Faut-il désespérer de l’aide au tiers-monde ?
par Amartya Sen

Faut-il désespérer de l’aide au tiers-monde ?

Dans un livre récemment traduit en français, l’économiste William Easterly, qui a longtemps œuvré à la Banque mondiale, dresse un réquisitoire contre les politiques d’aide au développement. En cause, la mégalomanie des « planificateurs » qui, depuis Paris, Londres ou Washington, prétendent posséder la pierre philosophale du développement. Résultat, de grands projets qui, selon lui n’enrichissent guère que les puissants et des thérapies de choc d’inspiration néolibérale faisant fi des besoins réels et du fonctionnement des sociétés Face à ces dangereux missionnaires, il plaide pour la démarche modeste des « chercheurs », qui appliquent des solutions pragmatiques au coup par coup, en s’appuyant sur une connaissance fine du terrain. Il fait l’éloge de solutions locales telles que le microcrédit. L’économiste Amartya Sen reconnaît la salubrité de la critique, mais regrette les simplifications abusives de l’auteur.

Publié dans le magazine Books, novembre-décembre 2009. Par Amartya Sen
« Sois ton propre palais ou le monde sera ta prison », écrivit [le poète britannique] John Donne. William Easterly n’invoque pas cette ode à l’autosuffisance dans Le Fardeau de l’homme blanc,mais ce livre passionnant – et passionné – traite bel et bien de la manière dont l’aide internationale a pris au piège les pauvres de la planète, incarcérés par ceux qu’il appelle les « planificateurs ». Il est vrai que ces êtres touchés par une misère noire, l’analphabétisme massif et les épidémies n’ont sans doute pas de « palais » où se retirer. Mais Easterly– un ancien économiste de la Banque mondiale qui enseigne aujourd’hui à la New York University – ne l’affirme pas moins : en matière de lutte contre la pauvreté, « le bon plan est de n’avoir pas de plan ». Face à ces « planificateurs », dont les bonnes intentions n’ont d’égale, selon Easterly, que leur capacité de nuisance, les véritables héros du livre sont les « chercheurs ». Le clivage entre planificateurs et chercheurs ne saurait être plus aiguisé : « En matière d’aide extérieure, les Planificateurs affichent de bonnes intentions mais n’incitent personne à les réaliser ; les Chercheurs trouvent des solutions qui marchent et en sont récompensés. Les Planificateurs créent des attentes, sans se sentir tenus de les satisfaire ; les Chercheurs assument la responsabilité de leurs actes. Les Planificateurs déterminent l’offre ;les Chercheurs étudient la demande. Les Planificateurs appliquent de grands schémas ;les Chercheurs s’adaptent aux conditions locales. Les Planificateurs au sommet ne connaissent guère les réalités de la base ; les Chercheurs tiennent compte du terrain. Les Planificateurs ne savent jamais si les planifiés ont reçu ce dont ils avaient besoin ; les Chercheurs s’efforcent de vérifier si le client est satisfait. » Poussée jusqu’à la caricature, cette dichotomie conduit tout droit Easterly au résumé simpliste de sa thèse qui donne son sous-titre au livre [en anglais] : « Pourquoi les efforts de l’Occident pour aider le reste du monde ont fait tant de mal et si peu de bien. » Voilà qui complète le titre, emprunté à l’hymne de Rudyard Kipling à l’impérialisme éclairé [1].   Des failles regrettables Il se trouve que le bilan empirique des effets réels de l’aide internationale – qui n’est pas l’apanage de l’homme blanc, étant donné l’importance du Japon dans ce domaine – est bien plus complexe que le laisse supposer ce résumé à l’emporte-pièce. Easterly n’est pas non plus très juste quand il décrit les propositions ou les réalisations de leaders comme Tony Blair, l’économiste Jeffrey Sachs ou James Wolfensohn– l’ancien président de la Banque mondiale –, qu’il considère comme des faiseurs bien intentionnés de grands dommages. Il n’est pas davantage convaincant quand il use de citations sorties de leur contexte pour montrer combien le monde est abusé par le New York Times, The Economist et le New Yorker qui soutiennent, à l’instar de John Cassidy du New Yorker, que« l’aide peut être efficace dans tout pays où elle est accompagnée de politiques économiques sensées ». Ces failles sont regrettables, car le raisonnement qui sous-tend l’ouvrage d’Easterly pourrait fonder une critique rationnelle du conformisme intellectuel et du triomphalisme de l’action qui caractérisent une partie de la littérature sur le développement. La richesse et la variété des éléments – qu’il s’agisse des exemples ou des statistiques – convoqués par Easterly pour étayer son réquisitoire contre tous les plans ambitieux méritent considération. Utilisés avec plus de modération, ils auraient pu apporter une perspective critique stimulante quant aux raisons de l’échec fréquent des initiatives mondiales en matière d’aide aux plus pauvres.Malheureusement, Easterly succombe au pouvoir grisant de la rhétorique ;je n’ai d’ailleurs pas pu m’empêcher de penser encore à Kipling, qui décrivait les mots comme la « plus puissante drogue de l’humanité ». En choisissant d’administrer une raclée rhétorique à ceux qu’il considère comme des ennemis bien intentionnés des déshérités, il laisse passer sa chance d’ouvrir un dialogue pourtant nécessaire. Car les signes empiriques de l’inefficacité de bien des grands schémas de développement et de lutte contre la pauvreté méritent à l’évidence d’être débattus ouvertement et honnêtement. C’est d’ailleurs ce que fait Easterly quand il n’est pas occupé à forger un aphorisme cinglant pour envoyer ses adversaires au tapis. L’auteur a également raison de souligner que l’échec de nombreux grands projets naît de la tendance à négliger à la fois la complexité des institutions, les incitations économiques et l’importance de l’initiative individuelle, qui doit être encouragée par la société et non étouffée par la bureaucratie. Mais tout cela ne suffit pas à justifier des conclusions excessives. Easterly reconnaît d’ailleurs la réussite de nombreux programmes d’aide internationale, qu’il s’agisse de distribuer des vermifuges et des sels de réhydratation contre les maladies diarrhéiques, de vaporiser d’insecticide l’intérieur des maisons contre la malaria ou de programmes visant à ralentir la progression du sida. Il n’empêche ! Tous les échecs qu’il signale devraient inciter à un réexamen minutieux des modalités de l’aide, nécessaire à la transformation des bonnes intentions en résultats tangibles. L’enjeu est de répondre à la situation désespérée des plus pauvres sans oublier de se soucier de l’utilité et de l’efficacité des formes de l’aide. Easterly ne dit d’ailleurs pas autre chose dès qu’il met sa rhétorique en sourdine : « Les tonitruants manifestants antimondialisation, les groupes de rock et les stars de cinéma, les ONG zélées et l’intérêt croissant des gouvernements des pays riches pour le reste du monde depuis le 11-Septembre… Tout cela a au moins la vertu de développer le soutien politique à la lutte contre la pauvreté. Il est temps que l’opinion des pays riches exige que l’argent de l’aide parvienne effectivement aux pauvres. »Même s’il faut attendre la page 255 pour lire ces phrases, voilà qui résume bien mieux l’esprit du livre que les slogans à l’emporte-pièce que l’auteur a choisi de mettre en avant. Ces formules donnent également l’impression trompeuse qu’Easterly est hostile à toute forme d’aide aux pauvres et préfère les inviter à se fier à leurs seules ressources et à leur propre « recherche »des moyens d’améliorer individuellement leur situation. Mais l’intensité de son pilonnage des « bonnes âmes » n’est pas une marque de scepticisme à l’égard de l’idée même de vouloir faire du bien à autrui. Easterly connaît parfaitement les conditions de vie effroyables des pauvres et sa compassion est manifeste tout au long du livre. Sa condamnation des programmes d’aide n’a rien de cette fausse morale qui consiste à affirmer plus ou moins explicitement que les riches n’ont aucune responsabilité à l’égard des pauvres, n’étant pas à l’origine de leurs problèmes. Easterly ne cède pas non plus à la tendance de plus en plus répandue qui consiste à imputer la responsabilité du sort des pauvres aux carences fondamentales et à la nature difficilement réformable de leurs cultures arriérées, qui rendrait vaine toute tentative de leur porter secours. Contrairement à ceux qui défendent des positions de ce genre en brandissant la bannière apparemment bienveillante de la « différence culturelle », Easterly croit en l’inventivité de tous. En outre, sa critique ne porte pas seulement sur l’aide internationale au sens habituel du terme. Elle s’adresse en effet à toutes les velléités de sauver le monde, depuis Washington, Londres ou Paris. Les…
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