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François Gèze : « Un problème de position dominante »

Son poids sur le marché permet à Amazon, mû par une quête de rentabilité maximale, d’imposer ses conditions aux éditeurs et aux lecteurs. Cette puissance met en péril la diversité et le dynamisme de la production intellectuelle.

Amazon est un formidable outil d’accès aux livres. Pour l’éditeur que vous êtes, peut-on dire que les effets positifs d’Amazon l’emportent sur les effets négatifs ?

À court terme, la réponse est apparemment oui, même si c’est en partie une illusion. Pour l’acheteur, c’est bien sûr un moyen très pratique de se procurer dans un délai très court à peu près n’importe quel livre. Pour l’éditeur, c’est un canal de distribution important. À La Découverte, nous avons 1 500 titres à notre catalogue et les ventes des livres du fonds représentent plus de la moitié de notre chiffre d’affaires. L’année dernière, 22 % de nos ventes se sont faites en ligne, dont les deux tiers sur Amazon. Nous sommes passés à 30 % au premier semestre 2013, ce qui signifie que nous faisons 20 % de notre chiffre d’affaires global via Amazon. C’est certes davantage que pour la moyenne des éditeurs français, dont le chiffre doit avoisiner les 10 %. Car notre fonds est pour l’essentiel composé d’ouvrages de sciences humaines. Aux États-Unis, la moyenne, tous éditeurs confondus, est de 28 % à 30 %, et sans doute 50 % pour les ouvrages de sciences humaines. Mais si la réponse est oui à court terme, il en va très différemment à moyen et long terme.

Pourquoi les effets négatifs l’emportent-ils à moyen terme ?

En raison d’une position dominante dont la seule raison d’être est de faire de l’argent. On le voit déjà clairement aux États-Unis, où Amazon menace d’aseptiser la librairie. La baisse globale de la rentabilité du secteur entraîne une diminution du nombre de points de vente. Or il est démontré que, plus il y a de points de vente, plus on vend de livres : on en vend deux fois plus dans une ville abritant cinq librairies moyennes que dans une ville qui n’accueille qu’une grosse librairie. Par ailleurs, la diversité est un facteur essentiel si l’on veut stimuler la nouveauté, l’originalité, la création. Le nombre de points de vente est donc aussi un gage de qualité. C’est d’ailleurs pour cette raison que la loi Lang avait instauré le prix unique du livre. Mais, aujourd’hui, cette mesure ne suffit plus.

Mais est-ce l’intérêt à long terme d’Amazon, qui devient lui-même éditeur, d’asphyxier l’originalité et la création ?

Les maisons d’édition créées ou achetées par Amazon ont uniquement pour objet de vendre des livres qui rapportent de l’argent rapidement. Par ailleurs, celui qui domine le marché finit par imposer ses conditions commerciales, en l’occurrence aux éditeurs et aux lecteurs. Amazon ne s’intéresse aucunement à l’idée de suivre et de promouvoir des auteurs qui ont quelque chose de neuf à dire, sur la longue durée. Seuls les vrais libraires sont capables de remplir ce rôle, et c’est pourquoi il est vital de se mobiliser pour les soutenir, comme nous le faisons par exemple avec l’Association pour le développement de la librairie de création (ADELC, créée en 1988 par Minuit, La Découverte, Gallimard et Le

Seuil, rejoints depuis par de nombreux éditeurs).

Ne pensez-vous pas que les autorités de régulation de la concurrence vont bientôt s’intéresser au cas Amazon ?

Pour l’instant, cela n’en prend pas le chemin, puisque la justice américaine et la Commission européenne ont au contraire donné raison à Amazon contre Apple et les éditeurs. Le seul angle d’attaque envisagé aujourd’hui vient des autorités fiscales, qui cherchent le moyen d’ébranler le système sophistiqué que l’entreprise a mis en place pour échapper à l’impôt sur les sociétés.

Que pensez-vous du mouvement « buy local » ?

C’est une bonne surprise, parce que cela a l’air de produire des effets. Pour la première fois depuis longtemps, on a vu le nombre des librairies indépendantes augmenter aux États-Unis (lire l'encadré « La librairie américaine redresse la tête », p. 32). En Angleterre aussi, où le mouvement est plus récent, c’est un succès. Les ventes sur Amazon s’en sont ressenties.

En France, les initiatives prises par des collectifs de libraires pour créer des sites de vente en ligne n’ont pour l’instant pas eu d’effet significatif. Il n’est pas facile de lutter contre une entreprise qui, sur le marché français, propose quelque 1 100 000 références (livres d’occasion compris) et assure une livraison en un temps record (au moins pour les ouvrages neufs). C’est aussi la raison pour laquelle nous sommes nombreux à souhaiter que les libraires indépendants, avec le soutien des éditeurs, engagent une campagne « buy local » à la française, qui mettrait en avant les avantages pour les lecteurs d’acheter leurs livres dans les librairies de proximité.

Le marché des livres difficiles se porte-t-il aussi mal qu’on le dit ?

Dans mon secteur, celui des sciences humaines et sociales, je distingue trois catégories de livres : les ouvrages destinés à un large public (même si l’auteur est un universitaire de haut vol), ceux destinés à la formation (essentiellement aux étudiants de licence) et les livres de recherche. Les ventes sont en baisse dans ces trois catégories depuis de nombreuses années, mais le phénomène s’est nettement accentué depuis deux ans. C’est sans doute l’effet de la crise économique. Dans la catégorie grand public, la chute a été de 15 % à 20 %. Il existe des livres dont on se dit que nous aurions pu en vendre deux fois plus il y a trois ans seulement. Mais c’est dans la catégorie « recherche » que la baisse est la plus vertigineuse : les ventes sont tombées à 600-700 exemplaires en moyenne, voire parfois moins (contre plus de 2 000 au début des années 1980). Le secteur « formation », qui avait connu une forte hausse dans les années 1980, s’est quelque temps stabilisé, après quoi on a assisté à une érosion puis, récemment, à un net décrochage, au profit de Wikipédia et de toute cette culture du plagiat qui se répand aujourd’hui dans l’enseignement supérieur. C’est paradoxal, puisqu’une enquête menée par l’université de Toulouse montre que les étudiants qui réussissent le mieux sont ceux qui lisent le plus de livres (1).

La crise économique que vous évoquez n’a-t-elle pas surtout renforcé la tendance déjà très ancienne au déclin de la lecture « sérieuse » ?

La baisse du nombre des grands lecteurs est indéniable, surtout chez les 15-25 ans, ce qui est préoccupant. Olivier Donnat, au ministère de la Culture, a fait une étude rétrospective montrant que les habitudes de lecture acquises entre 15 et 25 ans se conservent tout au long de la vie. Les gros lecteurs sont aujourd’hui pour une bonne part les retraités qui étaient déjà des lecteurs avides dans leur jeunesse. La raréfaction de cette catégorie chez les 15-25 ans n’est pas un bon signe pour l’avenir de l’édition des livres de qualité.

Vous avez déclaré récemment que l’impression à la demande est une révolution plus importante que le livre électronique. Que voulez-vous dire ?

Le coût des machines permettant d’imprimer un livre à l’unité a beaucoup baissé depuis deux ans. C’est très intéressant pour les éditeurs qui ont un fonds conséquent, parce que cela permet, quand un ouvrage est épuisé, de le publier à la demande, exemplaire par exemplaire, au lieu de le laisser mourir faute de pouvoir refaire un tirage en nombre. C’est d’autant plus intéressant en sciences humaines et assimilées que les pratiques de lecture ont changé, en bien cette fois. Les années 1960-1970 étaient des années d’hyper-panurgisme, tout le monde se précipitant en même temps sur le livre à la mode. Aujourd’hui, la curiosité n’a pas disparu, mais elle est éclatée. C’est une curiosité de niche : quand on s’intéresse à un sujet, on veut tout lire sur lui.

Dans un univers de plus en plus électronique, comment voyez-vous évoluer la place du livre papier ?

Ce sera très variable selon les types de livres. Des pans entiers de l’édition ont basculé presque complètement, et de longue date, dans l’univers numérique (sciences exactes, encyclopédies, droit…). Par ailleurs, l’expérience américaine montre que le livre électronique est devenu majoritaire dans les ventes de romans grand public. À l’inverse, les ouvrages de sciences humaines sont peu lus sur tablette ou liseuse – même si l’usage des « bibliothèques numériques » comme Cairn.info tend à se développer pour les publications de recherche. On peut donc parier que les livres « de création » (en fiction comme en non-fiction) resteront longtemps diffusés surtout sous forme imprimée.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay.

Ingénieur des Mines, François Gèze dirige depuis 1982 les éditions La Découverte, devenue filiale d’Editis, qui appartient au groupe espagnol Planeta. La Découverte est une maison engagée à gauche, spécialisée dans les essais et les livres de sciences humaines.

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