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Le crime paie dans les urnes

Pourquoi, dans la plus grande démocratie du monde, les électeurs votent-ils pour des malfrats ? Un politologue se penche sur ce mystère.


© Ritesh Uttamchandani / Hindustan Times / Getty

Arun Gawli, alias Daddy, à sa sortie du tribunal en 2005. Ce parrain redouté de la mafia de Bombay a fait une reconversion réussie en politique.

Que des responsables politiques puissent se révéler malhonnêtes et corrompus, ce n’est pas un scoop. Mais que des hommes (et des femmes) accusés ou déjà ­reconnus coupables de délits graves – voire de crimes – puissent avoir trois fois plus de chances d’être élus lors d’un scrutin démocratique qu’un candidat au-dessus de tout soupçon est beaucoup plus surprenant. C’est pourtant, à en croire le politologue américain Milan Vaishnav, une réalité dans son pays d’origine, l’Inde, où son livre When Crime Pays s’arrache dans toutes les bonnes librairies. L’auteur, qui est chercheur à la prestigieuse Fondation Carnegie pour la paix internationale, à Washington, offre en effet une analyse éclairante de cette prime électorale aux malfrats. Un paradoxe troublant de la vie politique en Inde qui ne cesse d’intriguer la presse internationale, si l’on en juge par l’écho que rencontre cet austère ouvrage de 400 pages, agrémenté de nombreux graphiques et données statistiques. « L’auteur examine méticuleusement le remarquable succès poli­tique que rencontrent en Inde les meurtriers, maîtres chanteurs, ­voleurs et kidnappeurs », constate ainsi l’hebdomadaire britannique The Economist.

En dépit d’un vigoureux discours anticorruption, le BJP, le parti nationaliste hindou du Premier ministre Narendra Modi, ­affiche ainsi un nombre record de députés déjà condamnés par la justice. Mais le BJP n’est pas le seul, loin de là : à la Lok Sabha, l’Assemblée nationale issue des élections de 2014, plus du tiers (34 %) des élus affichent en effet un casier judiciaire chargé. Parmi eux, certains sont passés devant les juges pour des « peccadilles », comme l’organisation d’émeutes ou de manifestations non autorisées, mais quelque 21 % restent tout de même accusés de vol, d’intimidation, d’enlèvement ou de meurtre. Pire, cette proportion a nettement augmenté depuis les élections législatives de 2004, preuve que les voyous séduisent de plus en plus les électeurs. ­Vaishnav ­raconte les exploits de certains d’entre eux, tels Arun Gawli à Bombay, Anant Singh au Bihar ou M. K. Alagiri au ­Tamil Nadu. Constat accablant : aujourd’hui, si l’on parcourait l’Inde d’ouest en est, il serait ­impossible de traverser un seul État dont le Premier ministre ait un casier vierge.

Comment est-ce concevable ? En fait, la connexion entre crime et politique n’est pas neuve en Inde, explique l’auteur dans le quotidien The Hindu : « Dès les premières élections législatives après l’indépendance, en 1952, les candidats recourent à des hommes de main pour voler des urnes ou intimider les électeurs. Ce qui est nouveau depuis les ­années 1970, c’est qu’au lieu de corrompre des politiciens les bandits ont voulu entrer eux-mêmes en ­politique », précise-t-il. Habitués à acheter les candidats du parti du Congrès, les malfrats ont pu effectivement constater depuis une trentaine d’années que cet « investissement » n’était plus rentable à cause du déclin de cette formation. D’après ­Vaishnav, ils ont donc procédé à une « intégration verticale » en se portant eux-mêmes candidats à des fonctions électives – de la même façon, note plaisamment The Economist, qu’un constructeur automobile mécontent de ses sous-­traitants réintègre la fabrication des pneus en ­interne. Apportant de l’argent frais, ces nouveaux venus en politique ont été accueillis à bras ouverts par les partis en ces temps où les campagnes électorales deviennent de plus en plus coûteuses.

Mais pourquoi les électeurs choisissent-ils les plus malhonnêtes ? Pour Milan Vaishnav, ils le font en connaissance de cause. Ce qui paraît au Financial Times une ­explication « à la fois convaincante et tragique » : électeurs et élus concluraient ­ainsi une sorte de « marché » dans lequel « chacun a quelque chose à gagner ». En période électorale, les votants profitent d’une « pluie de ­cadeaux », du vélo à la liasse de roupies en passant par la bouteille d’alcool, poursuit le magazine ­indien Open. Surtout, face à un État incapable d’assurer le bon fonctionnement des services ­publics (la réparation d’une route, la construction d’une école, l’installation d’un réseau électrique…), les Indiens se tournent vers ceux qui peuvent « faire avancer les choses ». Or, en Inde, « ceux qui s’affichent comme les plus forts et les moins scrupuleux sont considérés comme les plus capables », résume Open, tout en signalant qu’il s’agit là d’un marché de dupes. Car les malfrats, une fois élus, se gardent bien de régler ces problèmes de fond grâce auxquels, justement, ils peuvent faire figure de ­sauveurs.

LE LIVRE
LE LIVRE

When Crime Pays. Money and Muscle in Indian Politics de Milan Vaishnav, Yale University Press, 2017

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