Le grand retour de la religion en Chine
par Roderick MacFarquhar

Le grand retour de la religion en Chine

Les cultes traditionnels ont de nouveau le vent en poupe, et le protestantisme connaît une croissance exponentielle à travers une myriade d’églises informelles. À quelques exceptions près, les autorités laissent faire.

Publié dans le magazine Books, novembre / décembre 2017. Par Roderick MacFarquhar

© Kevin Frayer / Getty

Cérémonie du baptême dans une des nombreuses églises protestantes « clandestines » de Pékin. D’après des enquêtes d’opinion, le protestantisme compterait 50 à 60 millions de fidèles en Chine.

S’il n’y avait qu’un seul Chinois au monde, ce serait peut-être ce sage solitaire contemplant la vie et la nature dans les montagnes brumeuses que l’on voit sur les estampes anciennes. S’il y avait deux Chinois, un homme et une femme, voici qu’apparaîtrait le système familial. Et s’il y avait trois Chinois, ils formeraient une bureaucratie soudée et hiérarchisée. Mais combien de Chinois faut-il pour créer une religion ? Un seul peut suffire – le sage taoïste dans ses montagnes –, mais en réalité il faut un village, comme l’explique Ian Johnson dans son excellent livre The Souls of China. La religion chinoise traditionnelle, écrit-il, n’a pas grand-chose à voir avec l’adhésion à une foi particulière. Depuis ses origines, elle est « davantage une composante de l’appartenance d’un individu à une communauté. Chaque village avait ses temples et ses dieux, et ils étaient honorés lors de certains jours sacrés. » Une religion pouvait aussi émerger au travail : « Presque toutes les professions vénéraient un dieu. […] La liste en est infinie […]. » La religion chinoise « recou­vrait tous les aspects de la vie comme une fine membrane qui était le ciment de la société ». Au début de cet ouvrage consacré au stupéfiant renouveau religieux que connaît la Chine depuis la fin de l’ère Mao, dans les années 1970, Johnson explique les différences entre les traditions chinoises (confucianisme, taoïsme et bouddhisme) et les religions abrahamiques (judaïsme, christianisme, islam) : « La religion chinoise comporte peu de théologie, presque pas de clergé et peu de lieux de culte fixes. » Le confucianisme est pour l’essentiel un code moral définissant les objectifs qu’une personne vertueuse doit s’efforcer d’atteindre grâce à un travail sur soi. Dans ses Entretiens, Confucius a cette formule célèbre : « Il faut respecter les esprits et les dieux tout en les gardant à distance. » Le maître s’estimait heureux si lui ou l’un de ses disciples parvenaient à capter l’attention d’un dirigeant chinois et à résoudre les problèmes du monde visible. Les taoïstes étaient des esprits plus libres qui refusaient de se laisser contraindre par les règles de rectitude confucianistes, et ils avaient leurs propres rites. Seuls les bouddhistes ­s’appuyèrent sur leur foi, importée ­d’Inde autour du Ier siècle de notre ère sous la dynastie Han (206 av. J. C.-220 ap. J.-C.), pour mettre sur pied une organisation monastique dotée d’un pouvoir politique considérable, mais qui déclina sous les Tang (618-907). À ce stade, le boud­dhisme était depuis longtemps considéré comme une religion chinoise. À partir de ce moment-là, la religion ne fut plus vraiment pour les Chinois une affaire de choix exclusif : les trois « enseignements » traditionnels composaient ensemble un buffet varié où chacun pouvait se servir à sa guise. Des représentants de chaque tradition accom­plissaient leurs rituels à la demande, moyennant finance, pour des occasions spéciales telles que les funérailles. Selon l’auteur, « durant la majeure partie de l’histoire chinoise, les individus ont cru en un mélange de ces différentes confessions, que l’on peut qualifier de “religion chinoise” ». Au fil des siècles, les religions abrahamiques ont commencé à se répandre en Chine. Les chrétiens nestoriens sont arrivés d’Asie Mineure en 635, après des querelles doctrinales aussi bien avec les catholiques qu’avec les Églises orthodoxes orientales. Ils ont prospéré sous la très cosmopolite dynastie Tang, puis sous les Mongols, avant de disparaître pour de bon. Des marchands musulmans se sont aussi établis en Chine sous les Tang, mais en nombre nettement plus important sous la dynastie mongole des Yuan (1271-1368), époque à laquelle l’islam se répand en Asie centrale. Des juifs s’établissent à Kaifeng du temps où cette ville est la capitale de la dynastie des Song du Nord (960-1127) et y prospèrent quelque temps, mais la communauté semble s’être progressivement délitée. Sous les Ming (1368-1644), les adeptes de religions non chinoises sont fortement incités à s’assimiler.   De tous les adeptes de religions étrangères, ce sont les Jésuites qui ont eu la plus grande influence sur la Chine prémoderne. Arrivé à la fin du XVIe siècle, Matteo Ricci a été leur chef le plus emblématique. Lui et ses ­collègues forçaient l’admiration de l’élite confucéenne par leurs connaissances scientifiques et en particulier leur maîtrise de l’astronomie. L’empereur devait en effet montrer à son peuple qu’il entretenait d’excellents rapports avec le Ciel. Les Jésuites ont atteint leur apogée en Chine après que la dynastie Qing (1644-1912) eut supplanté celle des Ming. L’empereur Kangxi (qui régna de 1661 à 1722) leur confia la charge de l’observatoire impérial. Et, surtout, il publia un édit autorisant la pratique du christianisme dans l’ensemble de l’Empire : « Les Européens sont des gens très paisibles : ils ne causent aucun désordre dans les provinces, ne font de mal à personne, ne commettent aucun crime. Leur doctrine n’a rien de commun avec celles des fausses sectes présentes dans l’Empire et ne semble en rien favoriser la sédition […]. Nous ordonnons donc que tous les temples consacrés au Seigneur du Ciel, où qu’ils se trouvent, soient préservés, et qu’il soit permis à tous ceux qui désirent vénérer ce dieu de pénétrer dans ces temples, de lui offrir de l’encens et d’accomplir les céré­monies pratiquées par les chrétiens conformément aux ­anciennes coutumes. Ainsi, que personne désormais ne s’oppose à eux. » Malheureusement pour eux, les ­Jésuites s’empêtrent ensuite pendant des décennies dans un conflit avec les Dominicains et les Franciscains, qui les accusent d’hérésie en raison de leur attitude tolérante à l’égard du confucianisme. Malgré le soutien de Kangxi, le pape prend le parti des adversaires des Jésuites durant ce qu’on appellera la « querelle des rites », et, en 1742, l’Église condamne définitivement les rites chinois, les déclarant incompatibles avec le christianisme. En 1724, le successeur de Kangxi interdit la religion chrétienne, jugée hétérodoxe : le christianisme perd alors sa plus belle occasion d’être admis, à l’instar du bouddhisme, comme une religion chinoise. Les ordres missionnaires chrétiens reviennent pourtant en Chine, quoique sous des auspices peu favorables. L’historien John Fairbank, grand spécialiste du commerce occidental avec la Chine côtière au XIXe siècle, régalait ­autrefois ses étudiants de l’université Harvard avec des histoires de marchands vendant de l’opium à une extrémité de leur navire tandis que des missionnaires distribuaient des bibles à l’autre. Les missionnaires ne sont plus les bienvenus à la cour. Le plus connu de leurs « convertis » au XIXe siècle est Hong Xiuquan, qui se proclame frère cadet de Jésus et mène la révolte des Taiping, qui durera quatorze ans, fera quelque 20 millions de morts et man­quera de faire tomber l’empire Qing. Les missionnaires chrétiens persistent. Malgré un nombre de conversions déce­vant, leur influence grandit grâce à la fondation d’écoles, d’universités et d’hôpitaux. Sun Yat-sen, le révolutionnaire qui prit la tête du mouvement qui renversa la dynastie Qing en 1912, était un converti, tout comme son successeur Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi). Animés toutefois d’un zèle modernisateur, ils considéraient les croyances chinoises traditionnelles, et en particulier les cultes populaires, comme des superstitions qu’il fallait éradiquer. Des centaines de milliers de temples furent détruits. Seuls les plus importants lieux de culte bouddhistes et taoïstes furent épargnés.   Quand les communistes prennent le pouvoir, en 1949, ils transforment les cinq religions qu’ils reconnaissent (bouddhisme, taoïsme, islam, catholicisme et protestantisme) en associations, dans le cadre du Front uni avec les non-communistes. Les temples et les églises restent ouverts. Mais les étrangers n’ont pas le droit d’appartenir au Front uni et le christianisme connaît alors ce que l’essayiste David Aikman a appelé sa « troisième disparition ». Environ 10 000 missionnaires catholiques et protestants sont expulsés de Chine, certains après avoir subi un lavage de cerveau. On estime qu’ils laissent derrière eux 3 millions de catholiques et 1 million de protestants, désormais strictement encadrés par le Parti. Mais ce traitement relativement clément ne dure pas longtemps. Mao prend des mesures de plus en plus radicales qui aboutissent à la Révolution culturelle, durant laquelle pratiquement tous les lieux de culte, traditionnels ou étrangers, sont fermés, et leurs officiants humiliés et chassés. C’est après ces décennies d’hostilité et de persécution de la part des modernisateurs et des communistes que Ian Johnson décrit la stupéfiante ­renaissance que connaissent depuis quarante ans toutes les religions de Chine. Les enquêtes d’opinion sont toujours sujettes à caution, mais, quand la question porte sur la foi religieuse dans un pays dirigé par un Parti communiste athée, on peut comprendre que les personnes interrogées se montrent extrêmement prudentes, voire évasives. Dans ce contexte, les chiffres qui ressortent d’une série d’enquêtes sont étonnants : quelque 200 millions de bouddhistes et de taoïstes, 50 à 60 millions de protestants, 10 millions de catholiques et 20 à 25 millions de musulmans. Il faut peut-être y ajouter 175 millions de personnes qui pratiquent une forme de culte populaire ou sont membres de petites sectes. Des enquêtes officielles comptabilisent 500 000 moines et nonnes bouddhistes répartis dans 33 000 temples, et 48 000 prêtres et nonnes taoïstes affiliés à 9 000 temples taoïstes. La grande majorité des protestants fréquentent des églises clandestines ou dites « de maison ». À supposer que ces chiffres correspondent à peu près à la réalité, environ un tiers des 1,3 milliard de Chinois admettent éprouver le besoin de s’appuyer sur une religion. Bien entendu, toutes les organisations religieuses opèrent sous la surveillance de la police locale, et tous les fidèles ne béné­ficient pas d’une forme d’indifférence bienveillante. Les bouddhistes tibétains sont étroitement contrôlés, car la plupart d’entre eux sont restés fidèles au dalaï-lama en exil. Certains vont jusqu’à s’immoler en public pour manifester leur loyauté. Les troubles qui agitent pério­diquement la province du Xinjiang s’expliquent en partie par le fait que les Ouïghours musulmans ne peuvent pas pratiquer librement leur religion. Les Tibétains et les Ouïgours sont soupçonnés de visées séparatistes par les Chinois Han de Pékin. La religion qui a été le plus sévèrement réprimée est le Falun Gong, une secte apparue dans les années 1980, au…
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Commentaire

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  1. cuenot dit :

    Bonjour,
    Merci de nous proposer cette littérature universellement, mais, la plupart du temps, les livres proposés à l’achat sont en langue étrangère… hélas, je me débrouille en anglais mais pour les reste…
    Comment faire ? Y a-t-il des traductions déjà ou faut-il attendre ?
    Merci