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Le grand retour de la religion en Chine

Les cultes traditionnels ont de nouveau le vent en poupe, et le protestantisme connaît une croissance exponentielle à travers une myriade d’églises informelles. À quelques exceptions près, les autorités laissent faire.


© Kevin Frayer / Getty

Cérémonie du baptême dans une des nombreuses églises protestantes « clandestines » de Pékin. D’après des enquêtes d’opinion, le protestantisme compterait 50 à 60 millions de fidèles en Chine.

S’il n’y avait qu’un seul Chinois au monde, ce serait peut-être ce sage solitaire contemplant la vie et la nature dans les montagnes brumeuses que l’on voit sur les estampes anciennes. S’il y avait deux Chinois, un homme et une femme, voici qu’apparaîtrait le système familial. Et s’il y avait trois Chinois, ils formeraient une bureaucratie soudée et hiérarchisée. Mais combien de Chinois faut-il pour créer une religion ? Un seul peut suffire – le sage taoïste dans ses montagnes –, mais en réalité il faut un village, comme l’explique Ian Johnson dans son excellent livre The Souls of China. La religion chinoise traditionnelle, écrit-il, n’a pas grand-chose à voir avec l’adhésion à une foi particulière. Depuis ses origines, elle est « davantage une composante de l’appartenance d’un individu à une communauté. Chaque village avait ses temples et ses dieux, et ils étaient honorés lors de certains jours sacrés. » Une religion pouvait aussi émerger au travail : « Presque toutes les professions vénéraient un dieu. […] La liste en est infinie […]. » La religion chinoise « recou­vrait tous les aspects de la vie comme une fine membrane qui était le ciment de la société ». Au début de cet ouvrage consacré au stupéfiant renouveau religieux que connaît la Chine depuis la fin de l’ère Mao, dans les années 1970, Johnson explique les différences entre les traditions chinoises (confucianisme, taoïsme et bouddhisme) et les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) : « La religion chinoise comporte peu de théologie, presque pas de clergé et peu de lieux de culte fixes. » Le confucianisme est pour l’essentiel un code moral définissant les objectifs qu’une personne vertueuse doit s’efforcer d’atteindre grâce à un travail sur soi. Dans ses Entretiens, Confucius a cette formule célèbre : « Il faut respecter les esprits et les dieux tout en les gardant à distance. » Le maître s’estimait heureux si lui ou l’un de ses disciples parvenaient à capter l’attention d’un dirigeant chinois et à résoudre les problèmes du monde visible. Les taoïstes étaient des esprits plus libres qui refusaient de se laisser contraindre par les règles de rectitude confucianistes, et ils avaient leurs propres rites. Seuls les bouddhistes ­s’appuyèrent sur leur foi, importée ­d’Inde autour du Ier siècle de notre ère sous la dynastie Han (206 av. J. C.-220 ap. J.-C.), pour mettre sur pied une organisation monastique dotée d’un pouvoir politique considérable, mais qui déclina sous les Tang (618-907). À ce stade, le boud­dhisme était depuis longtemps considéré comme une religion chinoise. À partir de ce moment-là, la religion ne fut plus vraiment pour les Chinois une affaire de choix exclusif : les trois « enseignements » traditionnels composaient ensemble un buffet varié où chacun pouvait se servir à sa guise. Des représentants de chaque tradition accom­plissaient leurs rituels à la demande, moyennant finance, pour des occasions spéciales telles que les funérailles. Selon l’auteur, « durant la majeure partie de l’histoire chinoise, les individus ont cru en un mélange de ces différentes confessions, que l’on peut qualifier de “religion chinoise” ». Au fil des siècles, les religions abrahamiques ont commencé à se répandre en Chine. Les chrétiens nestoriens sont arrivés d’Asie Mineure en 635, après des querelles doctrinales aussi bien avec les catholiques qu’avec les Églises orthodoxes orientales. Ils ont prospéré sous la très cosmopolite dynastie Tang, puis sous les Mongols, avant de disparaître pour de bon. Des marchands musulmans se sont aussi établis en Chine sous les Tang, mais en nombre nettement plus important sous la dynastie mongole des Yuan (1271-1368), époque à laquelle l’islam se répand en Asie centrale. Des juifs s’établissent à Kaifeng du temps où cette ville est la capitale de la dynastie des Song du Nord (960-1127) et y prospèrent quelque temps, mais la communauté semble s’être progressivement délitée. Sous les Ming (1368-1644), les adeptes de religions non chinoises sont fortement incités à s’assimiler.   De tous les adeptes de religions étrangères, ce sont les Jésuites qui ont eu la plus grande influence sur la Chine prémoderne. Arrivé à la fin du XVIe siècle, Matteo Ricci a été leur chef le plus emblématique. Lui et ses ­collègues forçaient l’admiration de l’élite confucéenne par leurs connaissances scientifiques et en particulier leur maîtrise de l’astronomie. L’empereur devait en effet montrer à son peuple qu’il entretenait d’excellents rapports avec le Ciel. Les Jésuites ont atteint leur apogée en Chine après que la dynastie Qing (1644-1912) eut supplanté celle des Ming. L’empereur Kangxi (qui régna de 1661 à 1722) leur confia la charge de l’observatoire impérial. Et, surtout, il publia un édit autorisant la pratique du christianisme dans l’ensemble de l’Empire : « Les Européens sont des gens très paisibles : ils ne causent aucun désordre dans les provinces, ne font de mal à personne, ne commettent aucun crime. Leur doctrine n’a rien de commun avec celles des fausses sectes présentes dans l’Empire et ne semble en rien favoriser la sédition […]. Nous ordonnons donc que tous les temples consacrés au Seigneur du Ciel, où qu’ils se trouvent, soient préservés, et qu’il soit permis à tous ceux qui désirent vénérer ce dieu de pénétrer dans ces temples, de lui offrir de l’encens et d’accomplir les céré­monies pratiquées par les chrétiens conformément aux ­anciennes coutumes. Ainsi, que personne désormais ne s’oppose à eux. » Malheureusement pour eux, les ­Jésuites s’empêtrent ensuite pendant des décennies dans un conflit avec les Dominicains et les Franciscains, qui les accusent d’hérésie en raison de leur attitude tolérante à l’égard du confucianisme. Malgré le soutien de Kangxi, le pape prend le parti des adversaires des Jésuites durant ce qu’on appellera la « querelle des rites », et, en 1742, l’Église condamne définitivement les rites chinois, les déclarant incompatibles avec le christianisme. En 1724, le successeur de Kangxi interdit la religion chrétienne, jugée hétérodoxe : le christianisme perd alors sa plus belle occasion d’être admis, à l’instar du bouddhisme, comme une religion chinoise. Les ordres missionnaires chrétiens reviennent pourtant en Chine, quoique sous des auspices peu favorables. L’historien John Fairbank, grand spécialiste du commerce occidental avec la Chine côtière au XIXe siècle, régalait ­autrefois ses étudiants de l’université Harvard avec des histoires de marchands vendant de l’opium à une extrémité de leur navire tandis que des missionnaires distribuaient des bibles à l’autre. Les missionnaires ne sont plus les bienvenus à la cour. Le plus connu de leurs « convertis » au XIXe siècle est Hong Xiuquan, qui se proclame frère cadet de Jésus et mène la révolte des Taiping, qui durera quatorze ans, fera quelque 20 millions de morts et man­quera de faire tomber l’empire Qing. Les missionnaires chrétiens persistent. Malgré un nombre de conversions déce­vant, leur influence grandit grâce à la fondation d’écoles, d’universités et d’hôpitaux. Sun Yat-sen, le révolutionnaire qui prit la tête du mouvement qui renversa la dynastie Qing en 1912, était un converti, tout comme son successeur Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi). Animés toutefois d’un zèle modernisateur, ils considéraient les croyances chinoises traditionnelles, et en particulier les cultes populaires, comme des superstitions qu’il fallait éradiquer. Des centaines de milliers de temples furent détruits. Seuls les plus importants lieux de culte bouddhistes et taoïstes furent épargnés.   Quand les communistes prennent le pouvoir, en 1949, ils transforment les cinq religions qu’ils reconnaissent (bouddhisme, taoïsme, islam, catholicisme et protestantisme) en associations, dans le cadre du Front uni avec les non-communistes. Les temples et les églises restent ouverts. Mais les étrangers n’ont pas le droit d’appartenir au Front uni et le christianisme connaît alors ce que l’essayiste David Aikman a appelé sa « troisième disparition ». Environ 10 000 missionnaires catholiques et protestants sont expulsés de Chine, certains après avoir subi un lavage de cerveau. On estime qu’ils laissent derrière eux 3 millions de catholiques et 1 million de protestants, désormais strictement encadrés par le Parti. Mais ce traitement relativement clément ne dure pas longtemps. Mao prend des mesures de plus en plus radicales qui aboutissent à la Révolution culturelle, durant laquelle pratiquement tous les lieux de culte, traditionnels ou étrangers, sont fermés, et leurs officiants humiliés et chassés. C’est après ces décennies d’hostilité et de persécution de la part des modernisateurs et des communistes que Ian Johnson décrit la stupéfiante ­renaissance que connaissent depuis quarante ans toutes les religions de Chine. Les enquêtes d’opinion sont toujours sujettes à caution, mais, quand la question porte sur la foi religieuse dans un pays dirigé par un Parti communiste athée, on peut comprendre que les personnes interrogées se montrent extrêmement prudentes, voire évasives. Dans ce contexte, les chiffres qui ressortent d’une série d’enquêtes sont étonnants : quelque 200 millions de b
ouddhistes et de taoïstes, 50 à 60 millions de protestants, 10 millions de catholiques et 20 à 25 millions de musulmans. Il faut peut-être y ajouter 175 millions de personnes qui pratiquent une forme de culte populaire ou sont membres de petites sectes. Des enquêtes officielles comptabilisent 500 000 moines et nonnes bouddhistes répartis dans 33 000 temples, et 48 000 prêtres et nonnes taoïstes affiliés à 9 000 temples taoïstes. La grande majorité des protestants fréquentent des églises clandestines ou dites « de maison ». À supposer que ces chiffres correspondent à peu près à la réalité, environ un tiers des 1,3 milliard de Chinois admettent éprouver le besoin de s’appuyer sur une religion. Bien entendu, toutes les organisations religieuses opèrent sous la surveillance de la police locale, et tous les fidèles ne béné­ficient pas d’une forme d’indifférence bienveillante. Les bouddhistes tibétains sont étroitement contrôlés, car la plupart d’entre eux sont restés fidèles au dalaï-lama en exil. Certains vont jusqu’à s’immoler en public pour manifester leur loyauté. Les troubles qui agitent pério­diquement la province du Xinjiang s’expliquent en partie par le fait que les Ouïghours musulmans ne peuvent pas pratiquer librement leur religion. Les Tibétains et les Ouïgours sont soupçonnés de visées séparatistes par les Chinois Han de Pékin. La religion qui a été le plus sévèrement réprimée est le Falun Gong, une secte apparue dans les années 1980, au moment où la pratique traditionnelle du qi gong, associant exercices physiques et méditation, connaissait un regain de popularité. On estime qu’à son apogée le mouvement rassemblait 100 millions de fidèles. Mais, en avril 1999, environ 10 000 pétitionnaires se rassemblent à l’improviste devant le siège du gouvernement, à Pékin, pour exiger que celui-ci mette fin à une campagne de dénigrement du Falun Gong dans la presse. En découvrant le degré d’organisation secrète de la secte, les autorités ont à l’évidence des sueurs froides. Le secrétaire général Jiang Zemin ordonne une répression à grande échelle qui se solde par la mort de nombreux adeptes, souvent victimes de violences en détention. Dans ce cas précis, c’est l’enracinement profond du Falun Gong dans les pratiques chinoises traditionnelles et le grand nombre de ses fidèles, y compris au sein du Parti, et non ses liens avec l’étranger qui ont effrayé les dirigeants communistes.   Johnson prend comme fil conducteur l’année lunaire chinoise, qui est associée à de nombreuses activités religieuses et communautaires traditionnelles, pour nous parler de la religion telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui au sein de trois groupes : une famille qui effectue son pèlerinage annuel dans un temple de Pékin ; une famille taoïste du Shanxi ; un groupe de protestants de Chengdu. Le premier jour de l’année lunaire, on reste chez soi en famille. Le deuxième, on se rend des visites. À Pékin, Johnson est allé présenter ses vœux aux « vénérables anciens » de la famille Ni : le patriarche Ni Zhensan, 81 ans, et son fils Ni Jincheng, 56 ans. Si les deux hommes sont dits « vénérables », c’est en raison de leur « niveau de compréhension infiniment supérieur » des choses : « Ils connaissent toutes les fêtes du calen­drier traditionnel, la façon de s’incliner devant une statue, savent réciter les soutras, quelles cigarettes fumer et quel alcool boire. Ils savent quels fruits manger en avril et pourquoi il ne faut jamais offrir un couteau ou une prune. » Dans les années 1990, après s’être ­remis d’un cancer du rein, le vieux Ni a honoré son serment d’effectuer un pèle­rinage au temple de la Princesse-des-Nuages-Azurés (Bixia Yuanjun), l’une des divinités les plus populaires de la Chine du Nord, qui se dresse au sommet d’une montagne, à une soixantaine de kilomètres du centre de Pékin. À son retour, il a annoncé à son fils qu’il voulait créer sa propre association de pèlerins. De telles structures exigent beaucoup de labeur, d’argent et de temps. Monsieur Ni voulait que la sienne offre du thé et des petits pains cuits à la vapeur aux pèlerins. C’est ainsi qu’est née l’Association philanthropique de tout cœur du thé salvateur. Sa création supposait qu’on lui consacre un lieu de culte et un ­autel, qu’on achète de la vaisselle coûteuse et de grandes quantités de thé vert. La stèle familiale, dressée à côté du temple, garan­tissait que le souvenir de la charité de Ni se perpétuerait. Johnson se lie d’amitié avec la famille Ni à tel point que, trois mois plus tard, le trentième jour du troisième mois lunaire, à la veille du pèlerinage annuel au temple de la Princesse-des-Nuages-Azurés, il achemine des provisions pour l’association. Sur place, Johnson rencontre Wang Defeng, le responsable communiste qui a supervisé la reconstruction du temple, dans les années 1980, et qui dirige à présent les cérémonies. Celui-ci lui explique que, bien qu’il soit matérialiste, il accomplit ce travail « pour Notre Dame. Pour veiller à ce qu’on lui témoigne le respect qui lui est dû ». Il n’est pas croyant, mais, comme chez les confucianistes de toutes les époques, sa foi réside dans l’accomplissement de son devoir. Le récit que fait Johnson du pèlerinage et des rencontres qu’il y fait est un chef-d’œuvre d’observation et d’empathie : il semble convaincre tous les Chinois qu’il croise qu’il est l’un d’entre eux (plusieurs indices laissent toutefois penser que certains n’ont rien contre la publicité que l’auteur leur offre). Deux semaines plus tard, les festivités du Nouvel An chinois s’achèvent avec la fête des Lanternes. Johnson y par­ticipe en compagnie d’un autre clan, la famille Li, dont les membres remplissent les fonctions de yinyang (préposés aux services religieux) depuis neuf géné­rations. Johnson définit les yinyang comme « un mélange de géomanciens, de diseurs de bonne aventure et d’entrepreneurs de pompes funèbres ». Ils s’adonnent en effet à « une forme de taoïsme familial qui correspond à la manière dont cette religion était pratiquée à l’origine. […] Les prêtres yinyang sont des maîtres du monde yin (le domaine ténébreux de la mort), mais aussi du monde yang de la clarté et de la vie ». L’auteur décrit en détail un de leurs services mortuaires, dirigés par un père et son fils. Ce dernier, Li Bin, n’est pas seulement entrepreneur de pompes funèbres : Johnson l’a d’abord rencontré au Carnegie Hall, où il jouait au sein d’un groupe de musique ­traditionnelle. Au début, Johnson est tenté de ne voir que des chinoiseries dans tout cela. Mais, à son retour en Chine, il découvre que la famille Li fait partie de l’un des 1 200 groupes chargés de préserver le « patrimoine culturel immatériel » (un concept créé par l’Unesco) de la Chine, en transmettant leurs connaissances et techniques musicales aux générations futures. Ils ont effectué en cette qualité des voyages aux Pays-Bas, en Italie et à New York. Les Li restent toutefois, au fond, une famille de prêtres taoïstes, et gagnent leur vie en remplissant leurs fonctions sacerdotales avec une précision à la mesure des neuf générations qui les ont devancés. Pourquoi l’actuel président chinois et secrétaire général du PCC, Xi Jinping, se montre-t-il tolérant à l’égard des adeptes de la Princesse-des-Nuages-Azurés, des yinyang taoïstes et des cultes populaires en général ? C’est le genre de « superstition » que Mao et ses camarades se sont efforcés d’éradiquer dans les années suivant la révolution. Nombre d’actes et de discours de Xi manifestent son intention d’opérer un retour aux années 1950, considérées comme un âge d’or par bien des compagnons de Mao ayant survécu à la Révolution culturelle : le moral du Parti était au plus haut, ses objectifs étaient clairs et la corruption n’avait pas encore rongé son âme. Johnson écrit : « Le vieux Ni mit un point d’honneur à m’expliquer que les grandes associations de pèlerins sont indépendantes de l’État. C’est vrai, et on peut en dire autant de la vie spirituelle de la plupart des personnes que nous avons suivies au cours de l’année écoulée. Et pourtant, l’État exerce un pouvoir énorme sur leur vie, en cherchant à les brider et à les assimiler. »  

Les cultes traditionnels ont leur place dans le projet visant à rétablir la grandeur de la Chine

Les religions traditionnelles ont leur place dans les projets de Xi visant à rétablir la grandeur de la Chine, parce qu’elles font depuis longtemps partie intégrante de la culture populaire. Au début de sa carrière politique, Xi a été secrétaire du Parti à Zhengding, dans la province du Hebei, une localité que les rapports officiels qualifiaient alors de « chaotique, sale et arriérée ». Il y a supervisé la reconstruction d’un ­célèbre temple bouddhiste zen et nommé abbé un moine très respecté, Shi Youming, que les autorités avaient envoyé se faire rééduquer pendant trente ans à la campagne. Xi fit en sorte que le temple soit reconnu comme un lieu de culte légal. D’autres temples des environs furent également reconstruits. Pour l’abbé qui a succédé à Shi, « Xi a rendu un grand service au bouddhisme […]. Même quand il a été en poste dans le Sud, puis à Pékin, il passait nous rendre visite […]. Il se montrait respectueux. Je ne suis pas sûr qu’il était croyant, mais il respectait le culte. Il en savait plus que la plupart des gens. » Johnson rencontre une vieille dame, l’une des premières disciples de Shi, qui lui assure que Xi est un bouddhiste convaincu. Quand l’auteur lui objecte que c’est un dirigeant communiste, elle répond : « Bien sûr, il n’irait pas jusqu’à brûler de l’encens […]. Mais quand on voit ce qu’il a fait du temps où il était là, la reconstruction de ce temple et ses visites ­répétées au vieux maître, comment dire les choses autrement ? Les actes en disent plus que les mots. » Quelles que soient ses convictions personnelles, Xi serait sans doute d’accord avec Johnson pour dire que l’État peut contrôler ces lieux de culte parce qu’ils n’ont pas de lien avec l’étranger et qu’il encourage des « formes de croyance acceptables, afin de conforter sa position d’arbitre des valeurs morales et spirituelles du pays ».  

Chaque semaine, un policier appelle pour obtenir la liste des personnes assistant aux offices

Cela expliquerait que le protestantisme soit davantage toléré que le catholicisme, dont le pouvoir central est à Rome. Le Vatican a clairement l’intention de revenir en Chine, peut-être parce qu’il y voit le dernier pays où des conversions de masse sont encore possibles (comme les protestants en ont apporté la preuve). Toutefois, ses négociations à huis clos avec Pékin semblent avoir tourné court quand le Saint-Siège a fait valoir que lui seul pouvait nommer les évêques, ce dont l’État chinois se chargeait depuis 1957. En revanche, le protestantisme, qui n’a pas d’institution centrale à l’étranger susceptible de revendiquer des droits extraterritoriaux, connaît une croissance exponentielle en Chine. Certains Chinois attribuent ce succès au fait que c’est la religion ­majoritaire de la première puissance mondiale. Aux yeux de Johnson, élevé dans la foi protestante, l’Église réformée de la Pluie-de-la-Première-Saison, située au 19e étage d’un « immeuble de bureaux miteux » de Chengdu, capitale de la vaste province du Sichuan, semble à la fois familière et différente. Il s’agit de ce qu’on appelle en Chine une église « clandestine » ou « église de maison », mais elle possède un grand nombre de ­fidèles et opère au grand jour. Pour en être membre, il faut donner son nom et son adresse et accepter qu’ils puissent être communiqués aux autorités. Chaque ­semaine, un policier appelle pour obtenir la liste des personnes assistant aux offices. Les fidèles sont pieux mais, étant coupés du monde extérieur depuis l’expulsion des missionnaires, ils ignorent l’essentiel du calendrier chrétien. Ils ne participent pas non plus aux fêtes traditionnelles chinoises, qu’ils jugent païennes. C’est en 2005 que Wang Yi a fondé l’Église réformée de la Pluie-de-la-­Première-Saison. Il est aujourd’hui l’un des prédicateurs les plus renommés de Chine. Les vidéos de ses prêches (qui durent généralement quarante-cinq ­minutes) circulent sur les réseaux ­sociaux. Johnson a assisté à l’un d’entre eux, où il est question d’une certaine « tante Wei » : « Tante Wei était quelqu’un que l’on pourrait à mon sens qualifier de femme simple. C’était une mère et elle a eu une vie difficile. Elle a élevé deux filles pratiquement toute seule. Son mari était mort jeune. […] Ce n’était pas quelqu’un qui entendait très souvent le mot wansui [« longue vie »]. Si elle l’avait entendu, elle aurait pensé qu’il s’appliquait à la Chine, ou au Parti communiste, ou au président Mao. Wansui : c’est un terme qui leur est presque toujours réservé. À tort. Wansui, ce mot, s’il doit revenir à quelqu’un, revient à tante Wei. […] « Je vous l’affirme, elle peut à présent entendre le terme wansui parce qu’il s’applique à elle : elle est immortelle grâce à Jésus. Ce n’est pas l’État qui dispense cette qualité. C’est Dieu, et cela dépend de la manière dont nous vivons notre vie de tous les jours. Ce sont les décisions que nous prenons malgré l’immoralité de la société dans laquelle nous vivons. Voilà en quoi consiste le véritable wansui. Ce n’est en aucun cas quelque chose que le Parti communiste peut nous apporter. C’est une chose que nous pouvons atteindre par nous-mêmes. […] « Tante Wei était une de nos sœurs. Nous l’aimions. Mais c’est elle qui possédait la vie éternelle, pas l’État. Elle s’est donné cette immortalité en vivant une bonne vie, en étant notre sœur au sein de l’Église et en résistant à l’immoralité qui l’entourait. »   En écoutant ce prêche, Johnson a compris pourquoi Wang Yi avait renoncé à sa carrière d’avocat spécialiste des droits de l’homme et d’intellectuel engagé de renom. À l’époque, l’essentiel de ce qu’il disait tombait sous le coup de la censure. Wang Yi pouvait être assigné à résidence et se faire couper son accès à Inter­net. Il pouvait certes déposer un ­recours pour obtenir la libé­ration d’un prisonnier poli­tique, mais qui en tiendrait compte ? Là, face à une assemblée d’une centaine de personnes, il peut venir en aide à une famille endeuillée et prêcher une autre manière de vivre, leur expliquer que ce sont en fait les gens ordinaires qui ­détiennent réellement le pouvoir dans ce régime autoritaire. En qualité de pasteur, il peut exercer une influence directe sur des centaines de personnes et indirecte sur des milliers d’autres par le biais de ses vidéos. Johnson éprouve une certaine inquiétude à voir Wang chanter les louanges de l’individu et à le juger plus digne que le Parti. Le pasteur a récemment ouvert un séminaire où les cours du vendredi sont consacrés au difficile apprentissage du grec, afin de permettre aux chrétiens de lire les Évangiles dans la langue originale. Ce faisant, il défie directement l’administration en charge des affaires religieuses, qui supervise non seulement tous les temples, églises et mosquées, mais aussi les séminaires. Un autre cours a pour thème l’art de « planter des églises » : on y apprend à établir des églises satellites quand les fidèles ne tiennent plus dans l’église mère. Au début de The Souls of China, ­Johnson cite deux historiens occidentaux qui parlent de la Chine comme d’« un empire du Milieu qui a perdu son ­Milieu ». La formule illustre un phénomène que bon nombre d’observateurs occidentaux de la Chine ont remarqué depuis la fin de l’ère Mao. Derrière le prodigieux essor économique qui a sorti de la pauvreté des centaines de millions de personnes, aucune morale civique, aucun rêve national n’unit le Parti et le peuple. C’est pour cela que Xi Jinping cherche à ranimer la fierté populaire à l’égard de la culture et l’histoire de la Chine, tout en s’efforçant d’éradiquer la corruption. Johnson montre avec brio dans son livre que les Chinois ordinaires qui cherchent à donner du sens à leur vie à travers la foi n’attendent pas que Xi les guide vers sa version de la Terre promise. Les taoïstes, les bouddhistes et les confucianistes ont le droit de reconstruire les temples, et les souvenirs des pratiques anciennes survivent, permettant aux croyants de renouer avec elles. Les protestants, de leur côté, évoluent d’une manière inattendue. Johnson ­décrit ainsi les deux modèles autochtones qui caractérisaient au début le protestantisme à la chinoise. À Wenzhou, une ville animée de la côte Est où les entreprises familiales dynamiques sont la règle, les travailleurs appartenaient généralement à l’église qui avait la préférence de leur chef. Dans le Henan, des pasteurs charismatiques dirigeaient des églises rurales et se heurtaient aux autorités. Ces deux modèles ont décliné à mesure que les entreprises familiales ont fusionné pour former de plus grandes sociétés, et que la province s’est urbanisée.   Les nouvelles grandes églises urbaines sont différentes. Les Chinois ne sont plus coupés du monde extérieur et les protestants sont « en quête de normes globales et non de d’une version locale de leur confession ». Comme l’observe judicieusement l’auteur, cette idée vaut peut-être, au-delà du cas particulier des chrétiens, pour la Chine tout entière : les normes internationales se répandent dans le pays. Il y a des exemples frappants de cela : les journalistes du Quotidien du peuple qui avaient sauté sur leur bicyclette durant les événements de Tiananmen et avaient traversé la place en exigeant qu’on leur permette de rendre compte de la vérité et de l’imprimer ; les avocats, aujourd’hui en prison ou en résidence surveillée, qui ont pris de si grands risques pour tenter de défendre des prisonniers en s’appuyant sur les droits ­garantis par la Constitution chinoise. Johnson laisse entendre que les fidèles de l’Église réformée de la Pluie-de-la-Première-Saison aimeraient beaucoup prendre part aux débats éthiques qui agitent le monde, et qu’ils aspirent à l’avènement d’un pays vraiment attaché à l’État de droit et aux droits de l’homme. Mais, « comme les fidèles de Wang Yi, il faut considérer ce qui a été accompli, si incomplet et imparfait ­soit-il, comme un miracle ».   — Cet article est paru dans The New York Review of Books le 8 juin 2017. Il a été traduit par Arnaud Gancel.
LE LIVRE
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The Souls of China: The Return of Religion After Mao de Ian Johnson, Pantheon, 2017

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