Il faut choisir son heure
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Il faut choisir son heure

Écrit par La rédaction de Books publié le 27 octobre 2015

Reporter le passage à l’heure d’hiver ? Pas simple à l’âge des appareils connectés ! Les autorités turques, qui voulaient conserver une heure de jour en plus pour les prochaines élections législatives, l’ont appris à leurs dépens. Pour jouer avec le temps, manipuler les horloges a ses limites. Dans L’heure légale, le biologiste Albert Dastre rappelle (en 1898) que traverser Paris d’Ouest en Est devrait nécessiter d’avancer sa montre de plusieurs secondes, et que les conventions horaires internationales étaient autrefois des plus déroutantes…

 

Il n’y a de naturelle que l’heure locale. Elle est la seule qui convienne aux besoins des observatoires et de la science proprement dite. En revanche, elle ne convient nullement aux besoins de la vie sociale. La preuve est faite, puisque, sans entente préalable, tous les pays l’ont successivement abandonnée. L’Autriche, qui d’abord l’avait empruntée à l’Allemagne, en 1874, la rejeta après deux ans d’essai ; et la Prusse elle-même, qui s’était entêtée dans ce système et qui avait mis à son service l’organisation la plus méthodique et le personnel le mieux discipliné qu’il y ait au monde, dut y renoncer définitivement en 1893.

L’exemple universel suffit à montrer que la réforme de l’heure n’est pas le résultat d’une agitation factice. Sans doute cette réforme n’est point faite pour les géodésiens et les astronomes, et aussi bien elle ne sera point faite par eux, puisqu’en France, huit au moins, quelques-uns lui sont contraires. Mais la majorité dans le monde savant lui est acquise ou s’en désintéresse. Il n’est pas inutile de rappeler à ce propos, que, déjà en 1855, M. Faye acceptait que l’on se servît du temps de Paris pour l’organisation du service des chemins de fer, et par voie de conséquence qu’on l’étendît aux usages civils dans la France entière : ce sont ces idées qu’il faisait triompher quarante-six ans plus tard en défendant devant le Sénat, en qualité de commissaire du gouvernement, la loi de 1891. [Qui institue l’heure légale]

Quand on dit, avec les astronomes, que le système de l’heure locale, aujourd’hui abandonné, est cependant le seul qui soit naturel, encore faut-il s’entendre. Naturel, il ne l’est que par rapport à ce qui ne bouge pas, à la méridienne fixe de l’Observatoire, à la flèche du monument, au clocher immobile, à tout ce qui est attaché au sol de manière immuable ; il ne l’est plus pour l’homme, à moins d’imaginer le sédentaire absolu ou encore le nomade systématique qui s’interdirait de changer de méridien. Il ne s’applique pas à l’être mobile qu’est l’homme moderne.

Du moment où les habitants d’une même ville acceptèrent, pour régler leurs continuels rapports, une heure commune, ce fut déjà une infraction au système naturel ; ce fut un premier compromis. Tout déplacement entraîne un changement d’heure ; en toute rigueur, on devrait, à chaque déplacement, corriger sa montre et en pousser les aiguilles. De combien ? D’un nombre d’heures, de minutes, de secondes quinze fois plus petit que le nombre de degrés, de minutes, de secondes d’arc qui exprime le mouvement en longitude, puisque la rotation diurne fait défiler le soleil devant les méridiens successifs à raison de 15 unités d’arc (degrés) pour 1 unité de temps (heure). Un Parisien qui se rend de l’Observatoire au Panthéon devrait avancer sa montre de deux secondes, exactement de 2,3 secondes, puisque la longitude de ce monument est de 0°0’3’’. E. Sur une piste orientée de l’Est à l’Ouest, le coureur, cavalier ou cycliste, devrait ajouter ou retrancher une seconde à l’heure de sa montre chaque fois qu’il a parcouru trois cents mètres. Autant dire qu’il faudrait renoncer à la mesure du temps et au bienfait de l’invention des horloges. Une telle rigueur est, dans la pratique, évidemment outrée ; mais elle montre bien qu’il y a incompatibilité entre le régime de l’heure astronomique ou locale et le déplacement de l’homme, les voyages, les communications de lieu à lieu, c’est-à-dire l’entretien des relations économiques et sociales. Tant que la vie locale se maintint prédominante et que les rapports commerciaux et autres restèrent confinés dans un cercle étroit, au temps des diligences, avant le télégraphe, le téléphone, les chemins de fer, ce vice de l’heure locale fut à peine aperçu. Il devint sensible dès l’établissement des chemins de fer et intolérable après le développement des télégraphes et des téléphones. L’heure urbaine commune avait marqué, comme on l’a vu, un premier pas dans la voie des compromis : elle unifiait la mesure du temps de quartier à quartier, parce qu’alors les relations n’étaient fréquentes, étendues et rapides que d’un quartier à l’autre. L’heure nationale a marqué un second pas dans la voie des conventions horaires, lorsque le progrès des communications a fait des différentes provinces comme autant de quartiers d’une cité plus grande, le pays. Il restait un nouveau progrès à accomplir aujourd’hui que les divers pays sont, en ce qui concerne la fréquence et la rapidité des rapports, mieux reliés entre eux que jadis les provinces d’un même Etat ou les parties d’une même ville. Une dernière convention horaire était devenue nécessaire, qui établît sur toute la surface du globe un régime de coordination internationale de l’heure. C’est à ce besoin qu’a répondu le système des fuseaux horaires. Le monde entier l’a adopté plus ou moins expressément. Trois Etats seulement, la France, l’Espagne et le Portugal sont restés en dehors de ce mouvement. La question qui s’agite aujourd’hui est de savoir si la France doit persister dans son isolement.

L’unification nationale du temps qui a été réalisée en France en 1891 et qui a imposé partout l’heure de Paris faisait disparaître l’inconvénient de la diversité des heures locales à l’intérieur de notre pays. Elle la laissait subsister pour les relations avec le dehors. Au moment où l’on franchit la frontière, l’heure subit un saut brusque. Avant l’adoption, par nos voisins, du régime des fuseaux, ce saut d’heure variait suivant que l’on passait dans un Etat ou un autre. Traversait-on la Manche, il fallait retarder de 9 minutes 21 secondes ; si l’on allait à Bruxelles, il fallait avancer de 8 minutes 6 secondes, et de 13 minutes 6 secondes, s’il s’agissait de l’heure des chemins de fer ; si l’on traversait l’Alsace, le coup de pouce donné aux aiguilles devait être (entre 1891 et 1893) de 23 à 27 minutes. C’était dans chaque direction nouvelle une correction nouvelle, une addition ou une soustraction d’un nombre de minutes et de secondes que rien ne fait connaître a priori ou ne permet de fixer dans la mémoire.

Dans les petits États l’inconvénient s’exagérait encore. Ils étaient empêtrés dans un réseau inextricable d’heures différentes. Le grand-duché de Luxembourg avait, par exemple, en outre des heures locales, l’heure normale de Luxembourg en usage sur quelques lignes (Prince-Henri et lignes secondaires) ; le contact de l’heure française (en retard de 15 minutes) dans la direction Luxembourg-Longwy ; le contact de l’heure belge (en retard de 7 minutes) dans la direction Arlon-Bruxelles ; sur les lignes allemandes, l’heure de Berlin (en avance de 29 minutes), pour le personnel technique. Un même train était indiqué, suivant l’horaire que l’on consultait, comme partant à des heures différentes. Sur les lignes de l’État hollandais, peu étendues cependant, on avait affaire à quatre espèces d’heures différentes. Sur le lac de Constance, dont cinq États sont riverains : la Suisse, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière et l’Autriche, les voyageurs d’une rive à l’autre se trouvaient aux prises avec cinq heures officielles discordantes.

L’Orient-Express, dans son trajet de Paris à Constantinople, traverse dix États différents. Avant la réforme des fuseaux, il rencontrait huit heures diverses. Les horloges de l’Alsace avançaient sur celles de Paris de 23 à 27 minutes ; à Kehl, nouvelle avance de 2 minutes ; à Miilhbacher (frontière wurtembergeoise) de 3 minutes ; de 10 minutes à Ulm en Bavière ; de 11 minutes à Simbach (Autriche) ; de 19 minutes à Bruck (Hongrie) ; de 6 minutes à Belgrade (Serbie) ; de 34 minutes à Tsaribrod pour la Bulgarie et la Turquie. C’est, au total, une avance de près de deux heures (1h52 minutes) qui se faisait en huit reprises ou, comme on l’a dit, « qu’il fallait avaler en huit gorgées ». On se rend compte de la confusion des horaires, des embarras du service de la voie ferrée, et enfin des ennuis du voyageur qui n’est plus sûr de sa montre ni d’aucune heure ; il n’est plus certain qu’une dépêche envoyée en cours de route arrivera à temps, avant la fermeture d’un bureau éloigné, avant la fin d’une cérémonie, avant l’ouverture d’une séance, avant ou après la fermeture de la Bourse. Sans doute il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Constantinople ou de lancer des dépêches à travers l’Europe. Il y a peut-être une majorité de braves gens qui ne sortent pas de leur trou et qui peuvent confier le règlement de leur vie immobilisée à la simplicité de l’heure locale ou de l’heure nationale. On conçoit, d’autre part, que les administrations de chemins de fer, de paquebots, de télégraphes, de câbles sous-marins, de téléphones, n’aient aucun souci de respecter les convenances de ces sédentaires. Elles aussi ont par le monde une immense clientèle à satisfaire. C’est pour les besoins de ces négociants, de ces banquiers, de ces armateurs, de ces ingénieurs, de ces industriels, de ces voyageurs, de ces diplomates, de ces hommes politiques, en un mot pour les exigences de la vie internationale, que la coordination des heures a été instituée.

D’ailleurs, cette unification intérieure n’était pas même applicable à tous les pays. Elle convenait sans doute assez bien à la plupart des Etats européens, dont l’étendue est restreinte. Elle ne s’adaptait plus aux pays tels que la Russie, les Etats-Unis, le Canada, qui atteignent un immense développement en longitude. La raison en est simple. Elle réside dans cette condition essentielle imposée par la nature des choses, à savoir que l’heure conventionnelle, quelle qu’elle soit, par laquelle on remplace l’heure solaire vraie, ne doit pas différer notablement de celle-ci. Il ne faut pas que l’écart dépasse quelques minutes, et, par exemple, trente ou quarante-cinq au maximum. Les habitudes de la vie journalière sont réglées sur le cours du soleil, plus ou moins exactement. Le jour est consacré au labeur, la nuit au repos : notre lever, notre coucher, nos repas, le début et la fin de nos occupations répondent à peu de chose près aux mêmes phases du cours du soleil. Il est donc nécessaire que, dans chaque lieu, à ces phases solaires identiques, ramenant les mêmes actes de la vie civilisée, répondent des désignations horaires identiques, ou du moins peu différentes. Une convention horaire qui nous amènerait à dire : « Il était neuf heures du soir ; le soleil se levait à l’horizon ; le paysan commençait son labour », serait condamnée du coup. Nous accomplissons les mêmes actes aux mêmes moments du jour, aux mêmes périodes de la course du soleil ; il est naturel que la notation horaire de ces moments soit sensiblement homonyme. A cette condition, la connaissance de l’heure devient un renseignement plein d’utilité. Si je sais qu’à l’instant présent il est minuit à New York, je me représente la grande cité endormie, et si l’on me dit qu’il y est 2 heures du soir, c’est au contraire l’image de la ville active et affairée qui s’offre aussitôt à mon esprit.

Jusqu’à quel degré faut-il que cette concordance de l’heure conventionnelle avec le temps local soit respectée ? C’est ce qu’il est difficile de dire. Ce n’est pas à quelques minutes près, que les faits journaliers de la vie publique et privée se règlent sur le soleil. Il y a une certaine élasticité dans le jeu des habitudes sociales. Elles ne sont d’ailleurs pas uniformes chez tous les hommes ; la journée ne commence pas aux mêmes heures pour le campagnard et le citadin ; elle ne finit pas non plus aux mêmes heures. On admet généralement qu’une différence d’une demi-heure n’est pas sensible et n’aurait pas d’inconvénient. M. Forel, de Genève, s’est déclaré prêt à soutenir cette gageure, que, si l’on reculait toutes les horloges d’une demi-heure sur le temps local sans en prévenir le public, personne, sauf quelques spécialistes, ne s’apercevrait du changement. Tout au contraire, M. Fœrster, le directeur de l’observatoire de Berlin, prétendait qu’une différence de quelques minutes est déjà très appréciable, et que tout le monde est en état de se rendre compte de l’écart de 15 à 16 minutes qui se produit au mois de novembre entre le temps moyen et le temps vrai. En 1890, l’Académie des Sciences de Belgique exprimait un avis analogue. L’expérience a montré que cette opinion est entachée de quelque exagération. Le paysan lui-même, dont les travaux sont le plus étroitement liés à la régularité solaire, n’a besoin de l’heure qu’à une demi-heure près : il ne lui faut une plus grande précision que pour les affaires qui l’appellent à la ville.

Cette obligation fondamentale d’un faible écart entre le temps conventionnel et le temps vrai est suffisamment respectée par l’adoption de l’heure nationale unique, dans les pays de faible étendue en longitude, comme la France et la plupart des Etats européens. Mais déjà on est bien près de la limite où la différence deviendrait excessive. A Brest, par exemple, l’heure normale avance de 27 minutes sur le temps vrai, et cet excès s’accroît, au milieu de février, de la différence du temps moyen au temps vrai : la culmination du soleil (le passage au méridien), s’y produit à midi 43 minutes et par conséquent la matinée dure environ trois quarts d’heure de plus que la soirée. A Bastia, aux environs de la Toussaint, la situation est inverse et le midi vrai arrive à 11 heures et quart. La discordance serait décidément intolérable pour les pays qui présentent une plus grande extension dans le sens des parallèles. C’est ce qui arrive pour l’Autriche-Hongrie, qui couvre, en longitude, une étendue de 17° environ. Lorsque ce pays abandonna, en 1876, le système de l’heure locale, il dut adopter, au lieu d’une heure nationale unique, deux heures normales : l’heure de Prague pour ses provinces occidentales ; l’heure de Budapest, en avance de 19 minutes sur la précédente, pour les provinces orientales. L’impossibilité de l’heure unique devient encore plus flagrante pour la Russie, le Canada et les États-Unis, dont les points extrêmes présentent des différences de plusieurs heures en temps local.

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