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Hongkong : le long combat de Joshua Wong

Depuis ses 14 ans, Joshua Wong milite sans relâche pour défendre les droits et les libertés des Hongkongais menacés par le gouvernement inféodé à Pékin. Son combat pour la démocratie lui a déjà valu, à 23 ans, plus de cent jours de prison ferme.


© Tyrone Siu / Reuters

Hongkong, août 2017. Le militant prodémocratie Joshua Wong est sur le point d’être condamné en appel pour attroupement illégal lors du mouvement des parapluies, en 2014.

Deuxième jour :
vendredi 18 août 2017

Mes derniers mots avant qu’on me fasse sortir de la salle d’audience ont été : « Citoyens de Hongkong, tenez bon ! » Cela résume assez bien mon sentiment à propos de notre combat politique. Comme le mouvement Occupy Central – et le mouvement des parapluies, qui lui a succédé – a pris fin sans atteindre son objectif déclaré, Hongkong est entré dans une des phases les plus critiques de son histoire 1.

 

La peine de prison dont je viens d’écoper en appel avec les deux autres leaders du mouvement des parapluies, Nathan Law et Alex Chow, porte un nouveau coup au moral des militants prodémocratie. Même si nous avons l’impression d’avoir touché le fond, il faut que nous restions fidèles à notre cause. Mes amis, vous qui avez choisi de vous détourner de la politique, j’espère que mon incarcération et cette lettre vous convaincront de revenir sur votre décision. Si vous baissez les bras, nos sacrifices auront été vains.

 

Le thé au lait de ma mère me manque terriblement, de même que la fondue au poulet de la petite gargote où je vais régulièrement avec mes amis. C’est le premier endroit où je me rendrai quand je sortirai d’ici. Mais, en attendant, je m’inquiète surtout pour mon parti politique. Depuis que Nathan Law et moi avons cofondé Demosistō, en avril 2016, nous subissons revers sur revers. Il y a un mois, Nathan a perdu le siège qu’il avait remporté de haute lutte au Conseil législatif : son élection, ainsi que celle de cinq autres députés, a été invalidée au motif que leur prestation de serment était non conforme 2. Tout le monde est désœuvré à présent, et la moitié de notre comité exécutif est derrière les barreaux ou le sera dans les semaines à venir. Mon message au camp pro-Pékin ? Ne criez pas victoire trop vite.

 

Tout a commencé pour moi en 2012 quand j’ai pris la tête de la campagne contre l’introduction de cours d’éducation patriotique dans les programmes scolaires. Ces cinq années ont été mouvementées. Je n’ai pas versé une seule larme quand le verdict est tombé – non pas que je sois courageux, mais je voulais que les militants acceptent ma privation de liberté comme une étape nécessaire sur notre chemin à tous vers la démocratie. Comme dit Hagrid dans Harry Potter : « Il arrivera ce qui arrivera et il faudra se préparer à l’affronter. »

 

Hongkong se trouve à la croisée des chemins. Le régime ne reculera devant rien pour faire taire la contestation. Pour ceux qui osent lui tenir tête, la seule solution est l’action collective. Ce soir, dans la solitude de ma cellule, je vous demande de ne pas baisser les bras et de faire de votre tristesse, de votre colère et de votre déception un carburant pour aller de l’avant. Citoyens de Hongkong, tenez bon !

 

 

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Troisième jour :
samedi 19 août 2017

On m’a attribué une cellule pour deux personnes. Mon codétenu a l’air plutôt sympathique. Ce qu’il y a de plus inconfortable pour l’instant, c’est peut-être le lit. Enfin, lit est un bien grand mot. C’est une planche en bois dépourvue de matelas. Cela dit, si j’ai pu dormir soixante-dix-neuf nuits dans la rue pendant le mouvement des parapluies, je devrais bien pouvoir me faire à ça aussi.

 

Deux fois par jour, des bulletins d’information sont diffusés par haut-parleurs. Ce matin, j’ai été réveillé par une info à propos de Chris Patten, le dernier gouverneur britannique de Hongkong. « M. Patten a confié aux journalistes que les sacrifices consentis par Joshua Wong, Alex Chow et Nathan Law le rassuraient et a estimé que leurs noms resteraient longtemps gravés dans les mémoires. » C’était surréaliste d’entendre évoquer mon nom. J’ai enfin intégré le fait que j’avais été condamné.

 

 

Huitième jour :
jeudi 24 août 2017

Je suis un peu gêné par le tapage médiatique qu’il y a eu autour d’Alex, Nathan et moi la semaine dernière. Ma photo s’étalait à la une des journaux locaux le lendemain de mon incarcération, alors que beaucoup d’autres militants sont jugés en ce moment à Hongkong ou sont sur le point de l’être. Certains risquent des peines nettement plus lourdes que les nôtres.

 

Être privé de téléphone, c’est comme être amputé d’un membre ou ne pas pouvoir se gratter lorsque ça démange.

 

 

Neuvième jour :
vendredi 25 août 2017

Ce matin, j’ai reçu la visite du député Shiu Ka-chun, qu’on surnomme « Bouteille ». J’ai fait sa connaissance il y a six ans, du temps où j’étais un collégien de 14 ans et lui travailleur social et animateur de radio. Il a ensuite animé certains de mes meetings contre les nouveaux programmes scolaires. Dans Joshua contre une superpuissance, le documentaire que Netflix a produit sur moi, il y a une scène dans laquelle j’interviens dans son émission et où il me demande si j’ai une petite amie. Je réponds : « Ma mère trouve que je suis trop jeune pour sortir avec des filles », et tout le monde éclate de rire dans le studio. Ni lui ni moi n’aurions imaginé que cinq ans plus tard on se parlerait de part et d’autre d’une cloison vitrée.

 

 

Dixième jour :
samedi 26 août 2017

Cet après-midi, un surveillant m’a abordé pour discuter avec moi de l’actualité. Il a commencé par me dire qu’il était neutre, qu’il n’était ni un « ruban jaune » (un sympathisant du mouvement des parapluies), ni un « ruban bleu » (un partisan du gouvernement et de la police). Il m’a demandé si je regrettais de m’être engagé en politique et de m’être retrouvé derrière les barreaux, puis il s’est lancé dans un monologue d’une demi-heure à propos de ma condamnation. Son point de vue, si j’ai bien compris : nous l’avons bien cherché.

 

 

Onzième jour :
dimanche 27 août 2017

Comme tous les jours depuis que je suis ici, j’ai passé le plus clair de la journée à balayer avec quelques autres détenus les 185 mètres carrés de la cantine. Nous passons un coup après le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner. La plupart des vingtenaires à Hongkong habitent chez leurs parents, et beaucoup de familles de la classe moyenne ont une bonne. La mienne ne fait pas exception. Je n’ai jamais autant fait le ménage de ma vie et je n’arrête pas de me dire que c’est très formateur.

 

Deux fois par jour, un gardien-chef inspecte les locaux. Tous les détenus doivent se mettre en rang, torse bombé et poings fermés, et regarder non pas droit devant eux, mais à 45 degrés vers le haut.

 

 

Dix-huitième jour :
dimanche 3 septembre 2017

Il y a trois ans, j’ai participé avec des centaines de milliers de citoyens courageux au plus grand mouvement politique de l’histoire de Hongkong, dans le but tout simple d’instaurer une vraie démocratie dans notre ville. Nous demandions à exercer notre droit constitutionnel à élire notre chef de l’exécutif dans le cadre d’un scrutin libre et régulier. Non seulement le gouvernement de Hongkong – nommé et supervisé par Pékin – est resté sourd à nos revendications, mais il a aussi fait arrêter et condamner beaucoup d’entre nous pour participation à un attroupement illégal. Jusqu’à récemment, ce chef d’accusation visait uniquement à poursuivre les membres d’organisations criminelles.

 

Par le passé, le terme « prisonnier ­politique » évoquait des images terrifiantes de dissidents arrêtés et incarcérés en Chine continentale. On a du mal à penser que le terme s’applique désormais aussi à Hongkong. Quand Pékin s’immisce dans le moindre recoin et menace nos libertés et notre mode de vie, le nombre de ­prisonniers d’opinion ne peut qu’augmenter.

 

Malheureusement, peu de gouvernements étrangers sont disposés à affronter la deuxième économie mondiale et à lui demander des comptes. Le dernier rapport semestriel sur Hongkong publié par le ministre des Affaires étrangères britannique m’a démoralisé, par exemple. Malgré l’acharnement du pouvoir contre des militants comme moi, il conclut que le principe « un pays, deux systèmes » en vigueur à Hongkong « fonctionne bien » 3. En tant que signataire de la déclaration conjointe sino-britannique sur Hongkong, le Royaume-Uni a l’obligation morale et juridique de protéger ses anciens sujets et de prendre leur défense.

 

 

Vingt-septième jour :
mardi 12 septembre 2017

Plusieurs codétenus m’ont posé la question : « Combien on te paye pour tes trucs politiques ? » Au début, j’ai cru qu’ils voulaient me provoquer en m’accusant d’être à la solde de pays étrangers. Puis j’ai compris qu’ils étaient de bonne foi. La plupart des gens ne comprennent pas pourquoi une personne saine d’esprit ferait ce que je fais au risque de se retrouver en prison s’il n’y avait pas d’argent à la clé.

 

 

Quarante et unième jour :
mardi 26 septembre 2017

Aujourd’hui, c’est le troisième anniversaire de l’occupation de la place devant le siège du gouvernement, l’événement qui a déclenché le mouvement des parapluies et marqué un tournant dans ma vie. Il y a trois ans jour pour jour, j’ai escaladé une barrière métallique et j’ai appelé les autres manifestants à me suivre. J’ai été interpellé par une dizaine de policiers et placé en garde à vue.

 

 

Soixante-sixième jour :
samedi 21 octobre 2017

On trouve toutes les opinions politiques ici. Les jeunes détenus sont plutôt rubans jaunes. Plusieurs d’entre eux m’ont confié qu’ils avaient participé au mouvement des parapluies. Mais il y a aussi pas mal de rubans bleus. Hier, un gardien m’a pris à part pour m’avertir que des détenus âgés à l’atelier m’avaient interpellé en criant « traître » sur mon passage.

 

J’ai reçu quelques lettres de camarades d’université aujourd’hui. Nous sommes entrés à la fac la même année et ils vont bientôt obtenir leur diplôme. L’été prochain, ils commenceront à travailler et progresseront dans la vie.

 

 

Soixante-huitième jour :
lundi 23 octobre 2017

Mon dernier jour de prison a été identique aux autres. À ma libération, j’aurai passé soixante-neuf jours derrière les barreaux. Ils représentent un jalon important sur mon parcours de sept ans dans le militantisme. Je sortirai de prison plus fort et plus dévoué à notre cause que jamais.

 

En juin 2019, juste après le trentième anniversaire du massacre de la place ­Tiananmen, un projet de loi autorisant l’extradition de « fugitifs » vers la Chine a déclenché une nouvelle vague de protestations à Hongkong. On avait l’impression que le mouvement des parapluies reprenait, sauf que, cette fois, les manifestants étaient plus remontés et combatifs. La jeunesse a haussé le ton, refusant que ses revendications soient traitées par le mépris comme en 2014. Plus de 1 million de Hongkongais ont défilé plusieurs jours de suite, mais le pouvoir n’a rien voulu entendre. Si bien que les rassemblements pacifiques ont vite cédé la place à une véritable guérilla urbaine.

 

Une nouvelle guerre froide se prépare entre la Chine et les démocraties, et Hongkong se situe sur la ligne de front de l’une des premières batailles. Rien n’illustre mieux cette tension que cette journée du 1er octobre 2019, où l’on a pu voir côte à côte des images en direct des célébrations des 70 ans du régime à Pékin et des scènes de manifestants se protégeant des gaz lacrymogènes et lançant des œufs sur des portraits de Xi Jinping dans les rues de Hongkong. Ce contraste envoie un message clair : l’emprise croissante de la Chine sur Hongkong s’inscrit dans une offensive beaucoup plus vaste contre la démocratie dans le monde.

 

En mai 2019, j’ai été incarcéré une nouvelle fois. J’ai passé sept semaines en prison pour non-respect d’une injonction du tribunal à l’époque du mouvement des parapluies. Pour réconforter mes parents, j’ai dit en plaisantant que je regrettais surtout de rater la sortie d’Avengers : phase finale, suite d’Avengers : la guerre de l’infini. Avant que je prenne le chemin de la prison, un journaliste étranger m’a demandé de dire quelques mots à propos de ma deuxième incarcération et de la répression chinoise à l’encontre des militants pro­démocratie. J’ai repensé à la conversation que j’avais eue avec mes parents, et j’ai répondu : « Ce n’est pas la phase finale. Notre combat contre le Parti communiste chinois est une guerre de l’infini. » Et cette guerre de l’infini qui ravage Hongkong depuis des années pourrait arriver prochainement sur vos écrans politiques.

 

 

— Ce texte, paru dans The Guardian le 18 janvier 2020, est un extrait remanié de son livre Unfree Speech, publié en français sous le titre La Parole enchaînée. Il a été traduit par Florence Hertz.

Notes

1. En septembre 2014, des manifestants prodémocratie organisent un gigantesque sit-in dans le centre de Hongkong pour réclamer la mise en place d’un « véritable suffrage universel » pour l’élection du prochain chef de l’exécutif. Quelques jours plus tôt, l’Assemblée nationale populaire chinoise a précisé que seuls deux ou trois candidats choisis par un comité de nomination pourraient se présenter.

2. La justice a estimé que Law « avait objectivement exprimé un doute ou son manque de respect quant au statut de la République populaire de Chine en tant que puissance souveraine à Hongkong ».

3. Le Royaume-Uni a rétrocédé Hongkong à la Chine en 1997 aux termes d’un accord, en vigueur jusqu’en 2047, garantissant au territoire une autonomie et des libertés qui n’existent pas ailleurs en Chine (liberté d’expression et de manifestation, justice indépendante).

LE LIVRE
LE LIVRE

La Parole enchaînée de Joshua Wong, traduit de l’anglais par Elsa Maggion, Stock, 2020

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