Jean François Billeter : « L’altérité de la Chine est un mythe »
par Baptiste Touverey

Jean François Billeter : « L’altérité de la Chine est un mythe »

Depuis le XVIIIe siècle, les intellectuels français ont tendance à idéaliser une Chine exotique et mystérieuse, radicalement différente de l’Occident. Cette tradition qui perdure sert les intérêts du régime actuel de Pékin.

Publié dans le magazine Books, mai/juin 2018. Par Baptiste Touverey

© Edouard Caupeil / Pasco

Jean-François Billeter : « Beaucoup de sinologues accordent trop d’importance à certaines notions qu’ils s’astreignent à ne traduire que d’une seule façon, quand ils les traduisent. »

Quand on lit vos ouvrages, on a l’impression que notre vision de la Chine repose sur de nombreux malentendus. Vous dénoncez en particulier l’idée selon laquelle la Chine -serait radicalement différente de l’Occident. Pourquoi ? C’est une idée pernicieuse, qui va dans le sens du discours que le régime chinois actuel essaie d’imposer, en faisant croire que la démocratie, les droits de l’homme, l’idée républicaine sont des inventions occidentales incompatibles avec la mentalité chinoise. Ce discours terriblement appauvri et mensonger est ensuite relayé, sans aucun esprit critique, par les hommes d’affaires puis les hommes politiques et les médias occidentaux. Et pas seulement eux : dans votre pamphlet Contre François Jullien (1), vous vous en prenez à l’une des figures de proue de la sinologie française… Je n’ai rien contre la personne de François Jullien. Mais son œuvre est entièrement fondée sur ce mythe de l’altérité de la Chine, et, comme ses livres rencontrent un énorme succès, il a une responsabilité dans sa diffusion. Il pose a priori que l’Occident et la Chine sont deux mondes non seulement différents mais opposés sur le plan de la pensée. Puis il recompose l’histoire de la pensée chinoise et occidentale de façon à prouver le bien-fondé de son idée de départ. Il sélectionne les éléments qui servent à sa démonstration et les interprète dans le sens qui est favorable à sa thèse. Il ne dit rien des autres choix qu’il pouvait faire et qui auraient, au contraire, révélé des analogies, des chevauchements, des points de rencontre et, par conséquent, créé des voies d’accès, des chemins pour la compréhension. Il n’en dit rien, bien que ces possibilités d’ouverture et de passage soient innombrables. Ou alors il ne les voit pas. Il œuvre donc, contre son gré peut-être, dans le sens de l’enfermement mental auquel travaillent en ce moment, de leur côté, les forces de la restauration idéologique chinoise. Mais François Jullien n’a pas inventé ce mythe de l’altérité chinoise ? Non, ce mythe vient de loin. Il a pris corps au XVIIIe siècle, quand Voltaire et d’autres philosophes français ont fait de la Chine l’image inversée du régime qu’ils combattaient chez eux. L’ironie de l’histoire est qu’ils ont emprunté cette vision de la Chine à leurs ennemis jurés, les Jésuites ! Leurs missionnaires, pour justifier la politique qu’ils menaient là-bas et qui consistait à convertir l’empire par le haut, ont créé une image favorable des souverains chinois, de leur gouvernement, du mandarinat qui administrait l’empire et du confucianisme qui constituait la clé de voûte de l’univers intellectuel mandarinal. Par la suite, la vision de la Chine a évolué, le mythe de son altérité radicale aussi, mais il a subsisté. Au début du XXe siècle, par exemple, dans certaines parties de l’intelligentsia européenne, un pessimisme culturel s’est développé, dont Oswald Spengler est l’un des plus célèbres repré­sentants (2). Ce pessimisme a entraîné une admiration un peu idéalisée d’autres civilisations, dont la chinoise, censées être les dépositaires d’une sagesse qui manquerait à l’Europe. La France a été particulièrement perméable à ce mythe. Plus que d’autres pays européens ? Il y a une tradition de sinophilie spécifiquement française qui remonte aux Lumières et n’existe pas en Allemagne, par exemple. La Chine fait rêver les Français. Je me souviens d’une époque, dans les années 1980 et 1990, où, dans l’intelligentsia parisienne, les simples mots « la Chine » fonctionnaient comme une formule sacramentelle, il suffisait de les prononcer pour se sentir transporté dans les hauteurs supérieures de l’esprit… On le voit très bien dans plusieurs romans de Philippe Sollers, qui ne sont pas vraiment des romans en fait, et où les personnages font du chinois, comme l’auteur lui-même. Et puis, un peu avant cela, chez Lacan aussi. Ce qu’il a dit de la Chine est parfaitement ridicule mais a impressionné beaucoup de monde. Vous avez épinglé le même Philippe Sollers, en 2004, dans un compte rendu du Huainan zi, un classique chinois qui venait d’être publié par la Pléiade (3). Et il m’en a voulu… Vous lui reprochiez l’éloge dithyrambique du livre qu’il avait rédigé pour Le Monde. Pourquoi ? D’abord, je ne critiquais Philippe Sollers qu’en passant. Le cœur de ma critique portait sur le travail des sinologues qui ont traduit et édité le Huainan zi. Un travail très sérieux sur le plan sinologique, mais mal conçu s’il s’agit de faire comprendre au lecteur d’ici ce qu’est le Huainan zi. Ils le présentaient comme un chef-d’œuvre de la philosophie alors qu’il s’agit d’une espèce d’encyclopédie composée sur commande par des lettrés à la solde du prince pour des raisons politiques. Comme cette problématique historique était complètement évacuée, on pouvait tout à fait voir dans de ce patchwork confus et mal écrit un sommet de la sagesse orientale, et c’est ce qu’a fait Philippe Sollers dans son ­article du Monde. Il y disait, en substance : ­voilà un texte que tout lecteur intelligent se doit de méditer nuit et jour ; on n’y comprend rien mais c’est merveilleux. Son article était écrit de façon brillante, mais il prenait la Chine pour un monde où les lois de l’apesanteur ne valent pas et où on se…
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Commentaire

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  1. nicolasl@infomaniak.ch dit :

    Merci à M. Billeter, de défendre si intelligemment l’humanisme: « l’unité de l’expérience humaine », que l’on comprend à travers ses particularismes. Une analyse politique trop rare, aussi: le mythe de l’altérité radicale comme symptôme du conservatisme (au minimum..) – et qui renvoie au rejet de l’universalité du genre humain par les anti-Lumières, tel que le décrit Sternhell.