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Grand Nord : des baleines aux hydrocarbures

Baleines, morses, loutres de mer, renards, or, hydrocarbures… De part et d’autre du détroit de Béring, Américains et Russes se sont employés, chacun à leur façon, à surexploiter les ressources naturelles, mettant en péril l’équilibre fragile des écosystèmes et décimant les populations autochtones.


© Yuri Smityuk / TASS / Getty Images

Dans la péninsule de la Tchoukotka, en 2018. Des dérogations sur la chasse à la baleine sont accordées aux populations autochtones.

« Nulle part ailleurs aux États-Unis vous ne trouverez autant de belles ­demeures, des parcs et des jardins plus somptueux qu’à New ­Bed­ford. D’où viennent-ils ? » interroge Herman Melville dans Moby Dick. Il connaît la réponse : « Ces jardins en fleurs et ces pimpantes maisons sortent tout droit des océans Atlantique, Pacifique et Indien. Toutes ces demeures ont été prises au harpon et arrachées au fond des mers. »

Dans Floating Coast, Bathsheba ­Demuth raconte justement l’histoire de ceux qui ont appris à gagner de l’argent grâce à la mer, et plus particulièrement aux eaux de la Béringie, cette région qui englobe une partie de l’Alaska et du ­Yukon, l’extrême nord-est de la Sibérie et les mers qui les bordent 1. Au départ, cet argent provient des loutres de mer et des baleines ; lorsque celles-ci commencent à se faire rares, au milieu du XIXe siècle, les morses qui dorment en tas sur les ­rivages glacés les remplacent. Puis l’intérêt se porte sur les caribous et les ­renards arctiques, ainsi que sur l’or, l’étain et le pétrole. Mais les humains chassent les animaux et exploitent le sous-sol à un rythme toujours plus soutenu, sans comprendre que la vie sur Terre est ­cyclique et que les ressources ne sont pas inépuisables, sans comprendre non plus que leurs interventions perturbent l’écosystème en général et, en particulier, celui si fragile de la Béringie.

Des mercenaires cosaques et des commerçants russes atteignent les confins de l’Asie du Nord dans la première moitié du XVIIe siècle. Conformément à des pratiques en vigueur à des milliers de kilomètres plus au sud, ils prennent des otages parmi la population locale et exigent en guise de rançon des serments d’allégeance et un tribut annuel. Mais, dans la péninsule de Tchoukotka, à l’extrémité nord-est de la Russie, les peuples tchouktche et yupik parviennent à repous­ser les tentatives d’assujettissement. Au XVIIIe siècle, Pierre le Grand engage une équipe d’explorateurs menée par le navigateur danois Vitus Béring pour explorer la zone située entre l’Asie et l’Amérique, et le Danois cartographie le détroit qui portera son nom. En 1741, l’équipage de Béring rentre d’Alaska – nom dérivé d’un mot aléoute que l’on traduit en général par « continent » mais qui signifie littéralement « objet vers ­lequel est dirigée l’action de la mer » – avec des peaux de loutre d’une telle qualité que, bientôt, des marchands d’autres pays affluent. L’Alaska devient alors la zone la plus septentrionale de l’« Amérique russe », qui comprend aussi des pans de la Californie et deux ports hawaïens.

En 1747, une campagne militaire russe dans la Tchoukotka échoue : son commandant est tué au combat et les colons abandonnent le fort construit sur le fleuve Anadyr. Après des années de guerre avec les Tchouktches, les Russes signent un traité de paix qui exempte ceux-ci de tribut en fourrures. La Tchoukotka et l’Alaska n’étant des possessions russes que sur le papier, Américains, Britanniques et Norvégiens commencent eux aussi à y chasser et y commercer au début du XIXe siècle. Les loutres de mer, victimes de la surchasse, deviennent vite une ­espèce quasi éteinte, et la Russie cesse de s’intéresser à sa portion d’Amérique. En 1867, les États-Unis lui achètent l’Alaska pour 7,2 millions de dollars (environ 125 millions d’aujourd’hui). Cette acquisition, qualifiée à l’époque de « folie », se révèle rapidement être une excellente opération. Quelques décennies plus tard débute la ruée vers l’or, puis, en 1968, on découvre du pétrole au large de l’Alaska.

Floating Coast est présenté comme un récit d’histoire environnementale, mais on peut aussi y voir une réflexion sur une réserve de biosphère. L’auteure ­décrit magni­fiquement les paysages qu’elle a décou­verts à l’adolescence et qui ne cessent de l’émerveiller depuis. Elle s’intéresse aux animaux, aux baleines surtout, et raconte son histoire essentiellement du point de vue de la mer ; traités et accords commerciaux, monarques et présidents défilent à toute allure au second plan. Et, bien qu’il soit focalisé sur le détroit de Béring, son livre accompagne les animaux marins dont elle retrace l’histoire en suivant les flottes de baleiniers jusqu’au Japon et à Hawaii.

Bathsheba Demuth s’intéresse tout particulièrement au transfert d’énergie entre organismes vivants. Comme elle l’écrit, « être vivant, c’est prendre place dans une chaîne de conversions d’énergie ». Dans l’Arctique, le rayonnement solaire se transforme en calories essentiellement dans la mer : comme les étendues de glace et de neige réfléchissent la lumière, les possibilités de photosynthèse sont considérablement réduites sur la terre. Les algues et le plancton sont à la base d’écosystèmes constitués de poissons riches en calories, de baleines, de morses et de phoques, lesquels sont à leur tour consommés par des animaux terrestres. Pour les Béringiens – les Tchouktches, les Inupiks et les Yupiks 2 –, ces animaux n’étaient pas des sources de profit interchangeables mais leur unique moyen de subsistance. Les légendes d’animaux devenant des humains et d’humains ­devenant des animaux expriment la réa­lité biologique de la conversion de la chair animale dans le corps humain.

Selon un mythe inupik, les baleines vivaient dans leur pays, le nunat, d’où elles observaient la société humaine. Les hommes nourrissaient-ils les pauvres et les vieux ? Faisaient-ils leurs offrandes de viande et de chants ? Ce n’est que si les ­baleines approuvaient le comportement des humains qu’elles s’aventuraient hors de leur monde et offraient leur chair. Après des jours voire des semaines d’observation silencieuse dans une embar­cation en peau de morse, habillés de ­vêtements clairs et armés de harpons et de lances, les chasseurs ne disposaient que de quelques minutes pour harponner une baleine – souvent une baleine ­boréale, qui contient 40 % de graisse et peut vivre deux cents ans. Il fallait parfois une journée ­entière pour achever une baleine harponnée – le temps que les soubresauts de l’animal, qui ­pouvaient faire chavirer le baleinier, enfoncent le ­harpon plus profondément dans ses chairs. Beaucoup de baleines survivaient des décennies avec de vieux harpons dans le corps. Une fois l’animal halé jusqu’au ­rivage, tout le village venait aider à le sortir de l’eau – laissant une traînée de sang sur la glace – et à le dépecer. Rien ou presque ne se perdait. La viande de baleine était conservée dans des garde-manger creusés dans le permafrost, la graisse était consommée ou utilisée pour l’éclairage, et les mâchoires servaient de chevrons pour les habitations.

En 1836, le ministre américain de la Marine considère la chasse à la ­baleine non pas comme un simple commerce de marchandises mais comme un moyen de créer par le travail de la richesse à partir de l’océan. Loin d’admettre le carac­tère extractif de la chasse, ses partisans y voient un moyen de monétiser une chose sans valeur – la faune intacte. Cette erreur d’appréciation provo­quera la quasi-­extinction de nombreuses ­espèces de ­baleines, de loutres de mer et de morses, et la quasi-destruction des socié­tés béringiennes dont la subsistance dépendait de ces mammifères.

Les premiers baleiniers de Nouvelle-­Angleterre franchissent le détroit de ­Béring pour chasser les baleines ­boréales en 1848. À cette époque d’avant le ­pétrole, la graisse de baleine est très convoitée ; on la transforme en huile de lampe, en lubrifiant pour machines, en savon, en produits cosmétiques et même en insecticide et en engrais. Jusqu’à l’apparition des ressorts en acier et des plastiques, les fanons – les lames de kéra­tine recouvertes de poils qui permettent aux baleines de filtrer l’eau et de retenir leurs proies – servent à confectionner des corsets, des fouets, des parapluies, des gratte-langue, des ­baguettes de sourcier, des chausse-pieds et autres produits de consommation. Les baleiniers américains sont équipés d’outils traditionnels mais aussi de harpons à tête explosive ; ils utilisent des pelles pour séparer la graisse (qui peut faire 30 centimètres d’épaisseur) du ­muscle et de la peau, et prélèvent aussi la tête, avec ses os et ses précieux fanons. Le reste est rejeté à la mer, car la viande de baleine ne trouve pas preneur aux États-Unis.

Bientôt les baleines commencent à se faire rares. Beaucoup ont été tuées, d’autres ont appris à se méfier des ­humains et à se cacher à la vue ou au bruit des bateaux, à se réfugier dans des eaux plus profondes et plus lointaines. Forts de leurs observations sur l’intelligence des cétacés, les baleiniers concluent que ces animaux sont devenus plus rusés et que les hommes n’ont plus qu’à affiner leurs méthodes. Certains comprennent toutefois dès le milieu du XIXe siècle que les baleines sont menacées d’extinction, et les naturalistes commencent à plaider la clémence. Mais, au lieu de s’imposer des restrictions, l’industrie baleinière mondiale innove. Les baleines ont du mal à battre de vitesse les bateaux à vapeur, et on voit dans l’augmentation des captures qui en résulte un gain louable d’efficacité et non une accélération du mouvement d’extinction.

Entre-temps, d’autres espèces de la faune arctique sont à leur tour prises pour cible. En 1859, les flottes américaines ont appris à faire fondre la graisse de morse pour la transformer en huile, ce qui permet aux marins, rémunérés au pourcentage sur les baleines tuées, de rentabiliser les jours de pêche infructueuse. Comme les baleines, les morses deviennent plus prudents, postant des sentinelles et percutant les bateaux. Mais, dans les années 1870, les équipages tuent des centaines de morses en l’espace d’un après-midi en les abattant au fusil. On ne prélève que leur graisse, leurs défenses et éventuellement quelques organes. Les baleiniers chassent essentiellement l’été, saison où les femelles allaitent, et laissent les petits mourir de faim à côté de la carcasse de leur mère.

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L’effondrement de la population de morses, après celle des baleines, précipite la disparition de nombreux ­Béringiens qui tiraient leur subsistance de ces animaux. Les deux tiers des 1 500 habi­tants de Sivuqaq, ou île Saint-Laurent, mourront de faim ou de mala­die. En 1879, les habitants de villages entiers sont retrouvés morts. Le contact avec les étrangers apporte aussi la variole, la syphilis et l’alcoolisme. Les Américains constatent ces conséquences et les déplorent, mais ils les mettent sur le compte du déclin inéluctable des popu­lations « arriérées », qui ne peuvent espé­rer survivre que si elles adoptent les normes socio-économiques américaines et chrétiennes. Convaincus que la disparition des baleines et des morses est une punition infligée aux humains pour leur mauvaise conduite, les Béringiens deviennent de plus en plus hostiles aux chasseurs étrangers, qui tuent beaucoup plus d’animaux qu’ils n’en ont décemment besoin.

Les Américains ne le savent pas ­encore, mais la décimation des populations de baleines va avoir des répercussions sur tout l’écosystème arctique et même mondial. L’eau des océans se déplace de l’Atlantique Nord vers la mer de Béring, y transportant les nutriments déversés par les cours d’eau situés plus au sud. Dans le détroit de Béring, les remous brassent les eaux chaudes et froides, ramenant le fer, l’azote et le phosphore à la surface ; grâce à la lumière du soleil d’été et au gaz carbonique de l’atmosphère, ceux-ci font prospérer le plancton photosynthétique dont se nourrissent à leur tour des centaines d’espèces de zooplancton. Les ­baleines filtrent ensuite le krill et le transforment en chair au fil des décennies. Le déplacement de leur énorme corps dans l’eau fait remonter les nutriments du fond de l’océan, tandis que leurs excréments nourrissent les plantes marines. Lorsqu’une baleine morte sombre dans les profondeurs de l’océan, sa carcasse permet de nourrir successivement les ­requins, les myxines, les petits organismes marins et les bactéries. Toute cette acti­vité accroît la capacité de l’écosystème marin à capturer le gaz carbonique et à le convertir pour une bonne part en oxygène. Des études récentes montrent que les baleines contribuent à fixer autant de CO2 que des centaines d’hectares de forêt.

L’Empire russe, qui ne s’est jamais doté d’une flotte baleinière, est de plus en plus excédé par les lucratives prédations américaines en Béringie. Qui peut dire si ces baleines et ces morses sont américains plutôt que russes ? L’effondrement spectaculaire des populations de mammifères marins incite les Béringiens, qui ont désor­mais besoin de devises et soif de produits ­importés, à se lancer dans le commerce des fourrures de renard avec les Américains. C’en est trop pour les Russes, qui font commerce de peaux depuis des siècles. Une compétition s’engage pour délimiter les territoires de la Béringie et faire régner l’ordre dans ce qui est devenu un Far West des glaces.

Lorsque les bolcheviques font leur apparition dans la Tchoukotka, ils se retrouvent dans l’étrange situation de prêcher les bienfaits de la propriété collective auprès d’une population qui la pratique depuis toujours. Après la prise de contrôle de la péninsule par l’Armée rouge, les Soviétiques entreprennent de convertir les Tchouktches et les Yupiks à la religion soviétique, un projet pas si différent de celui que mènent, de l’autre côté du détroit de Béring, les missionnaires chrétiens capitalistes. Les communistes contraignent les autochtones à adopter leurs normes d’hygiène et de moralité, à s’alphabétiser et à abandonner leurs pratiques religieuses traditionnelles. Les enfants sont scolarisés de force dans des pensionnats et oublient leur langue maternelle.

Dans les années 1930, l’URSS est ­enfin parvenue à délimiter et à coloniser la Tchoukotka. Les Tchouktches et les ­Yupiks qui n’ont pas été reconnus coupables d’activités contre-révolutionnaires sont envoyés travailler dans des fermes collectives pour exploiter ­baleines, morses, phoques, renards et rennes. Comme partout ailleurs en Union sovié­tique, on ­attend des travailleurs qu’ils remplissent les quotas de production fixés par les plans quinquennaux fantaisistes de Moscou. L’augmentation constante des quotas de production va vite mettre en péril les populations animales, même si quelques années aupa­ravant les bolcheviques incriminaient la cupidité des capitalistes. À présent que la révolution a triomphé, ils décrètent que le problème vient du capitalisme, pas de la surexploitation. Dans les années 1950, une grave famine sévit dans les villages de la Tchoukotka.

De l’autre côté du détroit, en Alaska, la ville-champignon de Nome, qui prospéré avec la ruée vers l’or dans les premières années du XIXe siècle, se vide après la ­Seconde Guerre mondiale : la demande d’or a diminué, et l’on importe à présent de l’étain bon marché. Les Inupiks et les Yupiks ont été fortement incités à abandonner leurs activités collectives de subsistance pour prendre un emploi salarié. Les salaires sont généralement faibles, et la pauvreté, le chômage et les maladies ­deviennent le lot commun des Béringiens. En 1949, les autorités fédérales cèdent à l’Alaska quelque 40 millions d’hectares de terres en précisant que celles qui sont activement « exploitées » par les peuples autochtones ne sont pas concernées, mais l’État de l’Alaska passe outre. Les représentants communautaires portent plainte et font pression pour ­récupérer les terres qui leur ont été confisquées.

Après la découverte d’un important gise­ment de pétrole à proximité de Prudhoe Bay en 1968, l’État américain cherche immédiatement à prendre le contrôle total de la zone où sera construit le futur oléoduc. En 1971, le président Nixon ratifie une loi accordant aux nations indiennes de l’Alaska 20 millions d’hectares de terres fédérales et près de 1 milliard de dollars en échange de l’abandon de toute reven­dication sur 160 millions d’hectares. Les fonds sont allés à des municipalités qui ont dû se constituer en société et à des associations qui ont eu obligation de l’investir dans des entreprises locales et de faire des bénéfices afin de ne pas se voir dépossédées. Pas vraiment un retour au mode de vie traditionnel. Comme l’écrit ­Bathsheba Demuth, « les Béringiens ­disposent de leur souveraineté, de territoires autonomes, mais pas du droit d’exister à l’écart d’un monde placé sous le signe du dollar ».

Bien que partant d’une bonne intention, les quotas américains et internationaux sur la chasse créent des difficultés : des dérogations sont accordées aux peuples autochtones à condition qu’ils pratiquent la chasse comme ils le faisaient deux siècles auparavant, sans tenir compte des changements spectaculaires survenus entre-temps dans leur mode de vie.

Et, pour les baleines aussi, les efforts de protection ont donné des résultats mitigés. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les progrès technologiques et agricoles font disparaître la nécessité d’entretenir une flotte baleinière indus­trielle, et les Américains proposent un plan global de gestion durable des ­baleines. Fin 1946, quatorze États, ­parmi lesquels les États-Unis, l’URSS, le Royaume-Uni, la Norvège et le Japon, signent la Convention internationale pour la régle­mentation de la chasse à la baleine, qui limite le nombre de captures. Les Soviétiques font le maximum pour se soustraire à cet effort de conservation, ­accusant la Commission baleinière inter­nationale (CBI), créée par la convention, d’être le produit d’un complot capitaliste visant à priver les communistes de leur juste part des ressources des océans. Et, lorsque le quota accordé par la CBI ne suffit pas à remplir les objectifs fixés par Moscou, les Soviétiques le dépassent et falsifient leurs rapports. Ils poursuivent leur « production » échevelée, qui s’accompagne d’un formidable gaspillage, un tiers des baleines grises tuées coulant au fond des mers sans rapporter le moindre profit. La quasi-extinction de nombreuses espèces de baleines obligera finalement l’URSS à réduire ses quotas. En 1972, les observateurs de la CBI sont autorisés à monter à bord des ­navires ­soviétiques pour comptabiliser les captures. L’URSS se met à respecter les limites de chasse à la baleine – sans doute parce que ses ­objectifs sont devenus inatteignables et qu’il s’avère plus avantageux de respecter les directives. En 1979, ­Moscou abandonne complètement la chasse à la ­baleine. Les morses, eux, s’en sortent mieux : la chasse industrielle aux morses en mer a été interdite dès 1956, et leurs troupeaux ont presque recouvré leur niveau d’il y a un siècle.

Bathsheba Demuth a trouvé dans la Béringie un terrain idéal pour comparer les modes d’exploitation des ressources naturelles capitaliste et communiste. Et elle constate que les deux optiques donnent des résultats extrêmement proches : dévastation écologique et paupérisation des populations autochtones. Tout à leur volonté de maximiser la « production », aucun des deux systèmes n’a imaginé que, passé un certain stade, la croissance économique n’était plus possible ni souhaitable. Capitalisme et communisme se sont révélés aussi incapables l’un que l’autre de penser les économies et les sociétés humaines dans le cadre d’écosystèmes fonctionnant sur un mode cyclique et non linéaire. Les limites dont les Américains et les Soviétiques ont pris conscience en Béringie – la lenteur du cycle reproducteur des baleines et des morses, l’équilibre précaire des loups et des caribous – sont des exemples criants des barrières naturelles auxquelles se heurtent toutes les activités humaines. Le xxe siècle concevait le progrès comme un moyen de s’affranchir des contraintes matérielles, mais ne pas tenir compte de ces contraintes c’est courir à la catastrophe. Les dégâts causés par la chasse inconsidérée des baleines donnaient un avant-goût des menaces bien plus graves que fait peser la consommation de combustibles fossiles.

Si les États-Unis et la Russie ont mis fin à la chasse à la baleine, ils poursuivent leur quête effrénée d’hydrocarbures et de profits avec une inconscience terrifiante. En septembre 2019, l’administration ­Trump a annoncé son intention de vendre des concessions pétrolières dans la majeure partie de la réserve nationale de la faune arctique (ANWR), qui s’étend sur 19 millions d’hectares et a déjà gravement pâti du changement climatique. La Russie, de son côté, a parfaitement conscience de l’aubaine que représente le dégel de l’Arctique pour son industrie pétrolière. En revanche, elle ne s’est guère émue des incendies qui ont ravagé des pans entiers de forêt dans l’Arctique et en Sibérie à l’été 2019.

La question de la privatisation des espaces naturels évoquée dans Floating Coast est à nouveau d’actualité à l’heure de la crise climatique, qui montre la ­nécessité d’appréhender les écosystèmes vitaux – l’Arctique, les forêts tropicales, les océans – comme des biens publics mondiaux et non comme des sources de profit.

La passion qu’éprouve Demuth pour son sujet transparaît à chaque page, et son récit s’enrichit de sa vaste expérience personnelle de la Béringie. Loin de traiter l’Arctique comme un musée en plein air, elle s’attache à montrer que la mort et la destruction font partie intégrante de la vie. Elle n’a pas hésité à manger de la baleine grise durant l’un des nombreux étés qu’elle a passés au sein d’une famille autochtone dans l’Arctique, et elle resitue le changement climatique à l’échelle des temps géologiques : « La planète a déjà connu une Béringie tempérée, avec des formes abondantes et magnifiques de vie – mais jamais du temps d’Homo sapiens. » Ses séjours en Béringie lui ont appris à avoir pleinement conscience de la chance qu’elle a d’être et de rester en vie. « Si nous y prêtons attention, écrit-elle, le monde n’est pas ce que nous en faisons mais plutôt une partie de ce qui nous constitue : notre chair et nos os, nos penchants et nos espoirs. Dans l’Arctique, cette attention n’est pas un choix mais une nécessité, et elle nous fait comprendre la précarité, les aléas de l’existence. » 

— Sophie Pinkham est une journaliste américaine spécialiste de l’ex-URSS.

— Cet article est paru dans The New York Review of Books le 7 novembre 2019. Il a été traduit par Jean-Louis de Montesquiou.

Notes

1. Ce territoire tire son nom du détroit de Béring, l’étroit bras de mer qui sépare l’Asie de l’Amérique de Nord. Ce détroit est apparu il y a environ 10 000 ans ; auparavant, les deux continents étaient reliés par une bande de terre.

2. Les Inupiks, qui vivent en Alaska, et les Yupiks, qui vivent en Alaska et en Tchoukotka, étaient jusqu’à récemment désignés sous le nom d’Esquimaux. Les Inupiks font partie du groupe des Inuits, qui comprend des peuples des régions arctiques du Canada et du Groenland (note de l’auteure).

Pour aller plus loin

LE LIVRE
LE LIVRE

Floating Coast: An Environmental History of the Bering Strait (« Littoral flottant. Une histoire environnementale du détroit de Béring ») de Bathsheba Demuth, W. W. Norton, 2019

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