Soutenez l’esprit critique ! Participez à la campagne pour financer notre numéro 100 exceptionnel !

Effet de serre : un sceptique encombrant

Le sommet de Copenhague sur le changement climatique, en décembre, est l’occasion de revenir sur les fondamentaux du débat. Le « New York Times » y a contribué en publiant au printemps 2009 ce portrait de Freeman Dyson. Géant de la physique américaine, maître de la vulgarisation, auteur de nombreux livres sur les liens entre l’entreprise scientifique et l’aventure humaine, ce personnage hors norme est parti en campagne, à 85 ans, contre l’« idéologie » du changement climatique. Le sujet lui est familier, car il avait participé à la fin des années 1970 au lancement des premières recherches interdisciplinaires sur les effets de l’augmentation du CO2. Il est par ailleurs très au fait des recherches sur le monde vivant et s’est battu pour la défense de l’environnement et la préservation des ressources naturelles. Mais le battage fait autour de cette question de l’effet de serre lui paraît« grossièrement exagéré ».

Pendant plus d’un demi-siècle, l’éminent physicien Freeman Dyson a vécu discrètement à Princeton, sur le terrain boisé d’une ancienne ferme occupé par son employeur, l’Institute for Advanced Study, la plus sélecte des communautés de chercheurs aux États-Unis. Mais sa tranquillité s’est évanouie depuis que la question du réchauffement climatique l’a fait « sortir de son trou », comme il dit. Sites Web, courriers aux journaux et sa propre boîte électronique, engorgée, charrient un flot brûlant d’invectives. Dyson s’est découvert « crétin prétentieux », « enflé », « fosse septique de désinformation », « vieille pie sur le retour » et, inévitablement, « savant fou ». Il avait avancé que les accès de fièvre du climat n’étaient peut-être pas si néfastes, puisque le dioxyde de carbone favorise la croissance des plantes de toute sorte. Plus tard, il avait ajouté que si le niveau de CO2 montait trop haut, il serait toujours possible de le réduire en cultivant massivement des arbres mangeurs de carbone spécialement conçus à cet effet  [1]. Sur quoi Eric Posner, professeur de droit à l’université de Chicago, parcourut du regard l’épais maquis de doctorats honoris causa reçus par Dyson – vingt et un en tout – et suggéra qu’on pouvait « peut-être aussi concevoir des arbres capables d’indiquer le chemin à un randonneur égaré ». Selon le fils de Dyson, George, historien des techniques, les idées de son père ont refroidi des amitiés. Et d’aucuns jugent que le passage des ans lui a coûté autre chose. On soupçonne qu’à 85 ans ce grand savant du XXe siècle est non seulement hors jeu, mais hors de lui-même – son superbe esprit l’aurait quitté [2]. Mais selon le neurologue Oliver Sacks, au jugement respecté, c’est loin d’être le cas. Pour cet ami de longue date, lui aussi un expatrié d’Angleterre, « son esprit reste éminemment ouvert et souple ». Cela rend Dyson autrement plus redoutable que la cohorte de réactionnaires grincheux niant le changement climatique. Son intelligence exceptionnelle est révérée par maints scientifiques. William Press, ancien responsable du laboratoire militaire de Los Alamos, aujourd’hui professeur de science informatique à l’université du Texas, le juge « infiniment intelligent ». Mathématicien prodige venu aux États-Unis à 23 ans, Dyson a presque aussitôt apporté une contribution fondamentale à la physique en unifiant les théories quantique et électrodynamique [3]. Non content de réaliser cette percée, il a participé au développement de la physique moderne, échangeant avec certains des plus grands esprits de son temps, y compris Einstein, Richard Feynman, Niels Bohr, Enrico Fermi, Hans Bethe, Edward Teller, J. Robert Oppenheimer et Edward Witten, le « grand prêtre de la théorie des cordes », qui a son bureau juste en face du sien. Cependant, au lieu de rester accroché à ce champ fondamental, il s’est engagé dans des investigations débordant le territoire habituel de la plupart des physiciens – et a vécu une vie plus originale. Dyson a un don pour la clarté de l’interprétation et une capacité impressionnante à pénétrer la méthode et la signification du travail de scientifiques de diverses disciplines. Ses réflexions sur la science qui se fait sont parues dans une série de livres lucides et élégants destinés aux non-spécialistes, qui ont fait de lui un arbitre reconnu des débats scientifiques, bien au-delà du champ de la physique. Il a écrit plus d’une dizaine d’ouvrages. Dans Origins of Life (« Les origines de la vie », 1999), il explique les découvertes des biologistes et des géologues sur ce sujet controversé. Dans Disturbing the Universe (Les Dérangeurs de l’Univers, 1979) il tente de réconcilier la science et les humanités. Weapons and Hope (« Les armes et l’espoir », 1984) est une méditation sur la signification et le danger des armes nucléaires qui lui valut un prix littéraire prestigieux [4].   L’âge des biotechnologies Les livres de Dyson témoignent d’une telle maîtrise des sujets complexes qu’ils font naître des vocations scientifiques chez les jeunes et donnent aux moins jeunes le sentiment d’être intelligents. Mais, tout en passant ce qu’il voit au crible de son analyse, son esprit vagabonde toujours vers l’ailleurs. Enfant, il dessinait des plans de vaisseaux spatiaux anglais capables d’explorer les étoiles et, plus tard, il participa à un projet de vaisseau spatial secret américain propulsé par des bombes atomiques connu sous le nom de Projet Orion 5. Dyson reste un astronaute en chambre, qui se plaît à imaginer l’ère du voyage spatial bon marché, quand des familles pourront laisser derrière elles une Terre surpeuplée et voguer à bord de vaisseaux solaires pour s’installer sur un astéroïde ou une comète. Il est persuadé que l’actuelle « ère de l’informatique » laissera bientôt la place à l’« âge des biotechnologies maîtrisées ». Dans son livre Infinite in All Directions (« L’infini dans toutes les directions », 1988), il écrit : « La biotechnologie nous donne une chance d’imiter la rapidité et la flexibilité de la nature. » Il y imagine des meubles et des œuvres d’art que les gens feront « pousser » à côté de minidinosaures domestiques pour leurs enfants et toute une panoplie de cousins des arbres mangeurs de carbone, obtenus eux aussi par génie génétique : des termites mangeurs d’épaves de voitures, une pomme de terre à même de prospérer sur le sol sec et rouge de Mars, une voiture capable d’éviter les collisions. Ces idées attirent la dérision, comme ses essais sur le changement climatique, mais l’octogénaire reste un futuriste déterminé. « Je ne me considère pas à même de prévoir, dit-il. J’exprime des possibilités, des choses qui pourraient se produire. Dans une large mesure, la probabilité de leur réalisation dépend de l’intensité du désir des gens. L’intérêt d’imaginer l’avenir n’est pas de le prévoir, mais de susciter des espoirs. » Formé dans la tradition hérétique et libérale des intellectuels britanniques, Dyson laissa derrière lui une Angleterre déprimée, encore sous le choc de deux guerres mondiales sanglantes, pour devenir un immigrant américain animé d’une foi inébranlable dans le pouvoir de l’imagination, capable d’inventer des techniques pour surmonter n’importe quel obstacle. Selon le physicien Marvin Goldberger, ancien président de Caltech (California Institute of Technology), il est la vivante incarnation de cette forme d’ingéniosité. « Vous présentez un problème à Freeman et il le résout, dit Goldberger. Il est extraordinairement puissant. » Dyson semble considérer le monde comme un ensemble de problèmes interdisciplinaires qui sont là pour être appréhendés par lui. Le réchauffement climatique étant la grande question scientifique de notre époque, il trouve le sujet irrésistible. Mais à ses yeux, ce n’est qu’un gros casse-tête de plus à attirer son intérêt, comme l’ont fait les armes nucléaires ou la pauvreté rurale. Autrement dit, ce grand démêleur de problèmes n’est pas persuadé que le changement climatique soit un problème majeur. Il est bien conscient que la plupart des gens pensent qu’il se trompe à propos du réchauffement climatique. Le fait que les Américains instruits tendent à approuver la conclusion récente de la Conférence scientifique internationale de Copenhague en mars 2009, selon laquelle « l’inaction serait un crime », ne fait que renforcer sa résistance. Il a beau être un homme de gauche, aimant Obama et détestant Bush, s’être toute sa vie opposé aux guerres américaines et investi dans la protection des ressources naturelles, il ne supporte aucune idéologie et éprouve une aversion ravageuse pour le consensus scientifique. Le prix Nobel de physique Steven Weinberg admire Dyson le physicien – il pense que le comité Nobel l’a spolié en ne récompensant pas ses travaux sur l’électrodynamique quantique –, mais se sent à des années-lumière de sa sensibilité : « J’ai le sentiment que lorsqu’un consensus se forme comme la glace sur un lac, il va faire de son mieux pour le briser. »   Religion séculière Dyson espère qu’on ne se souviendra pas seulement de lui pour ses positions sur le changement climatique, mais si elles retiennent l’attention, c’est bien en raison de sa stature et de sa foi dans l’intégrité de la science. Pour lui, dit-il, les vérités de la science sont si profondément dissimulées que la seule chose dont nous soyons absolument sûrs est qu’une bonne partie de ce à quoi nous nous attendons ne se produira pas. Dans Infinite in All Directions, il écrit que les lois de la nature « rendent l’univers aussi intéressant que possible ». C’est aussi une bonne description de son propre rapport à la science. Selon Avishai Margalit, philosophe de son Institut, « il est toujours là pour rappeler qu’il existe une autre possibilité ». Quand il se joint au débat sur le changement climatique en faisant valoir « les énormes brèches dans notre savoir, le caractère épars de nos observations et la superficialité de nos théories », il parle d’expérience. Quel qu’il soit par ailleurs, Dyson est le bon scientifique par excellence. Il pose les questions qui dérangent. Il se pourrait aussi qu’il soit un prophète solitaire. Ou qu’il se trompe lourdement, comme il le reconnaît. Voilà quatre ans qu’il a commencé à exprimer ses doutes sur le changement climatique. Dans une conférence à l’université de Boston, il déclarait alors que « tout ce battage autour du réchauffement climatique est grossièrement exagéré ». Depuis, il a poussé les feux, déclarant au site Salon.com en 2007 : « Le fait que le climat se réchauffe ne m’effraie nullement. » Dans un article de la New York Review of Books, la revue de gauche américaine qui est à l’esprit de sérieux ce que le Beagle était à Darwin, il écrivit que le changement climatique était devenu une « obsession », le premier article de foi d’une « religion séculière mondiale », l’écologisme 6. Parmi ceux qu’il considère comme de vrais croyants, Dyson dédaigne particulièrement Al Gore, « le propagandiste en chef », et James Hansen, le patron du Goddard Institute for Space Studies, de la Nasa, qui fut le conseiller de Gore pour son film Une vérité qui dérange. Il les accuse de se fier exagérément à des simulations sur ordinateur qui prévoient le scénario grand-guignolesque d’un cataclysme mondial imminent, à mesure que les calottes glaciaires fondent, que la mer monte, tandis que des ouragans et des épidémies ravagent la Terre. La « science défectueuse » des deux hommes « détourne l’attention de l’opinion » des « dangers plus sérieux et plus pressants qui menacent la planète ». Parmi les personnes les plus perturbées par ce discours, il y a Imme, l’épouse de Dyson. Après avoir vu le film avec son mari à sa sortie en 2006 dans un cinéma local, avec encore dans les yeux des images d’ours polaires en train de se noyer, elle se tourna vers lui et s’écria : « Tout ce que tu m’as dit est faux ! – Les ours polaires se porteront très bien », lui assura-t-il. J’ai rencontré Dyson dans son bureau, une pièce si bien rangée qu’elle rappelle à son ami l’écrivain John McPhee un intérieur japonais. Sur les étagères, des livres sur l’évolution stellaire, les virus, la thermodynamique et le terrorisme. « Les climatologues qui travaillent à partir de modèles ont toujours tendance à les surestimer, dit-il. Ils en viennent à penser que les modèles sont réels et oublient que ce ne sont que des modèles. » Dyson parle d’une voix claire et posée, dans laquelle on perçoit son enfance en Angleterre, son installation aux États-Unis après ses études à Cambridge et plus de cinquante ans de mariage avec Imme, d’origine allemande. Mais il peut vite devenir tranchant, en particulier si l’on en vient à parler du changement climatique. Dyson s’accorde avec le point de vue dominant selon lequel le niveau de CO2 dans l’atmosphère augmente rapidement en raison des activités humaines. Mais, selon lui, cette augmentation pourrait n’être qu’un épouvantail, un événement frappant mais finalement bénin survenant au sein d’une « période relativement fraîche de l’histoire de la planète ». Le changement climatique, dit-il, n’est pas global mais local, « réchauffant des régions froides, mais ne rendant guère plus chaudes les régions tropicales ». Loin de penser que la hausse des températures aura des conséquences catastrophiques, il dit que le carbone pourrait être bénéfique, un signe que « le climat s’améliore plutôt qu’il ne se dégrade », car c’est un excellent fertilisant, qui favorise la croissance des forêts et des récoltes. « L’essentiel de l’évolution de la vie s’est déroulé sur une Terre nettement plus chaude et plus riche en CO2 qu’aujourd’hui », soutient-il. L’acidification des océans, dont nombre de scientifiques disent qu’elle détruit la chaîne alimentaire marine, est à ses yeux un problème réel mais probablement exagéré. Le niveau des océans monte de façon constante, mais les dangers qui pourraient en résulter « ne peuvent être prédits tant que nous n’en saurons pas beaucoup plus sur les causes du phénomène ». Pour le climatologue James Hansen, le diable à l’œuvre dans l’apocalypse qui se prépare est le CO2 contenu dans la fumée du charbon. « Le charbon, a-t-il écrit, est la grande menace pour la civilisation et toute forme de vie sur notre planète. » Hansen a qualifié de « trains de la mort » les convois ferroviaires transportant du charbon. Dyson rétorque que « la croisade de Jim Hansen contre le charbon surestime les dégâts à attendre du CO2 ». Dyson se souvient du brouillard noir mortifère créé à Londres par le charbon : après une journée passée dans la ville, il retournait chez ses parents à Winchester avec le col blanc de sa chemise entièrement noirci. Le charbon contient de « réels polluants », dit-il – suie, soufre et oxydes d’azote. « De vraies saletés qui rendent les gens malades et les enlaidissent », explique Dyson. Ces produits sont « considérés à juste titre comme un fléau moral », mais « ils peuvent être ramenés à un faible niveau pour une somme modique grâce aux épurateurs ». Selon lui, Hansen « exploite » les éléments toxiques issus de la combustion du charbon pour condamner les rejets de CO2, « lequel ne peut être réduit pour un coût abordable mais ne fait aucun mal réel ». La science n’est pas affaire d’opinion, mais de faits. Sur le changement climatique, Dyson réclame davantage de données ; des ténors de la climatologie lui répondent que si l’on attend d’avoir réuni assez d’éléments pour le convaincre, il sera peut-être trop tard. C’est l’opinion d’un expert modéré, William Chameides, de l’université Duke. « Je pense que le temps n’est pas venu de paniquer », dit-il, mais le réchauffement climatique rend « inévitable la montée des océans, qui entraînera le déplacement de millions de gens. La fonte des glaciers d’altitude va menacer l’accès à la nourriture d’un milliard de personnes peut-être, ou davantage, et l’acidification des océans pourrait créer la même menace pour un autre milliard ». Dyson conteste fortement chacun de ces points, si bien que, d’une position à l’autre, d’argument en contre-argument, on voit se constituer peu à peu un épais maquis d’indicateurs scientifiques qui ont tous l’accent de la vérité ou paraissent du moins plausibles.   Désaccord sur les valeurs L’une des hypothèses les plus significatives avancées par Dyson est que le réchauffement du climat pourrait retarder l’arrivée d’un nouvel âge glaciaire. A-t-il tort ? Personne ne peut le dire à coup sûr. Au-delà des sujets de désaccord factuels, Dyson dit qu’en fin de compte la question se résume à « un désaccord plus profond sur les valeurs » entre ceux qui pensent que « la nature a toujours raison » et que « toute perturbation humaine majeure de l’environnement naturel est un crime », et les « humanistes », comme lui, pour qui la protection de la biosphère a moins d’importance que la lutte contre des maux plus répugnants comme la guerre, la pauvreté et le chômage. La virulence des prises de position de Dyson dans le débat public trahit un mélange de militantisme social et de malaise de classe qui remonte à son enfance à Winchester, dans les années 1920 et 1930. Son père, George, fils d’un forgeron du Yorkshire, était compositeur et professeur de musique au Winchester College, un vieux et prestigieux lycée. Sa mère, Mildred Atkey, était issue d’une famille plus aisée de Wimbledon, qui possédait son propre court de tennis. Tous deux élevèrent Freeman et sa sœur Alice dans ce qu’il décrit comme un « anglicanisme soft », la religion étant plutôt un guide pour s’orienter dans la vie qu’un système de croyance. Ses idéaux de tolérance, de charité, son sens de la communauté – et le temps libre que permettait le luxe d’avoir quatre serviteurs – amenèrent Mildred à organiser un club pour adolescentes et une clinique de contrôle des naissances. Ces institutions ne cadraient pas forcément avec sa sensibilité patricienne et victorienne. Elle ne considérait pas les filles dont elle s’occupait comme ses égales, se rappelle Dyson. Mildred lui rapporta en riant l’histoire d’une jeune mère qui s’était présentée au centre portant un nouveau-né roux. « Quel beau bébé, lui avait dit Mildred. Il tient ces cheveux de son père ? – Oh ! je ne saurais pas vous dire, il avait gardé son chapeau », fut la réponse. Ce que Dyson a le plus aimé de son enfance en Angleterre, c’est le paysage. La transformation ré
ussie de la nature sauvage et des marécages avait créé une écologie verte entièrement nouvelle, permettant aux plantes, aux animaux et aux hommes de prospérer en « une communauté d’espèces ». Il s’est fermement opposé à l’idée que puisse exister un écosystème optimal – « la vie change sans cesse ». Il déteste l’idée que les êtres humains ne feraient pas partie de la nature et que nous devrions « nous excuser d’être humains ». Nous avons le devoir, dit-il, de restructurer la nature pour survivre. Cela explique peut-être pourquoi le même homme a pu écrire : « Nous vivons sur une planète vulnérable que notre manque de prévoyance est en train de transformer en bidonville », et se moquer de ces Américains qui manifestent contre le charbon à Washington. Dyson tient le charbon en grande affection, pour une raison essentielle : il est si bon marché que presque tout le monde peut y accéder. « Il y a beaucoup de vrai dans l’assertion que les écologistes sont des gens qui n’ont jamais eu à s’inquiéter pour leurs fins de mois », dit-il. « Beaucoup d’entre eux sont mes amis », ajoute-t-il aussitôt. Pour lui, « le passage des populations chinoises et indiennes de la pauvreté à la prospérité de la classe moyenne serait la plus grande victoire de ce siècle. Sans le charbon ce ne sera pas possible ». Cela dit, Dyson voit le charbon comme un agent provisoire du progrès. « Dans une cinquantaine d’années », l’énergie solaire sera abondante et bon marché, et « il y a beaucoup de bonnes raisons de la préférer au charbon ». Les mots qui reviennent le plus souvent dans la bouche des collègues de Dyson pour le décrire sont « sans prétention » et « modeste ». Il semble être l’incarnation du point de vue de Newton pour qui, dans la vie, un homme doit viser la simplicité et éviter la confusion. Il a son bureau à l’Institut depuis 1953. À l’époque, Ein-stein avait comme lui l’habitude de s’y rendre à pied. Ce que Dyson fait encore tous les jours de la semaine, pour travailler à son ordinateur et résoudre avec un crayon et du papier les problèmes qui atterrissent sur sa table. La légende veut qu’à sa grande époque il n’utilisait jamais de gomme. Imme et lui ont passé cinquante et une heureuses années dans la même maison aux murs de bardeaux blancs, juste en face de la bâtisse flanquée de stuc où habitèrent un temps les Oppenheimer. Certains dimanches, les Dyson grimpent dans leur voiture qui arbore encore un autocollant Obama pour se rendre à une compétition de course à pied, où l’on peut retrouver Freeman devant la ligne d’arrivée applaudissant bruyamment Imme, 72 ans, ancienne championne de marathon. Les autres week-ends, ils rendent visite à quelques-uns de leurs seize petits-enfants. Pendant les vacances, les Dyson assistent couramment à cinq soirées par semaine, des cocktails où les invités trouvent un Dyson ouvert et timide. Il rougit quand la femme d’un ami l’embrasse. L’une de ses filles, Esther, grande prêtresse de l’Internet, raconte qu’il l’a élevée sans la télévision pour qu’elle lise davantage et qu’il a toujours « pris autant d’intérêt à parler » avec le premier étudiant venu en pèlerinage à Princeton « qu’avec la célébrité assise à la table à côté ». Oliver Sacks dit qu’il a « le génie de l’amitié ».   Face cachée À dire vrai, il est insaisissable. Pour Edward Witten, il est évident que Dyson n’a pas grand-chose à faire de la théorie des cordes, la « théorie de tout » censée unir mécanique quantique et relativité dans une tentative de décrire rien moins que la nature de toute chose. Pourtant, Witten reconnaît que ses conversations avec lui ont quelque chose d’onirique : « Je ne sais pas toujours avec quoi il n’est pas du tout d’accord. Son attitude est complexe. Il y a beaucoup de couches. » Witten n’est pas le seul à être dérouté. Quand j’ai commencé à passer du temps avec lui, je lui ai demandé qui étaient ses amis proches et le seul nom qu’il a mentionné est celui de John McPhee. Cela a surpris l’intéressé, qui m’a dit ne pas souvent parler avec lui, bien qu’il enseigne à l’université de Princeton, à côté de l’Institut. Ses six enfants le décrivent comme un père aimant, extrêmement dévoué, mais en même temps, au dire de son fils George, ils perçoivent en lui une part profonde qui leur a toujours semblé « distante ». Pour William Press, Dyson est « profond » et « magnifiquement digne d’éloge », mais aussi mystérieux et impénétrable, un homme dont les opinions anticonformistes s’expliquent peut-être par « une face cachée qu’il est déterminé à ne pas laisser voir ». Quand j’ai demandé à Sacks ce qu’il pensait de tout cela, il m’a dit qu’ « un des mots préférés de Freeman pour décrire le travail du savant et la créativité est “subversif”. Il considère qu’il est important non seulement de ne pas être orthodoxe, mais d’être subversif. C’est ce qu’il a fait toute sa vie ». Dyson dit que c’est par respect des principes qu’il s’est intéressé au problème du changement climatique. « Selon les apôtres du réchauffement, je suis payé par l’industrie pétrolière. C’est évidemment faux, mais cela fait partie de leur rhétorique. Si vous doutez, vous êtes un méchant, un instrument aux mains de l’industrie du pétrole ou du charbon. » Le réchauffement climatique « est devenu la ligne d’un parti ». Ce qui le dérange peut-être le plus dans cette affaire, ce sont les experts. Selon lui, ils sont trop souvent paralysés par l’opinion consensuelle qu’ils façonnent et finissent par croire qu’ils « ont la science infuse ». Les hommes qu’il admire le plus sont souvent ceux qu’il appelle des « amateurs », esprits créatifs dont le brio n’est pas sanctionné par des parchemins. Tel Bernhard Schmidt, excentrique concepteur de lentilles de télescope, manchot et alcoolique, ou Milton Humason, gardien à l’observatoire du mont Wilson, en Californie, auquel ses aptitudes ont valu d’être intégré à l’équipe des astronomes. Dyson admire particulièrement Darwin, « un véritable amateur qui a battu les professionnels sur leur propre terrain ». Il n’est pas peu fier d’avoir été nommé professeur à Cornell en 1951, puis deux ans plus tard à l’Institut, où il est devenu un homme d’influence, un scientifique pragmatique consulté par l’armée et le Congrès, et aussi d’avoir remporté en 2000 le prix Templeton pour avoir approfondi la compréhension des relations entre science et religion – récompense d’un million de dollars remise auparavant à Mère Teresa et à Alexandre Soljenitsyne –, le tout sans avoir jamais passé un doctorat. Dyson est peut-être l’outsider-insider suprême, « le plus civil des hérétiques au monde », comme le dit le compositeur Paul Moravec, consultant artistique de l’Institut. Les spécialistes parlent souvent du réchauffement climatique comme d’une affaire de conscience morale. Dyson les trouve présomptueux. Il l’a déclaré il y a quatre ans dans sa conférence à l’université de Boston, l’histoire des sciences est pleine d’hommes « si sûrs de leurs prédictions qu’ils ont fini par y croire ». Il fournit maints exemples de catastrophes attendues avec terreur mais qui ne sont jamais arrivées, depuis les feux de l’enfer jusqu’à la bombe atomique de Hitler, en passant par le bug de l’an 2000. « Il n’est pas exclu que Hansen ait raison, explique Dyson. S’il disait vraiment n’importe quoi, il ne serait pas là où il est aujourd’hui. Mais Hansen a fait de sa science une idéologie. C’est un homme très convaincant et il a l’air de tout savoir. Il a tous les titres nécessaires, alors que je n’en ai aucun, pas même un doctorat. Il a publié des centaines d’articles sur le sujet, pas moi. Selon les normes en vigueur il est qualifié pour s’exprimer, pas moi. Mais je le fais parce que je pense que j’ai raison. Je pense que j’ai une vision large du sujet, que Hansen n’a pas. Je sais que ma carrière n’en dépend pas, alors que la sienne, si. Je ne prétends pas être un expert du climat. Je pense que c’est davantage une question de jugement que de savoir. » Contacté par téléphone, Hansen paraît agacé : « J’ai d’autres chats à fouetter que Freeman Dyson ; il ne sait pas de quoi il parle. » Dans un courrier électronique, il ajoute que sa préoccupation du réchauffement climatique n’est pas uniquement fondée sur des simulations et qu’il respecte l’« ouverture d’esprit » de Dyson, mais que « si celui-ci veut s’aventurer sur un sujet ayant des conséquences majeures pour l’humanité et toute vie sur la planète, il lui faut d’abord faire ses classes ». Quand Dyson entend cela, il cherche à donner l’impression qu’il est celui qui voit les choses de plus haut. Si l’on peut dire. Il est petit, musclé, avec des filaments de cheveux gris revêches qui le font ressembler à un balai renversé. Chaque jour, il s’habille avec la même rigueur négligée très « Oxbridge », pantalon kaki, veste en tweed, cravate (le plus souvent faite pour lui par l’une de ses filles), gilet de laine. Quand il fait froid, il porte un second gilet au-dessus du premier, ce qui fait un peu l’effet d’une fenêtre avec deux paires de rideaux. La vraie fenêtre est son délicieux sourire qui semble flotter librement au milieu d’un visage étrangement dynamique, avec des oreilles électriques et un nez quantique, et son rire est si franc qu’il le fait trembler tout entier. Le sourire et le rire adoucissent sa rigueur apparente, le transformant en une sorte de lutin sympathique et sage, et rappelant aussi à ses interlocuteurs qu’il a passé toute sa vie à essayer de trouver ce qu’il considérait comme des solutions humaines à des problèmes terribles sans que l’éclat de la controverse semble jamais le troubler. Ses yeux sont gris sombre et quoi qu’il puisse penser au-delà de ce qu’il dit, ils ne le trahissent jamais.   Esprit rebelle Un moment déterminant de la vie de Dyson, qui le poussa sur la voie de la rébellion, se produisit en 1932 quand, à l’âge de 8 ans, il fut envoyé en pension à Twyford. Il était alors un prodige « déjà obsédé » par les mathématiques. Sa grande sœur Alice, qui vit toujours à Winchester, se souvient de lui « allongé par terre dans sa chambre, essayant de trouver combien il y avait d’atomes dans le soleil. Il devait avoir 4 ans ». À Twyford, Dyson raconte qu’il s’est senti brutalisé par un directeur tyrannique maniant le fouet, qui n’offrait pas de cours de science, préférant le latin, et par une clique de sportifs qui aimaient passer au papier de verre le visage des plus jeunes. « À l’époque il était impensable que des parents viennent voir ce qui se passe, dit-il. Les miens habitaient à moins de cinq kilomètres. Ils ne sont jamais venus. Ça ne se faisait pas. » Dyson se consolait en grimpant aux arbres, en lisant Le Magicien d’Oz, qui lui donna l’idée que l’Amérique était « un lieu plus excitant où toutes sortes de choses étranges pouvaient arriver », et Jules Verne, avec ses descriptions comiques d’autres « cinglés d’Américains » en route pour la Lune. Mais sa principale consolation fut la société des sciences qu’il fonda avec quelques amis. Dyson expliqua plus tard qu’il vit dès lors la science comme « un territoire de liberté et d’amitié au milieu de la tyrannie et de la haine ». Quatre ans plus tard il entrait au Winchester College, connu pour la rigueur de son enseignement, où il excella. Allant de son propre chef à la bibliothèque, il y lisait des livres de mathématiques en français et en allemand, et, à l’âge de 13 ans, il apprit le calcul intégral grâce à un article de l’Encyclopedia Britannica. « Je me souviens m’être dit alors : ce n’est que cela ?, raconte-t-il. Tout le monde m’avait dit que c’était très difficile. » Un autre jour, à la bibliothèque, il découvrit le livre Daedalus or Science and the Future (« Dédale, ou la science et l’avenir »), du biologiste John B. Haldane 7, qui disait : « Ce qui n’a pas été est ce qui sera ; nulle croyance, nulle valeur, nulle institution n’est à l’abri » – attitude propre à séduire Dyson, qui avait trouvé sa muse : « Haldane était encore plus hérétique que moi, explique-t-il. Il aimait vraiment mettre les gens en colère. » Il n’y avait pas que la science. Lors de ses excursions à Londres, il passait des journées entières dans les librairies, où le poète William Blake le « conquit » : « C’était un esprit vraiment rebelle, qui disait toujours le contraire de ce que tout le monde croyait, et cela me plaisait énormément. » Son goût de la rébellion ne fit que se renforcer avec la Seconde Guerre mondiale. « J’ai le vif souvenir d’être allongé sur mon lit à 15 ans, absolument ravi d’entendre les bombes exploser dans un fracas merveilleux. Je me disais : “C’est le bruit de l’Empire britannique qui s’écroule.” J’avais l’intuition que l’Empire britannique était mauvais. Le fait que je pouvais moi-même être touché ne me venait pas à l’esprit. Je pense que ce genre d’état d’esprit est naturel à 15 ans. » À Cambridge, Dyson assistait à toutes les conférences de mathématiques avancées et grimpait sur les toits la nuit pendant les black-out. En 1943, à la fin de l’année universitaire, qu’il célébra en parcourant à pied en dix-sept heures les quelque quatre-vingts kilomètres qui séparent Cambridge de Londres en poussant le fauteuil roulant de son camarade Oscar Hahn, Dyson s’était déjà forgé une personnalité d’homme aux convictions fermes et souvent provocatrices, décidé à tracer sa propre voie.   L’éclat des armes nucléaires Pendant la Seconde Guerre mondiale, il travailla au Royal Air Force Bomber Command pour déterminer la manière la plus efficace de déployer les pilotes, dont il savait que certains mourraient. Dyson dit qu’il était « écœuré » et « déprimé » de voir que beaucoup d’avions étaient abattus inutilement, parce que le haut commandement se fiait aux mythes entretenus par l’institution militaire plutôt qu’aux études statistiques. Plus dérangeant encore, écrit-il dans Weapons and Hope, il devint un expert de « la manière d’assassiner économiquement cent mille personnes de plus ». Ce travail, confia-t-il à l’écrivain Kenneth Brower, créa en lui un « vide de l’âme ». Puis, il y eut deux éclairs aveuglants… Face à Hiroshima et Nagasaki, Dyson eut une réaction compliquée. Comme de nombreux physiciens, il a toujours aimé les explosions et, bien entendu, la première raison d’être de la science est de découvrir les secrets de la nature. Interviewé pour le documentaire The Day After Trinity [sur l’histoire de la bombe atomique] en 1980, Dyson évoqua cette séduction : « Je le ressentais moi-même, l’éclat des armes nucléaires. Si vous vous intéressez à ces armes en tant que scientifique, il irrésistible. Sentir que c’est entre vos mains. Libérer l’énergie qui alimente les étoiles. La faire obéir à vos ordres. Et accomplir ces miracles, soulever vers le ciel un million de tonnes de roche, cela donne aux gens l’illusion d’un pouvoir sans limites et, en un sens, c’est la cause de tous nos problèmes, ce qu’on pourrait appeler l’“arrogance technicienne” qui s’empare des hommes quand ils découvrent ce qu’ils peuvent faire avec leur esprit. » Dyson finira par se convaincre que les armes nucléaires sont le pire des maux. Mais en 1945, attiré par ces irréductibles éléments de la vie, il abandonna les mathématiques pour la physique. Pour autant, il était décidé à ne pas devenir un Anglais poussiéreux travaillant seul dans un petit laboratoire obscur à Cambridge. Depuis l’enfance, une part de lui avait toujours su que les « Américains tenaient le futur dans leurs mains et que la chose intelligente à faire était de les rejoindre ». Le fait que les États-Unis fussent devenus le pays d’Einstein et Oppenheimer était d’ailleurs une raison suffisante, mais la sœur de Dyson, Alice, dit qu’« il s’est enfui en Amérique pour vivre sa vie », loin de l’ombre de son père, devenu un musicien célèbre. « Je comprends très bien ça, ajoute Oliver Sacks, qui est venu à New York après avoir terminé ses études de médecine en Angleterre. J’étais le cinquième Dr Sacks dans la famille. Je sentais qu’il était temps de partir et de trouver un endroit à moi. » En 1947, Dyson s’inscrivit en doctorat à Cornell, sous la direction de Hans Bethe, qui avait la réputation d’être le plus grand « solutionneur de problèmes » de la physique. Alice Dyson dit qu’une fois à Ithaca, son frère « devint beaucoup plus humain », ce qu’il ne dément pas. « Je trouvais vraiment extraordinaire d’être accepté à ce point, dit-il. En 1963, j’étais citoyen américain depuis cinq ans à peine et je témoignais devant le Sénat pour représenter la Fédération des scientifiques américains en faveur du traité d’interdiction des essais nucléaires. » Après l’avoir jaugé au cours de quelques repas, Bethe confia à Dyson un problème et lui dit de revenir six mois plus tard. Ce problème faisait partie d’un autre, bien plus vaste, légué notamment par Einstein, concernant le besoin d’une théorie pour décrire le comportement des atomes et des électrons émettant et absorbant la lumière. En d’autres termes, il s’agissait de la question par excellence à résoudre pour faire avancer la physique, en réconciliant les lois disparates de la structure de l’atome, du rayonnement, de la physique du solide, de la physique du plasma, des technologies maser et laser, de la spectroscopie optique et micro-onde, de l’électronique et de la chimie. De nombreux chercheurs travaillaient à l’établissement de cette relation générale, parmi lesquels Julian Schwinger à Harvard, le physicien japonais Shinichiro Tomonaga – dont les calculs parvenaient aux États-Unis depuis Kyoto sur du papier de mauvaise qualité pour cause de pénurie – et Feynman, également à Cornell. Bethe commença par demander à Dyson de réaliser une série de mesures délicates concernant les électrons. Mais, très vite, il alla plus loin. C’est au cours de voyages, à l’été 1948, que Dyson fit sa grande découverte. Il parcourait l’Amérique en car Greyhound, mais il fit aussi quatre jours de trajet en voiture avec Feynman. Celui-ci se rendait à Albuquerque et Dyson se joignit à lui pour le plaisir de se retrouver avec « une personne unique qui avait une combinaison si incroyable de talents ». L’exubérant Feynman et « l’Anglais calme et digne » (Dyson décrit par Feynman) prirent des bohémiens en stop ; échappèrent à des inondations dans l’Oklahoma en se réfugiant dans le seul hôtel disponible, un bordel, où Feynman, faisant semblant de dormir, entendit Dyson se soulager dans le lavabo de la chambre plutôt que de se risquer à utiliser les toilettes communes ; évoquèrent le Projet Manhattan, et le fait que Feynman venait de comprendre qu’il avait trop pris de plaisir à y travailler pour pouvoir continuer à y participer. Ses discussions avec Feynman lui firent comprendre ce qu’était le génie véritable. Dyson voulait unifier une grande théorie ; Feynman était là pour unifier toute la physique. Inspiré par cette idée et par un sermon fascinant sur la non-violence délivré par un étudiant en théologie à Berkeley, Dyson embarqua dans son dernier car Greyhound, qui le ramenait vers l’Est. Il n’avait ni papier ni crayon. Il pensait. Sur une autoroute cabossée du fin fond du Nebraska, tard dans la nuit, « soudain le problème de la physique devint clair », explique-t-il. Ce que faisaient Feynman, Tomonaga et Schwinger était différent d’un point de vue stylistique, mais c’était « fondamentalement la même chose ».   L’instinct de meurtre Dyson a tendance à s’effacer quand il parle de son travail – il s’est défini tour à tour comme un bricoleur, un homme de ménage et un bâtisseur de ponts qui ne fait que relier les idées des autres. Bethe avait une plus haute opinion de lui. « C’est le meilleur que j’aie jamais eu ou observé », écrivit-il dans une lettre à Oppenheimer, qui offrit du coup à Dyson son premier contrat à l’Institut. Là, aux côtés d’un Einstein indifférent et d’un Oppenheimer ouvertement sceptique, il écrivit son fameux article « Les théories du rayonnement de Tomonaga, Schwinger et Feynman ». Oppenheimer lui envoya la note suivante : « Nolo contendere – R.O. 8 ». S’il pouvait faire cela en un an, à quoi pouvait bien servir un doctorat ? L’Institut lui allait à merveille. Il pouvait travailler toute la matinée et, comme il l’écrivit à ses parents, marcher dans les bois l’après-midi pour découvrir d’« étranges nouvelles espèces d’oiseaux, d’insectes et de plantes ». Ce fut, selon lui, le plus grand moment de bonheur durable de sa vie. Ce fut aussi sa dernière grande découverte en physique. D’autres physiciens se disent déçus que Dyson n’ait pas fait progresser davantage son champ de recherches. « Il a fait des choses en physique après le travail héroïque de 1949, mais pas autant que ce qu’on aurait pu espérer de quelqu’un d’aussi extraordinairement intelligent », déclare l’un d’eux. D’autres disent qu’il n’avait peut-être pas l’« instinct de meurtre » nécessaire, ou qu’il a été découragé par Enrico Fermi, qui lui dit que le travail qu’il entendait poursuivre sur l’électrodynamique quantique était peu prometteur ; ou qu’il « ne s’est jamais senti capable d’être aussi brillant que Feynman ». Dyson hoche la tête. « J’ai toujours aimé faire ce que je faisais sans me demander si c’était important ou pas, explique-t-il. Je pense que si vous voulez avoir le Nobel – ce que je dis là est valable pratiquement sans exception –, il faut se concentrer sur un problème profond et important et s’y tenir pendant dix ans. Ce n’était pas mon style. » Dyson a toujours voulu avoir une « grande famille ». En 1950, trois semaines après avoir rencontré la brillante mathématicienne Verena Huber, il la demandait en mariage. Il l’épousa, Esther et George sont nés, mais l’union tourna court. « Elle s’intéressait plus aux mathématiques qu’à l’éducation des enfants », raconte-t-il. En 1958, il épousa Imme – il a le cerveau, elle a les jambes, plaisantent les Dyson – et ils s’installèrent « dans cette petite ville snobinarde » de Princeton. Ils eurent encore quatre filles. Les six Dyson évoquent une enfance riche d’événements, avec des gens comme Feynman qui venaient régulièrement dîner à la maison. Dans le même temps, Dyson prêchait les vertus de l’ennui : « C’est seulement quand on s’ennuie qu’on est créatif », aimait-il à répéter. Tous se souviennent de lui rentrant à la maison les bras chargés de nouveaux appareils qui devaient faciliter la vie d’Imme : une repasseuse automatique, une souffleuse à neige, l’un des premiers fours à micro-ondes de Princeton… À partir de la fin des années 1950, Dyson passa plusieurs mois par an en Californie, sur le campus de General Atomics, un Los Alamos pour temps de paix, où des scientifiques progressistes cherchaient à développer les usages civils de l’énergie nucléaire. Invités par Edward Teller à construire un réacteur entièrement sûr, Dyson et Ted Taylor brevetèrent le Triga, un petit réacteur encore utilisé pour établir des diagnostics médicaux dans certains hôpitaux. Puis, ce fut le vaisseau Orion, conçu pour être propulsé vers la Lune et bien au-delà par une série d’explosions atomiques sous la base massive du vaisseau. « Pour moi, Orion signifiait ouvrir l’ensemble du système solaire à la vie, dit-il. Cela aurait pu changer l’histoire ». Il explique aussi qu’il voyait « Orion comme la solution à un problème. En un seul voyage, on se serait débarrassé de deux mille bombes ». Mais il choisit de soutenir le traité d’interdiction des essais nucléaires avec l’URSS, qui mit un terme au projet. « C’était bien plus sérieux que tout ce qu’Orion pouvait devenir », dit-il plus tard. Il avait une telle puissance de concentration à cette époque que George se souvient d’être assis avec son père et de le voir « disparaître ». Une idée qui l’occupa longtemps est une expérience de pensée qu’il publia dans la revue Science en 1959, où il décrivait d’immenses coquilles encerclant une étoile pour récupérer l’énergie solaire. Ce fut sa première réponse à son intuition que les réserves d’énergie fossile de la Terre étaient limitées. Connues sous le nom de sphères de Dyson, ces structures ont été mises en scène par des romanciers de science-fiction comme Larry Niven et les auteurs d’un épisode de Star Trek – les seuls ingénieurs à ce jour à avoir réussi à en construire une. L’idée témoignait de l’intérêt croissant de Dyson, dès les années 1950, pour ce qu’on appellera ensuite les « études climatiques ». En 1976, il commença à se rendre régulièrement à l’Institut pour l’analyse de l’énergie d’Oak Ridge (Tennessee), dont le directeur Alvin Weinberg menait des recherches sur les énergies alternatives. Les mesures pionnières réalisées à Mauna Loa (Hawaii) par Charles David Keeling indiquaient une augmentation rapide du taux de CO2 dans l’atmosphère. À Oak Ridge, Dyson se joignit à un groupe de météorologues et de biologistes qui s’efforçaient de comprendre les effets du carbone. Il était en train de devenir un expert du climat. Il finit par publier un article intitulé « Peut-on contrôler le CO2 dans l’atmosphère ? ». Il répondait oui, ajoutant qu’en cas d’urgence on pouvait toujours écarter provisoirement la menace en créant une « banque de carbone » d’« arbres à croissance rapide ». Il calcula combien d’arbres étaient nécessaires pour enlever tout le carbone de l’atmosphère, mille milliards, selon lui, ce qui était « en principe assez faisable ». Dyson explique que c’est sur cet article qu’il voudrait être jugé. « Je continue à penser que tout ce qui est dit là est vrai. » Finalement, il lança une nouvelle idée, les fameux arbres mangeurs de carbone, génétiquement modifiés pour absorber plus de carbone que les arbres normaux. « J’imagine que ça fait un peu science-fiction, reconnaît-il. Et les modifications génétiques sont politiquement impopulaires en ce moment. »   Le groupe Jason Dans les années 1970, il participa à d’autres études climatiques au sein de Jason, un petit groupe constitué des meilleurs scientifiques du pays et financé par l’État, qui se réunissait chaque été près de San Diego pour travailler sur des problèmes habituellement scientifiques, d’intérêt fréquemment militaire, et souvent secrets. Dyson reconnaît sans peine ne pas aimer rester longtemps en place, et quand la plupart des scientifiques commencèrent à leur tour à s’intéresser au climat, il était déjà passé à d’autres sujets. Son esprit était souvent occupé par les propositions soumises à Jason par Washington. « Pour l’essentiel, le travail consiste à stopper des projets stupides », dit-il. Certains scientifiques refusent la recherche militaire parce que tuer est moralement condamnable. Dyson s’est opposé à la guerre au Vietnam et en Irak, mais pas aux généraux eux-mêmes. En Angleterre, il avait constaté qu’un commandement militaire éclairé par l’analyse quantitative aurait pu mieux protéger ses hommes et épargner des vies civiles. « J’ai toujours eu le sentiment que plus la situation était mauvaise, plus il était important de parler avec les militaires », explique-t-il. Il dit avoir ainsi contribué au rejet de l’idée de lancer des bombes atomiques sur le Nord-Vietnam. Récemment, il a « essayé d’aider les gens des services secrets à prendre conscience de ce que des sales types pouvaient faire avec la biologie ». Dyson se voit comme un « combattant de la paix » et Joel Lebowitz, un physicien de l’université Rutgers qui le connaît depuis cinquante ans, juge la description plutôt fidèle : « Il travaille pour Jason et manifeste contre la guerre en Irak. » Dans le groupe Jason, poser un problème à Dyson est devenu une sorte de jeu. Un groupe de scientifiques est assis autour d’une table à la cafétéria et l’un demande à la cantonade s’il existe un nombre entier qui, si l’on intervertit le premier et le dernier chiffre, si l’on passe de 112 à 211 par exemple, se trouve multiplié par deux. Dyson intervient aussitôt : « Oh ! ce n’est pas très difficile… » Et d’ajouter, après deux ou trois secondes : « Mais, bien sûr, le plus petit d’entre eux a dix-huit chiffres. » Lorsque c’est arrivé un jour au déjeuner, se rappelle William Press, « le silence s’est abattu autour de la table ; personne ne comprenait comment Freeman pouvait avoir connaissance d’un tel fait ou, plus terrifiant encore, comment il pouvait l’avoir calculé dans sa tête en l’espace de deux secondes ». De nos jours, Dyson consacre presque toute son énergie à écrire. Dans un article récent, il évoque indirectement la question du réductionnisme, dont il fait une question de perspective. Les oiseaux, écrit-il, « volent haut et disposent d’une vue d’ensemble ». Les grenouilles comme lui « vivent dans la boue tout en bas et ne voient que les fleurs qui poussent autour d’elles 9 ». Que le sujet soit une commande de l’État, la théorie des cordes ou le changement climatique, Dyson semble hostile au fait que la science se lance dans des entreprises colossales. Il était hostile à la « guerre des étoiles », à la station spatiale, au télescope Hubble, au super-collisionneur supraconducteur, auquel il s’est opposé parce qu’il était « tout simplement disproportionné ». À quoi le Nobel de physique Steven Weinberg, souvent en désaccord avec lui sur ces sujets, répond qu’« il y a certaines choses qui doivent être faites en grand, c’est tout. Cela coûte très cher. C’est de la “grosse science”. Il faut s’y faire ». À l’Institut de Princeton, cette Arcadie intellectuelle où les tableaux noirs sont surmontés de l’inscription « Ne pas effacer », Dyson fait l’objet d’une admiration discrète pour la franchise avec laquelle il exprime ses doutes sur la prétention de la théorie des cordes à représenter l’ensemble des forces et de la matière en un système cohérent. « Je pense que Freeman veut du bien aux tenants de la théorie des cordes, explique le philosophe Avishai Margalit. Je ne pense pas qu’il leur souhaite bonne chance. Il est intéressé par la diversité, et c’est sa vision du monde. Pour moi, c’est un personnage immense, même s’il est tout petit – il y a quelque chose en lui d’un saint dans sa manière de vieillir. Ce qu’il conserve avant tout, c’est l’espièglerie. Einstein était comme ça. L’espièglerie et la curiosité. Il incarne aussi un trait de caractère unique, la sagesse. Ici tout le monde est brillant. Lui est sage. Il a intégré tous ses rêves non dans une théorie, mais dans sa vie même. » Imme raconte que son mari « a récemment cessé de grimper aux arbres ». Lui se dit résigné à ne jamais terminer Anna Karénine. À part ça, il continue à vivre à une cadence de trompe-la-mort, aidé par l’absorption régulière de comprimés de caféine, une habitude prise à l’époque de la RAF. Il voyage beaucoup, donne des conférences dans des églises et des universités sur le danger des armes nucléaires. « Je pense que les gens s’y sont habitués et s’imaginent que, si on n’y touche pas, elles ne feront aucun mal, dit-il. J’ai toujours peur. Je pense que tout le monde devrait avoir peur. » Il a visité les Galapagos et le siège de Google, et il a vu Doctor Atomic, l’opéra de John Adams sur Oppenheimer, qui l’a déçu. Il trouva plus épanouissante sa participation au conseil d’administration d’une fondation pour la promotion de l’énergie solaire en Chine. Un autre jour d’hiver, il se trouvait répondre aux questions des étudiants en physique d’une université chrétienne de l’Oklahoma : « Les scientifiques devraient comprendre l’angoisse des croyants. » Dernièrement, il s’est plaint que lui et Imme « ne se voient plus beaucoup », qu’ils « courent toujours dans tous les sens ». Mais le mois dernier, ils se sont installés un soir dans leur salon rempli de coupes gagnées par Imme et de photographies de leurs enfants, et ils ont à nouveau regardé Une vérité qui dérange. Au-dessus de la télévision, une photo d’Einstein. Sur l’écran, Al Gore parle de feu Roger Revelle, un scientifique de Harvard qui fut le premier à alerter le jeune Gore, alors étudiant, sur la gravité des problèmes climatiques à venir. Gore évoque la fonte des neiges du Kilimandjaro, la disparition des glaciers du Pérou et la concentration « jamais vue » de CO2 dans l’atmosphère. « Ceux que l’on appelle les sceptiques » disent que « tout semble aller très bien », explique Gore. Imme se tourna vers son mari. Elle est encore plus menue que lui, un joli lutin en chaussures de course. « Jusqu’à quand laisseras-tu les océans monter avant de dire que ça ne va pas ? », lui demanda-t-elle. « Quand j’aurai la preuve qu’il y a un réel danger. – Alors, ce sera trop tard, répondit-elle. Ne devrait-on pas cesser d’ajouter à ce que fait la nature ? – Le coût de ce que Gore nous dit de faire serait énorme, dit Dyson. En limitant le CO2, on rend la vie plus chère, ce qui nuit aux pauvres. Je m’inquiète pour les Chinois. » – Ce sont les plus gros pollueurs », répondit Imme. – Ce sont aussi ceux dont le niveau de vie est en train de changer de la façon la plus spectaculaire. Pour moi c’est très précieux. » Le film continuait, Gore prédisant des ouragans violents, des typhons et des tornades. « Comment diable cela a-t-il pu arriver ici ?, dit-il à propos de l’ouragan Katrina. La nature devient folle. » « Ça, c’est vraiment n’importe quoi, fit Dyson calmement. Concernant Katrina, tout le mal est venu du fait que personne n’avait pris la peine de construire les digues adéquates. Montrer Katrina et faire un lien direct avec le réchauffement climatique est extrêmement trompeur. » Puis défilent les scènes de l’Arctique, où Gore parle de la glace qui disparaît et des ours polaires qui se noient. « Au cours de l’histoire, l’Arctique n’a pas toujours été recouvert de glace, au contraire, dit Dyson. Et il y a un an, quand nous sommes allés au Groenland, là où le réchauffement est le plus fort, les gens appréciaient. – Ils étaient si fiers, acquiesça Imme. Ils pouvaient faire pousser leurs propres choux. » Le film se termine. « Je pense que Gore fait un excellent travail, dit Dyson. Pour la plupart des gens, je pense que ça doit être assez efficace. Mais j’ai connu Roger Revelle. C’était un sceptique. Il n’est plus là pour se défendre. – Tous mes amis parlent de la sagesse et de l’intelligence d’Al Gore, dit-elle. – C’est incontestablement un bon prêcheur, répondit Dyson. Il y a quarante ans, la mode était de s’inquiéter de l’imminence d’une nouvelle période glaciaire. Mieux vaut s’attaquer aux vrais problèmes comme l’extinction des espèces et la surpêche. Il y a tant de mesures pratiques qu’on pourrait prendre. – Je serais quand même très heureuse si tu m’achetais une Prius !, dit Imme. – Un joujou pour riches », répondit son mari en souriant. Puis ils se mirent à se disputer sur les éoliennes.   Cet article est paru dans le New York Times Magazine le 29 mars 2009.
LE LIVRE
LE LIVRE

Le scientifique comme rebelle, New York Review of Books Collections

SUR LE MÊME THÈME

Document Trois nouvelles sur la guerre d'Espagne
Document Une leçon de journalisme
Document Comment les mormons ont conquis l’Amérique

Aussi dans
ce numéro de Books

Booksletter,
c'est gratuit !

Retrouvez gratuitement la Booksletter
chaque samedi matin dans votre boîte email.