Tout bien réfléchi
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Le jeu trouble de la Turquie

Après des semaines à jouer avec le feu, c’est aujourd’hui « l’incident ». La Turquie a abattu un chasseur russe à la frontière turco-syrienne. Si l’attitude de Vladimir Poutine en Syrie n’est pas appréciée par tous les gouvernements occidentaux, la position d’Erdogan n’est pas plus valorisée, que ce soit pour sa politique envers les Kurdes ou sa relation vécue presque au grand jour avec l’Etat islamique. Sa politique de gestion des réfugiés est une autre source de malaise, comme le décrit ce reportage publié par le site suisse d’information et longs formats Sept.info en octobre.

 

Est-il imaginable qu’un père de famille puisse laisser partir sa femme et ses quatre enfants, trois petites filles et un petit garçon, seuls, sur les chemins d’un pays en guerre? Depuis Damas, pour atteindre la frontière turque, il faut traverser, sous des pluies de bombes, des territoires tenus par des combattants ennemis. D’abord par les forces gouvernementales, puis par les rebelles syriens, qui n’appartiennent pas au groupe Etat islamique.

La femme, rencontrée sur le port de Kos, une petite île grecque à cinq kilomètres des côtes turques, nous explique que son mari, ingénieur, est déjà installé en Allemagne. Elle le rejoint avec ses enfants. La famille, originaire de Damas, vivait depuis deux ans déjà en Turquie. Plus précisément dans un camp près d’Adana, une ville de plus d’un million d’habitants, dans le sud du pays.

Des «invités», pas des «réfugiés»

En fait, pour beaucoup de Syriens, cet exil s’est déroulé en deux étapes. D’abord en Turquie, au Liban et en Jordanie, puis, plus massivement, depuis le début de l’été, vers l’Europe.

Comment expliquer cette brusque quête d’une nouvelle terre d’accueil? «Pendant longtemps, nous avons espéré que les affrontements cesseraient et que nous pourrions revenir. Mais notre maison a été détruite. Beaucoup de nos voisins sont morts. Tout est fichu, la Syrie n’existe plus», lâche une famille chrétienne, avec deux petits enfants.

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Réfugiés syriens à Kos: «La Syrie n’existe plus.»

 

 

En attendant un bateau qui les emmènera à Athènes, elle cohabite, apparemment sans problème, aux côtés de leurs voisins musulmans.

«À notre arrivée en Turquie en 2014, nous avons loué un appartement. Mais les loyers ne cessent de grimper, avec l’installation de deux millions de Syriens. Il est pratiquement impossible de travailler, car nous sommes considérés comme des “invités“, pas comme des réfugiés. Nos économies fondaient, nous avons été contraints d’aller dans un camp, près de la frontière. Mais depuis le début de l’année, les rations alimentaires ont diminué de moitié», racontent ces chrétiens orthodoxes originaires de Homs.

L’aide internationale manque à l’appel

La Turquie, qui a déjà dépensé sept milliards d’euros pour accueillir les réfugiés, joue-t-elle un rôle trouble dans cet exode massif? La question embarrasse les organisations onusiennes. À Genève, la Croix-Rouge ne reconnaît que du bout des lèvres que ces dizaines de milliers de Syriens ne sont pas tous venus directement de leur pays.

Ce transit, s’il était connu de l’opinion occidentale, ne risque-t-il pas de nuire au mouvement de solidarité? Un réfugié venu d’un camp fait moins pitié qu’un malheureux sous les tirs. L’extrême droite et les mouvements xénophobes sont également capables d’utiliser l’annonce de cet exil en deux temps pour jeter l’opprobre sur ces réfugiés.

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Yves Daccord, le directeur général du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), a déclaré en septembre dans La Tribune de Genève que les budgets explosent et que 10 % de l’argent consacré aux actions sur le terrain manque à l’appel. Globalement, les Nations unies n’ont reçu que 37 % des 4,5 milliards de dollars attendus pour venir à la rescousse des réfugiés syriens. Quant au programme alimentaire mondial, il ne peut plus venir en aide qu’à 1,5 million de migrants, contre 2,1 millions l’année précédente.

L’Etat islamique, un véritable Etat

Et surtout, les organisations internationales, qui peinent déjà à recueillir des fonds, doivent compter avec l’excessive susceptibilité de la Turquie.

Peut-on la critiquer ouvertement alors qu’elle abrite sur son territoire deux millions de Syriens et 300’000 Irakiens? Que ces vingt-cinq camps sont d’une bien meilleure tenue que ceux de Jordanie, et offrent des services acceptables (eau, santé, éducation).

Plus globalement, la Turquie, en raison de sa position stratégique, est pratiquement intouchable. Le journaliste français Nicolas Hénin, enlevé à Raqqa en juin 2013 (et libéré en avril 2014) a rappelé lors d’un colloque à Paris le 30 septembre, consacré à l’Etat islamique, que la frontière turque a très longtemps été ouverte aux quatre vents, laissant passer les combattants islamistes.

A-t-on osé pour autant montrer la Turquie du doigt? À cette même conférence, l’Américain Michael Weiss, dont l’ouvrage Etat islamique. Au cœur de l’armée de la terreur (Editions Hugo Doc, 331 pages), vient d’être traduit en français, constate que «La Turquie considère que l’Etat islamique est bien un Etat, pas seulement une mafia. Il traite avec lui presque ouvertement».

Une « zone de sécurité » en Syrie

Pour Kendal Nezan, le président de l’Institut kurde de Paris, «Ankara fait croire qu’il combat l’Etat islamique, annonçant l’arrestation de vingt islamistes. Mais dans le même temps, ce sont plus de mille Kurdes qui sont arrêtés par le régime. Mais qui ose critiquer Erdogan?»

 

Kendal Nezan: «Ce sont plus de mille Kurdes qui sont arrêtés par le régime. Mais qui ose critiquer Erdogan?».

Kendal Nezan: «Ce sont plus de mille Kurdes qui sont arrêtés par le régime. Mais qui ose critiquer Erdogan?».

 

 

En clair, la Turquie, avec ses deux millions de réfugiés syriens, possède un excellent levier de pression sur l’Europe. Pour l’instant, celle-ci n’a annoncé le déblocage que d’un milliard d’euros pour aider les pays voisins de la Syrie.

Aussitôt, le Premier ministre Ahmet Davutoglu a prévenu que la Turquie refusait l’installation sur son sol de camps d’accueil et d’enregistrement des migrants souhaités par Bruxelles. Selon lui, l’installation de tels centres serait «inacceptable» et «inhumaine».

En revanche, le chef du gouvernement turc réclame la création d’une «zone de sécurité» au nord de la Syrie, le long de la frontière. Une zone pouvant accueillir au moins 300’000 réfugiés, financée par l’Union européenne, mais qui serait contrôlée par la Turquie.

Et si Bruxelles dit «non»? Ankara pourra toujours pousser quelques milliers de Syriens, installés dans ces camps, à aller voir vers les côtes grecques si l’herbe est plus verte sur le Vieux Continent.

 

Un reportage réalisé par Ian Hamel et initialement publié sur Sept.info, le 4 octobre 2015.

LE LIVRE
LE LIVRE

État islamique. Au cœur de l’armée de la terreur de Michael Weiss, Hugo, 2015

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