Fraude poétique : à qui profite le crime ?
par Dominique Goy-Blanquet

Fraude poétique : à qui profite le crime ?

Dans son précédent post, Dominique Goy-Blanquet passait au crible les diverses théories selon lesquelles William Shakespeare n’est pas le véritable auteur des pièces qui lui sont attribuées. Elle se penche aujourd’hui sur le dernier film de Roland Emmerich Anonymous, qui tente de redonner vie à la controverse. En prenant, au passage, quelques libertés avec la réalité historique…

Écrit par Dominique Goy-Blanquet publié le 13 janvier 2012

Le film Anonymous: Was Shakespeare a Fraud ?  est très distrayant. L’invention du Masque de fer est faible en comparaison : Roland Emmerich traite l’histoire avec une telle fantaisie qu’il offensera autant les partisans du comte d’Oxford que ceux de Shakespeare, les « stratfordiens ». Shakespeare, batteur d’estrade illettré, noceur, ne se contente pas de voler les œuvres du comte, il le fait chanter ; la reine Elisabeth, mère de plusieurs bâtards dont un engendré par son propre fils, est une ruine sénile ; ses ministres préférés, les Cecil, de fourbes roturiers, détestent le théâtre et les aristos ; cela ne les empêche pas d’être haïs par le peuple, qui reconnaît sous la bosse de Richard III le méchant bossu Robert Cecil, et se rue à l’assaut du palais après avoir vu la pièce. Car Oxford écrit dans le but bien déterminé de libérer la cour des Cecil : c’est en découvrant la force du théâtre sur la populace qu’il décide de faire jouer ses œuvres en public, quarante ans après avoir donné sa première pièce devant des amis de son rang. Outre l’effet réducteur d’une telle théorie, nous avons là un exemple parmi d’autres des libertés prises avec l’histoire : la pièce donnée en prélude à la rébellion d’Essex n’était pas Richard III mais Richard II, et bien que jouée à la demande des conjurés, elle n’a pas été écrite pour l’occasion ; les Londoniens ne se sont pas soulevés ; comme ils étaient restés sagement chez eux, les Cecil n’ont pas fait tirer sur la foule à coups de canon. Ils n’ont pas non plus incendié le Globe : c’est un tir d’artifice qui mit le feu à la toiture de chaume pendant une représentation d’Henry VIII. Quant au comte d’Oxford de cette fiction, il est si possédé par l’amour de l’écriture qu’il ne connaît pratiquement aucune des aventures tumultueuses de l’original, mais ses mots sont plus forts que l’épée, nous répète le scénariste. On a rarement vu au cinéma un hymne aussi vibrant à la poésie, et aussi grossier.

Dans le blog de décembre, j’évoquais l’absence totale de bases historiques aux différentes théories visant à identifier le « véritable » auteur du canon shakespearien – elles sont toutes le produit d’une conviction intime, et désignent chacune avec la même conviction un auteur différent. En 1920 un maître d’école, Thomas J. Looney, trouve dans les œuvres des caractéristiques difficilement concevables selon lui chez un petit provincial, notamment une familiarité manifeste avec les milieux aristocratiques et les cours d’Europe, alors que tous les traits qui l’intriguent sont réunis chez Aubrey de Vere, comte d’Oxford. À sa suite, le parti des « oxfordiens », ou « anti-stratfordiens », s’emploie à démontrer les parallèles entre la vie mouvementée de ce personnage et les intrigues mises en scène. Aux objections principales, comme le fait qu’Oxford est mort en 1604, alors qu’il restait une dizaine de pièces à écrire, ils répondent qu’on ignore leur date d’écriture… sauf quand elles contiennent des allusions topiques postérieures à son décès. L’autre argument massue du film, le fait qu’on n’a retrouvé aucun manuscrit chez Shakespeare, vaut aussi bien pour tous les auteurs dramatiques de l’époque, qui n’étaient pas propriétaires de leurs écrits : une fois payés, leurs manuscrits appartenaient à la compagnie théâtrale et ils ont également disparu.

Théories du complot

Anonymous donne un tour novateur aux thèses droitières de Looney, en prenant clairement parti pour la noblesse ancienne contre les parvenus auxquels Elisabeth préfère confier son gouvernement et sa sécurité parce qu’« ils lui doivent tout ». Par ailleurs le film affiche un tel mépris pour le métier de comédien qu’on se demande comment des acteurs shakespeariens réputés comme Vanessa Redgrave, Mark Rylance l’ancien directeur du Globe restauré, ou Derek Jacobi, ont pu se laisser embarquer dans cette somptueuse galère. Sony Pictures a distribué des plans de cours aux professeurs de littérature et d’histoire visant à les « informer de la controverse », afin d’« encourager les étudiants à penser par eux-mêmes ». Objectif atteint, semble-t-il, car le New York Times, qui avait publié un commentaire de James Shapiro intitulé sans ambages « Hollywood Dishonors the Bard » (16 oct. 2011), a été bombardé de protestations indignées. Un sondage d’opinion (sur 145 votants) donne 69 % des voix au comte d’Oxford. Quel succès aura en France Anonymous ? Peut-être amusera-t-il la génération des trentenaires qui ont adoré le Much Ado de Kenneth Branagh, et les amateurs de théories du complot, ou encore les cinéphiles qui reconnaîtront les citations filmiques, comme le Prologue de Jacobi sous les feux de la rampe, emprunté au Henry V du même Branagh. En Angleterre, où les directeurs d’édition Arden ont refusé de s’associer à une opération publicitaire, il a déjà pratiquement disparu des écrans. Souhaitons-lui même sort ici.

Dominique Goy-Blanquet

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