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Ines Geipel : « Ma génération a conservé Hitler en elle »

Trente ans après la chute du mur de Berlin, l’afflux des réfugiés ravive la division entre les deux Allemagnes. C’est dans l’ex-RDA que l’extrême droite fait son meilleur score. Le résultat du refoulement d’un double passé totalitaire, nazi puis communiste.


© Amac Garbe

Ines Geipel : « Les baby-boomers de l’Est, qui ont grandi comme moi à l’ombre du Mur, sont aujourd’hui les principaux électeurs du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne. »

 

Ines Geipel est née en 1960 à Dresde, en Allemagne de l’Est. La Stasi a brisé en 1984 la carrière de cette championne d’athlétisme afin de déjouer ses projets de départ à l’Ouest. De 2013 à 2018, elle a présidé l’Association des victimes du dopage en ex-RDA. Elle enseigne à présent dans une école d’art dramatique de Berlin. Elle a publié plusieurs livres, dont Generation Mauer et Black Box DDR.

 

 

Dans votre livre Umkämpfte Zone, vous dites que, en 2015, Angela Merkel vous a fait perdre beaucoup d’amis avec sa phrase « On va y arriver ! » au sujet de l‘accueil massif de réfugiés. Pourquoi ? Quel est le lien entre les deux choses ?

Wir schaffen das… Quelle phrase ! Je voulais attirer l’attention sur le fait que les petits-enfants de la guerre, qui ont grandi comme moi à l’ombre du Mur, sont aujourd’hui les principaux électeurs du parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). C’était le point de départ de mon livre : la question de savoir d’où vient cette haine, ce rejet si fort de l’étranger dans l’ex-RDA.

 

Il y a aussi eu des réactions de rejet à l’Ouest lors de l’accueil des réfugiés. Cela ne remet-il pas en question votre thèse ?

L’AfD ratisse large. Le parti n’aborde pas que la question des migrants, mais aussi des thématiques d’ordre plus géné­ral, comme l’identité, l’autorité, le national, les grands sujets qui préoccupent les électeurs.

Mais, lorsqu’il s’agit de l’est de l’Allemagne, on constate malgré tout quelques particularités : dans l’ex-RDA, près d’une personne sur deux est xénophobe, une personne sur deux ne veut pas de musulmans dans le pays, la propension à la violence est trois fois plus élevée qu’à l’Ouest. Certains phénomènes y sont plus concentrés, comme dans une boîte de Petri.

 

Cela signifie-t-il que les raisons du vote AfD ne sont pas les mêmes à l’Est et à l’Ouest ?

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Le degré de radicalisation est différent en tout cas. Dans mon livre, je postule que ce phénomène serait lié au fait que l’Est a connu deux dictatures – celle du nazisme et celle du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED) – et n’a pas fait de travail sur ce vécu. Deux dictatures pour le prix d’une, en quelque sorte. Il en va ici de cette propension à la violence, de ce mutisme collectif, d’une façon redoutable de construire son identité ­nationale.

 

Comment la génération du Mur, à laquelle vous appartenez et qui est devenue adulte à la chute du Mur, en 1989, est-elle devenue réceptive aux idées de l’AfD ou du mouvement anti-islam Pegida ?

Cette génération a vécu comme dans une cage. L’enfermement du pays s’est doublé d’un enfermement sur soi-même. Cette génération a conservé en elle un Hitler intérieur, comme dans une crypte.

 

Est-ce parce que le fascisme n’existait pas officiellement en RDA qu’aucun travail de mémoire n’a pu être fait ?

Exactement. Du coup, la culpabilité a pris une dimension hallucinante. Lors des premières années de la RDA, on s’est contenté de refiler cette culpabilité à l’autre Allemagne – les nazis, ce n’était pas nous, c’étaient eux. En 1989, il ­aurait fallu se réapproprier notre part de responsabilité. Mais c’est quelque chose qu’on n’a pas voulu regarder en face.

 

Votre père travaillait comme agent de la Stasi à l’Ouest ; là-bas, il espionnait les ­réfugiés de la RDA. Vous écrivez qu’il ­aurait testé les méthodes de la Stasi sur vous et votre frère.

Il s’agissait de violence systématique, psychique et physique. Nous étions les sujets sur lesquels il s’entraînait. Et je ne parle pas de quelques gifles par-ci par-là. Nous avons de la chance d’en être sortis vivants.

 

Voilà qui est effrayant. Que devons-nous ­imaginer ?

C’était une époque sacrément rude. Inutile d’en dire plus.

 

Mais tout le monde n’avait pas un père agent de la Stasi. Ne commettez-vous pas l’erreur de généraliser votre vécu ­personnel ?

Bien sûr, à l’Est, il y avait aussi des ­parents attentionnés, de bons amis. Tout le monde avait également développé des réflexes d’autoprotection. Car la pression, tout le monde la subissait. La ­détresse était réelle.

Aujourd’hui, nous avons de plus en plus tendance à voir le régime de la RDA comme une dictature de ­Bisounours en balayant d’un revers de la main la dimen­sion de violence inhé­rente à une double dictature comme celle-là. Mais cela nous fait-il vraiment ­avancer ?

 

Vous dites avoir grandi dans la terreur. Dans quelle mesure une enfance telle que la vôtre peut-elle expliquer la radicalisation que l’on constate à l’Est à propos des réfugiés ?

En 2015, voilà que 1 million de personnes ont soudain afflué de l’extérieur. Ce fut un choc. Beaucoup de personnes à l’Est ont eu le sentiment que le gouvernement fédéral les laissait tomber, qu’ils n’allaient plus bénéficier de la protection sociale. Cet événement a ravivé un vieux sentiment d’impuissance et de peur. Parce que, pendant longtemps, l’Est n’était gouverné que par la peur – une peur dévastatrice. Et cette peur n’a pas disparu du jour au lendemain du simple fait que le Mur était tombé.

 

Si les coupables ne doivent pas rendre des comptes, cela légitime la violence, c’est cela ?

S’il n’y a pas de coupables, il n’y a pas non plus de victimes. Trente ans après la chute du Mur, nous sommes dans une phase étrange où certains responsables parviennent, en général avec le soutien de la gauche, à se faire passer eux-mêmes pour des victimes. Au fond, c’est dû au fait que la dictature communiste n’a toujours pas été sérieusement délégitimée. On oublie la douleur des personnes qui ont été envoyées en prison ou brisées. On trouve beaucoup de victimes de cette seconde dictature parmi les électeurs de l’AfD. Ils ne se sont pas sentis reconnus, eux et leur vécu douloureux, après 1989. Récemment, lors d’un Salon du livre, un homme s’est adressé à moi en s’exclamant : « Ines, t’as toujours pas compris ? On vit de nouveau en dictature ! »

 

Mais comment l’AfD s’y prend-elle pour séduire ces gens ?

L’AfD exploite la peur dans laquelle vivent ces victimes. L’AfD leur dit : ­venez, vous vous êtes tous les bienvenus. Mais la douleur n’unit pas. Ce qui unit, c’est le ressentiment. L’AfD cible en permanence ce sentiment d’impuissance et établit un rapport entre cette impuissance et l’arbitraire présumé de l’establish­ment, des élites. Et l’AfD propose un nouveau collectif, un nouveau « nous ». Il se constitue à l’Est quelque chose qui ressemble de plus en plus à une étrange RDA rétro. Quelque chose qui n’a jamais existé, mais cela n’a aucune espèce d’importance.

 

Au fond, vous n’avez pas été surprise par la flambée de violence xénophobe à Hoyerswerda, en Saxe, et à Rostock dans les années qui ont immédiatement suivi la réunification.

Non. La violence d’extrême droite existait déjà avant 1989. La Stasi ­empêchait juste qu’elle se manifeste publiquement.

 

Cela signifie qu’après la chute du Mur, en 1989, l’Hitler intérieur a resurgi ?

Oui, il a enfin pu quitter sa crypte.

 

Pourquoi les effets de cette double dictature en RDA ne sont-ils pas abordés dans le débat politique ?

Parce que cela ne fait pas gagner d’électeurs à l’Est. Qu’avons-nous à présent ? Chaque jour une nouvelle stratégie de consolation et d’apaisement. On nous répète que la crise n’a commencé qu’après 1989. Le Parti social-­démocrate (SPD), par exemple, a exposé cette année une Trabant devant le centre de conférences d’Erfurt, où il tenait son congrès. Le SPD a fait de cette voiture emblématique de la RDA son produit de marque et encouragé les Allemands de l’Est à raconter les humi­liations qu’ils avaient subies ­depuis 1989. Désormais, nous voilà tous des laissés-pour-compte, des humiliés, des migrants. Notre révolution, qui était une délivrance, est aujourd’hui présentée comme une catastrophe. Où un tel discours nous mènera-t-il ? Ce que veut l’AfD, en revanche, est très clair : c’est l’échec total de la démocratie. Une rupture du système. Et, pour y arriver, l’AfD a besoin de l’Est.

 

Les dirigeants de l’AfD sont pourtant en majorité originaires de l’Ouest…

Cela ne contredit pas ma thèse. L’Est est un champ d’expérimentation politique et, dans ce cadre, on s’en est ­emparé d’une manière hautement stratégique. Le porte-parole de l’AfD, Alexander Gauland 1, a vu comment, dans les ­années 1980, du temps où il tirait les ficelles de la CDU du Land de Hesse, les Verts, tout juste nés, adoptaient efficacement la contestation politique dans la rue. C’est ce qu’il met en place désormais. Il sait exactement comment l’Est fonctionne et quels ­sujets il doit aborder.

 

Cela signifie que les partisans de l’AfD à l’Est sont, pour la troisième fois, victimes d’une manipulation politique ?

Il suffit aux dirigeants de l’AfD de souffler à distance sur les braises pour obtenir 30 % d’électeurs là-bas. Oui, l’Allemagne de l’Est se prête au rôle de l’idiot utile. C’est cruel.

 

— Cet article est paru dans Cicero le 23 avril 2019. Il a été traduit par Catherine Livet.

Notes

1. Né en RDA, il passe à l’Ouest en 1960, à l’âge de 18 ans, et s’engage très vite dans les rangs de l’Union chrétienne-démocrate (CDU). En 2013, il fait partie des fondateurs de l’AfD.

Pour aller plus loin

LE LIVRE
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Umkämpfte Zone. Mein Bruder, der Osten und der Hass de Ines Geipel, éditions Klett-Cotta, 2019

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