, les sauvages et les nègres l’appellent tafia », écrit en 1722 le père Labat dans Voyage aux isles Françoises de l’Amérique.

3. Dans son livre And a Bottle of Rum: A History of the New World in Ten Cocktails (Crown Publishers, 2006).

LE LIVRE
LE LIVRE

A True and Exact History of the Island of Barbado de Richard Ligon, Hackett Publishing, 2011. Première édition : 1657

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